On peut à présent par­ler de parte­nar­i­at entre Jaume Col­let-Ser­ra (réal­isa­teur) et Liam Nee­son (acteur prin­ci­pal) dans les pan­tou­fles du thriller bis des­tiné à rem­plir les grilles des red­if­fu­sions télévisées. De cette asso­ci­a­tion, on garde le sou­venir sym­pa­thique de Sans iden­tité, lequel, l’air de rien, lais­sait s’in­fil­tr­er dans son curieux pro­gramme un brin nos­tal­gique une étrangeté rel­a­tive mais bien­v­enue. Un cran en dessous, Night Run mon­trait moins d’au­dace mais con­ser­vait assez d’hon­nêteté dans sa fac­ture pour ne pas déshon­or­er. Mais il sera dif­fi­cile d’être aus­si indul­gent envers leur qua­trième col­lab­o­ra­tion, tant The Pas­sen­ger laisse con­stater la régres­sion d’un savoir-faire (celui du réal­isa­teur, en par­ti­c­uli­er) où ne sem­ble plus sur­nag­er le moin­dre soupçon d’im­pli­ca­tion per­son­nelle au-delà de gestes machin­aux.

Red­ite de leur précé­dent huis-clos en trans­port en com­mun Non-Stop, cette fois dans un train et avec une intrigue vague­ment dif­férente (un homme finan­cière­ment aux abois, appâté par une somme d’ar­gent, devient le pion manip­ulé par télé­phone d’un com­plot d’as­sas­si­nat), le film cul­tive l’art de se pren­dre sys­té­ma­tique­ment les pieds dans le tapis de ce qu’il entre­prend, s’ébrouant à peine de quelques effets grandil­o­quents (comme ce zoom arrière truqué à tra­vers tous les wag­ons, bel exem­ple de dépense de mou­ve­ment inutile) pour tâch­er de dis­traire molle­ment des carences du réc­it. Pous­sive pour créer du rythme et du sus­pense (notam­ment dans les instants répéti­tifs de soupçons appuyés sur tel ou tel pas­sager), brouil­lonne dans le choix de ses points de vue sur les per­son­nages, les vis­ages ou les choses (ne par­lons même pas d’u­til­i­sa­tion inspirée de l’e­space com­par­ti­men­té du train), la mise en scène de Col­let-Ser­ra est bien en peine d’at­tein­dre la ten­sion néces­saire au thriller para­noïaque qu’elle pré­tend désir­er met­tre en boîte. Et l’acmé over the top du film, une scène de cat­a­stro­phe qu’on croirait tirée de chutes de mon­tage de Roland Emmerich (pour le côté indécrot­table­ment forain), ne fait que sanc­tion­ner cet échec à faire naître l’ap­préhen­sion au préal­able.

Hors d’âge

L’amer­tume est d’au­tant plus grande que le film démarre sur un sem­blant de ten­ta­tive de con­ter une autre his­toire en fil­igrane de ce tour en tor­tillard. Tâchant de car­ac­téris­er le héros en com­mon man saisi au milieu de la rou­tine de son exis­tence, le film s’ou­vre sur une représen­ta­tion de son par­cours habituel du matin vers son tra­vail, mélange de mon­tage alterné et d’ef­fets numériques faisant se suc­céder les change­ments météorologiques dans un même plan, for­mu­lant une allu­sion au temps passé à suiv­re le même chemin jour après jour, sans que le per­son­nage ait con­science de cet écoule­ment. Puis le jour de l’in­trigue, le choc : ce vendeur en assur­ances d’une soix­an­taine d’an­nées apprend qu’il est licen­cié — et le mon­tage de mar­quer le coup, à l’in­verse, par un ralen­ti, la con­science hébétée du temps se faisant cette fois bien sen­tir. Les effets ne sont sans doute pas très gra­cieux, mais don­nent au moins l’im­pres­sion que, quelque part der­rière la caméra, un cinéaste trou­verait quelques motifs d’un désir de cul­tiv­er l’in­térêt sur les sin­gu­lar­ités de son per­son­nage ou de ce qu’il vit, lesquelles pour­raient inspir­er une sec­onde lec­ture des aven­tures hitch­cock­i­ennes à venir de celui-ci. Désil­lu­sion : tout ce pas­sage n’é­tait qu’une longue intro­duc­tion conçue pour jus­ti­fi­er l’im­pli­ca­tion du héros dans un pro­gramme sans saveur qui n’au­ra que faire d’une telle matière — hormis du détail scé­nar­is­tique fort oppor­tun faisant du héros un ancien polici­er, ce que même les dernières min­utes célèbreront en con­clu­ant qu’il vaut mieux être flic à 60 ans que boss­er dans la finance à 40 (le film se fend de quelques allu­sions bien acces­soires à la crise de 2008). De fait, sur tout le tra­jet, per­siste l’im­pres­sion de ronger son frein dans un engin hors d’âge.