Dans la con­ti­nu­ité du virage qu’il a amor­cé en 2012 avec la sor­tie de son film Nor­mal !, Merzak Allouache applique avec Enquête au par­adis une recette qu’il a déjà maintes fois éprou­vée : en par­tant d’un matéri­au doc­u­men­taire (l’Al­gérie con­tem­po­raine, ses prob­lèmes économiques, son rap­port à la reli­gion, l’ab­sence de per­spec­tives pour sa jeunesse), le réal­isa­teur con­stru­it avec des moyens très mod­estes une fic­tion d’in­spi­ra­tion nat­u­ral­iste où la mal­adresse du jeu et l’ar­ti­fi­cial­ité du dis­posi­tif font par­tie inté­grante du résul­tat. En quelque sorte, il s’ag­it pour le cinéaste et ses acteurs (le plus sou­vent ama­teurs) de tran­scen­der leur réal­ité en la mod­u­lant, en la réécrivant et en la rejouant pour mieux met­tre en exer­gue les dif­fi­cultés socié­tales aux­quelles la pop­u­la­tion algéri­enne est con­fron­tée au quo­ti­di­en. Le volon­tarisme dont font preuve les films de Merzak Allouache n’est pas tou­jours opérant, don­nant par­fois l’im­pres­sion d’une démon­stra­tion exces­sive­ment sché­ma­tique cher­chant avant tout à pro­duire un dis­cours sur les dys­fonc­tion­nements de la société.

Faire comme si

C’est dans un pre­mier temps ce que laisse crain­dre ce nou­v­el effort : on y retrou­ve Ned­j­ma, jour­nal­iste dans un quo­ti­di­en, par­courant l’Al­gérie pour y recueil­lir des témoignages sur la manière dont cha­cun perçoit le par­adis et, par ric­o­chets, sur la place accordée à la croy­ance religieuse dans la sphère intime. Dans sa pre­mière par­tie, le jeu qu’in­stau­re le réal­isa­teur entre ses dif­férents inter­venants n’est pas sans pos­er prob­lème : Ned­j­ma est inter­prétée par une actrice (Sal­i­ma Aba­da) qui inter­roge de jeunes Algériens “jouant” en quelque sorte leur pro­pre rôle et qui ten­tent de répon­dre le plus sincère­ment pos­si­ble, créant de fait un déséquili­bre d’in­car­na­tion. D’un côté, les témoins sont con­di­tion­nés par l’ar­ti­fice d’un dis­posi­tif (ils savent que la jeune femme qui leur pose des ques­tions “joue” à la jour­nal­iste) qui peut laiss­er dubi­tatif quant à la réelle spon­tanéité des répons­es apportées. On croit d’au­tant plus savoir où le réal­isa­teur veut en venir que les échanges insis­tent un peu trop lour­de­ment sur l’ab­sence de cul­ture de nom­breux jeunes et la recev­abil­ité d’un cer­tain dis­cours religieux (notam­ment autour des 72 vierges qui attendraient les bons Musul­mans au par­adis). Ain­si, le film sem­ble dévoil­er trop rapi­de­ment sa final­ité : prou­ver l’as­su­jet­tisse­ment d’une pop­u­la­tion, par­fois à la lim­ite de la déshérence (frus­tra­tion sex­uelle, chô­mage, absence de vie cul­turelle) et donc cible poten­tielle des extrémismes religieux.

Vers la parole

Mais la longueur du film (2h15), qui aurait pu con­stituer une lim­ite sup­plé­men­taire dans la mesure où le mon­tage se con­tente par­fois de jux­ta­pos­er les témoignages en alter­nant les champs/contrechamps, finit para­doxale­ment par devenir sa prin­ci­pale force. Au fil des très nom­breuses ren­con­tres (des femmes, des hommes, des intel­lectuels, des artistes, des religieux, de sim­ples pas­sants) qui ponctuent le film, le dis­posi­tif un peu trop figé finit par per­dre de son ascen­dant face à la force des témoignages qui sont recueil­lis. Patiente, offrant généreuse­ment un espace d’ex­pres­sion où l’altérité est de mise, la caméra de Merzak Allouache enreg­istre la parole de cette mul­ti­tude d’in­di­vidus engagés à dif­férents degrés dans une réflex­ion sur leur rap­port au religieux. En par­courant le pays jusque dans ses zones les plus reculées, en offrant un pan­el d’in­ter­venants d’une très grande diver­sité, la petite équipe d’ap­pren­tis-reporters finit par don­ner une image infin­i­ment plurielle et nuancée de l’Al­gérie, loin du didac­tisme un peu for­cé que lais­sait crain­dre les pre­mières scènes. Sal­i­ma Aba­da et son per­son­nage se fondent en une, l’ac­trice ne cher­chant qua­si­ment plus à faire croire qu’elle est une jour­nal­iste pro­fes­sion­nelle, devenant une sim­ple femme qui va à la ren­con­tre de ses conci­toyens pour enten­dre la vari­abil­ité de leurs points de vue. À l’heure où l’heb­do­madaire con­ser­va­teur Valeurs actuelles titre “la bombe algéri­enne”, le film de Merzak Allouache, sans pour autant occul­ter la men­ace qui pèse sur son pays, des­sine une tra­jec­toire autrement plus lumineuse.