Si Bri­an De Pal­ma garde en France une cer­taine aura artis­tique, il le doit à une fil­mo­gra­phie qui a su main­tenir toute sa cohérence esthé­tique, et ce mal­gré quelques com­man­des à gros bud­get (notam­ment Mis­sion : Impos­si­ble, pour­tant pro­duit d’une main de fer par Tom Cruise). Ce livre, long entre­tien mené par Samuel Blu­men­feld et Lau­rent Vachaud, pro­pose une dis­cus­sion sur cha­cun des films du cinéaste, qui se défend bien, encore une fois, de n’être qu’un imi­ta­teur des ressorts esthé­tiques de son maître, Alfred Hitch­cock. Il serait en effet plus juste de con­sid­ér­er son œuvre comme une ten­ta­tive renou­velée, de film en film, de décom­pos­er l’image orig­inelle, au point d’en retourn­er ses attrib­uts fig­u­rat­ifs : repren­dre à son compte la vio­lence psy­ch­an­a­ly­tique qu’avait déjà entamée Hitch­cock.

L’image et son revers

Cette frag­men­ta­tion thé­ma­tique se cou­ple égale­ment d’une décom­po­si­tion du régime même de l’image : la vérité d’une séquence chez De Pal­ma en cache tou­jours une autre. Nicole Brenez, à qui l’on doit d’in­téres­sants écrits sur le ciné­ma de Bri­an De Pal­ma, définit cet antag­o­nisme ain­si : “ce que, en tant que champ, [les images] recè­lent de con­trechamp […] et ce que, en tant que visées, elles man­quent”[1]. Dans Mis­sion : Impos­si­ble juste­ment, Bri­an De Pal­ma a pu astu­cieuse­ment détourn­er l’exigence scé­nar­is­tique du rebondisse­ment (le fameux sché­ma du « whodonit ») en un exer­ci­ce pure­ment formel — lorsque le per­son­nage de Jon Voight ment au per­son­nage de Cruise, le réal­isa­teur préfère point­er le jeu de dupe par un savoureux mélange de flash­backs men­songers, con­tre­dis­ant le témoignage oral.

Un format limité

Cette analyse du film, briève­ment for­mulée par les auteurs dans l’une des ques­tions, s’inscrit dans un ensem­ble d’observations métic­uleuses témoignant d’une grande con­nais­sance du ciné­ma de Bri­an De Pal­ma et des dif­férents écrits lui ayant été con­sacrés[2], même si le livre ne révèle fon­da­men­tale­ment aucune nou­veauté par rap­port à ces études. L’en­tre­tien cherche ain­si à con­firmer cer­taines hypothès­es esthé­tiques et thé­ma­tiques récur­rentes (le voyeurisme, la fas­ci­na­tion pour les hommes ayant soif de con­quête, le goût pour le com­plot et la manip­u­la­tion, l’obsession religieuse) et de con­forter le statut d’auteur que l’on accorde volon­tiers au réal­isa­teur. Toute­fois, la con­den­sa­tion et la ver­ti­cal­ité qu’impose le for­mat con­traint néces­saire­ment à une syn­thèse doc­u­men­taire. C’est-à-dire que le livre ne rend pas compte de sa posi­tion par rap­port à la bib­li­ogra­phie exis­tante (soit le tra­vail d’état des lieux), mais pro­pose une lec­ture abrégée, risquant ain­si par­fois de frus­tr­er ses lecteurs. D’autant que le traite­ment des films est iné­gal : une explo­ration large­ment étayée pour Phan­tom of the Par­adise, Pul­sions, Obses­sion, et au con­traire un brin som­maire pour cer­tains films. Par exem­ple Scar­face, très défendu dans l’in­ter­view par De Pal­ma, aurait pu être pré­texte à un ques­tion­nement sur le dis­posi­tif de sur­veil­lance ironique­ment inef­fi­cace (procédé réitéré dans Redact­ed, par exem­ple). La dis­cus­sion sur L’Im­passe quant à elle ne se résume qu’à une suite d’anec­dotes de tour­nage. Plus prob­lé­ma­tique enfin, le chapitre sur Redact­ed, l’un des qua­tre nou­veaux films ayant jus­ti­fié une actu­al­i­sa­tion et réédi­tion du livre, se révèle très déce­vant.

Thématique hitchcockienne

À cer­tains pas­sages, le livre parvient tout de même à revenir sur le lien ténu entre le ciné­ma d’Hitchcock et celