Dans le cadre du Fes­ti­val d’Automne à Paris, le Jeu de Paume organ­i­sait en novem­bre une rétro­spec­tive de l’œuvre du cinéaste argentin Matías Piñeiro, désor­mais instal­lé à New York. Pro­gram­mée avec Andréa Picard, la rétro­spec­tive asso­ci­ait à ses œuvres, peu vis­i­bles en France jusqu’à présent voire totale­ment inédites, des films piochés chez Jacques Riv­ette, Hugo San­ti­a­go, Eduar­do de Gre­go­rio ou encore Gabriel Abrantes. Le cinéaste cite aus­si Pre­minger, Rohmer et Hong Sang-soo et, si l’on ressent effec­tive­ment ces influ­ences dans son tra­vail, il s’en dégage surtout des obses­sions sin­gulières et un goût pronon­cé pour l’expérimentation. C’est là un ciné­ma ambitieux, bien que mod­este par ses moyens, qui décrit et pro­duit une rela­tion intime entre l’art et la vie : les actri­ces et acteurs de Piñeiro sont générale­ment des amis et les films s’imprègnent de leurs pro­pres pra­tiques, notam­ment théâ­trales et musi­cales. Le dernier opus de Matías Piñeiro, Her­mia & Hele­na, appa­raît comme le point d’orgue de son œuvre à ce jour, autant que comme une somme por­tant la trace de l’ensemble du chemin par­cou­ru.

Anti-personnages, anti-récits

Bien que cha­cun des films de Matías Piñeiro ait été l’occasion de nou­velles expéri­ences nar­ra­tives, on trou­ve déjà dans son pre­mier long, El Hom­bre Roba­do (2007), quelque chose de l’énergie jouis­sive de Her­mia & Hele­na. Tourné en 16 mm noir et blanc, le film se déroule en grande par­tie dans le parc qui jouxte un musée, où, entre deux vis­ites guidées, deux vols d’œuvres ou deux chapitres du Cam­pagne de la grande armée de Domin­go Fausti­no Sarmien­to, des amies se retrou­vent et par­lent froide­ment de leurs rela­tions sen­ti­men­tales en mangeant des fruits. Le refus général­isé du nat­u­ral­isme s’exprime notam­ment dans les dia­logues, qui vont à l’essentiel, dans une épure qui con­fine par­fois à l’absurde. Déjà, les per­son­nages incon­stants que nous décou­vrons ici résis­tent à la psy­cholo­gie. C’est là l’une des façons dont le théâtre irrigue l’œuvre du cinéaste : nous nous trou­vons face à des fig­ures qui effectuent des actions, mais leur intéri­or­ité nous reste grande­ment inac­ces­si­ble, et leurs moti­va­tions sou­vent incom­préhen­si­bles. La struc­ture nar­ra­tive du film tend à remet­tre en ques­tion la notion même de per­son­nage, et l’idée d’une néces­saire empathie avec eux.

Égale­ment han­té par la fig­ure de Sarmien­to, Todos Mien­ten (2009) est, de l’aveu du réal­isa­teur, le fruit d’une envie de racon­ter une his­toire à trous. C’est sans doute son film le plus étrange et le plus inqui­et, et aus­si le plus her­mé­tique. Les actri­ces que l’on décou­vrait dans El Hom­bre Roba­do et retrou­vera dans à peu près tous les films suiv­ants (María Vil­lar, Romi­na Paula, Julia Martínez Rubio) y sont rejointes par deux acteurs récur­rents (Julián Lar­quier Tel­lar­i­ni, Julián Tel­lo). On y voit un groupe de jeunes gens réu­nis dans une mai­son de cam­pagne vaquer à dif­férentes occu­pa­tions ou s’embrasser furtive­ment dans des recoins. Piñeiro y établit plus claire­ment ce qui sera une con­stante de son œuvre : un refus de la téléolo­gie nar­ra­tive au prof­it d’une com­po­si­tion de sen­sa­tions, de mots, de sons, de frot­te­ments de corps dans dif­férents lieux, sous dif­férentes lumières. Il n’y a pas générale­ment dans ses films d’enjeu nar­ratif à pro­pre­ment par­ler. Le réc­it est au con­traire ouvert aux qua­tre vents, prêt à bifur­quer à tout moment, et les sit­u­a­tions qui se suc­cè­dent for­ment peu à peu un dessin général, qui aurait plus à voir avec la struc­ture d’une pièce de musique qu’avec celle d’un réc­it clas­sique.

Vio­la

Jeux de rôles

Ros­alin­da (2011) inau­gure ce que Piñeiro nomme désor­mais les « Shakespaeri­adas » : une série de films inspirés des per­son­nages féminins de comédies de Shake­speare. Ce mou­ve­ment coïn­cide avec l’apparition de l’une de ses nou­velles actri­ces fétich­es, Augusti­na Muñoz. Inspiré de Comme il vous plaira, Ros­alin­da mon­tre plus claire­ment la façon dont le cinéaste envis­age l’adaptation lit­téraire : il ne s’agit pas (seule­ment) de trans­pos­er un texte théâ­tral en scènes et dia­logues de ciné­ma, mais d’insérer le texte lui-même dans une fic­tion qui l’englobe, et qui entre en réso­nance avec lui. Le film s’ouvre sur un échange entre deux femmes, qui nous fait hésiter sur ce que nous sommes en train de regarder : les per­son­nages de Shake­speare ou des comé­di­ennes répé­tant Comme il vous plaira ? C’est finale­ment la sec­onde hypothèse qui s’avère juste, et nous nous retrou­vons immergés dans l’atmosphère alan­guie d’une mai­son en pleine nature, où s’est réu­ni un groupe de comé­di­ens. Le film tourne autour d’une ques­tion omniprésente dans l’œuvre de Piñeiro : où com­mence le jeu et où se ter­mine-t-il ? Comme sou­vent, cette ques­tion se pose à la fois à tra­vers des scènes où les per­son­nages jouent ensem­ble à un jeu dont les règles ont été fixées d’avance (comme ici une par­tie de cartes), jouent un rôle de théâtre, mais aus­si à tra­vers une propen­sion à se jouer les uns des autres, à faire sem­blant, à men­tir ou à manip­uler. Tout cela ne vise pas à pro­duire un dis­cours sur la per­ver­sité, mais plus pro­fondé­ment sur l’identité : com­ment se définit-on en tant qu’individu, pourquoi, et que se passerait-il si l’on décidait de devenir quelqu’un d’autre ? Le théâtre est un moyen d’arriver à cela ; la fuite et le men­songe en sont d’autres.

Basé sur La Nuit des rois, Vio­la (2012) accorde égale­ment une large place à un texte de Shake­speare joué dans le film. Le flot­te­ment, cepen­dant, est d’une autre nature puisque les per­son­nages se présen­tent d’emblée comme des comé­di­ens répé­tant un texte. La ques­tion qui se pose est alors celle de la coïn­ci­dence avec le rôle : ces mots répétés inlass­able­ment sont-ils seule­ment ceux du per­son­nage ? Ne sont-ils pas chargés d’affects réels ? À par­tir de ce film, l’individu prend un peu plus de relief dans la fil­mo­gra­phie de Matías Piñeiro, du fait d’une plus grande con­ti­nu­ité nar­ra­tive – toute rel­a­tive ceci dit. En con­trepar­tie, peut-être, le cinéaste y pro­duit un plus net sen­ti­ment de frag­men­ta­tion de l’espace. Il joue à nous dérouter par l’usage de gros plans décon­tex­tu­al­isés, qui nous pro­jet­tent soudain devant un vis­age, dans un lieu sou­vent nou­veau, sans nous per­me­t­tre de pren­dre le recul néces­saire pour obtenir une vision d’ensemble. À cet isole­ment de cer­tains plans répond l’association d’éléments a pri­ori décon­nec­tés. Se des­sine ain­si un espace-temps qui revendique son car­ac­tère con­stru­it et qui, mal­gré le con­fine­ment, donne tou­jours le sen­ti­ment que quelque chose peut sur­gir, ou sur­venir.

La Prince­sa de Fran­cia

Et si…

Dans La Prince­sa de Fran­cia (2014), ce sen­ti­ment de cir­cu­la­tion et d’imprévu s’exprime par exem­ple par la non-coïn­ci­dence de ce qui est mon­tré et dit avec un point de vue unique : un per­son­nage s’exprime d’abord en voix off, puis plus tard, un autre prend le relais. Adap­té de Peines d’amour per­dues, le film repose de nou­veau sur la mise en abyme d’une pièce qui fait écho à ce que vivent ses inter­prètes, mais le mon­tage prend ici une lib­erté nou­velle. Le goût de la répéti­tion qui se dégage de toute l’œuvre s’exprime de façon qua­si­ment fan­tas­tique, avec cette scène qui débute trois fois de la même façon pour se pour­suiv­re dif­férem­ment en ver­tu d’un change­ment d’interlocutrice. Le film rend sans cesse présentes ces réal­ités alter­na­tives qui pour­raient exis­ter au prix d’un choix par lequel le per­son­nage renon­cerait à sa réal­ité actuelle, ou par le sim­ple effet du hasard.

C’est dans Her­mia & Hele­na (inspiré du Songe d’une nuit d’été) que cette con­science de la con­tin­gence des choses se fait la plus aiguë. Matías Piñeiro renou­velle ici plus dras­tique­ment sa façon d’aborder Shake­speare : le per­son­nage prin­ci­pal n’est pas occupé à jouer le texte, mais à le traduire. Plus besoin de scènes et de couliss­es pour men­er ses intrigues : c’est la ville entière qui devient un ter­rain de jeu. Une fois n’est pas cou­tume, nous suiv­ons une his­toire qui pro­gresse dans la durée et, la plu­part du temps, un même per­son­nage, Cami­la, qui quitte Buenos Aires pour une rési­dence de quelques mois à New York. Si ce séjour l’enthousiasme assez peu au départ, étant syn­onyme de sépa­ra­tion avec l’homme dont elle est amoureuse, elle fini­ra par se laiss­er à aller à une série de ren­con­tres. Le réc­it de ce séjour se trou­ve cepen­dant con­tre­car­ré par des retours en arrière, qui ne cessent de nous ramen­er au jour de son départ d’Argentine. Le film fig­ure des temps mal ajustés : celui du désir et celui de la réal­ité. Les oub­lis, les ren­dez-vous man­qués, les quipro­qu­os nous rap­pel­lent que tout ce qui arrive aurait pu ne pas arriv­er si un seul détail avait été dif­férent, et que nos déci­sions mêmes sont trib­u­taires d’impulsions bien­tôt évanouies, n’ayant aucune espèce de cohérence. Les amorces de réc­it qui restent sans développe­ment vien­nent nous rap­pel­er la mul­ti­plic­ité des chemins pos­si­bles, du moins en théorie. À la fois pudique et direct, Her­mia & Hele­na est d’une den­sité extrême et d’une grande poésie dans son mon­tage. Comme à chaque film, Matías Piñeiro y réin­vente son style, tou­jours mar­qué, comme l’évoquait juste­ment le titre de la rétro­spec­tive, par un amour du jeu et une explo­ration inces­sante des poten­tial­ités du ciné­ma.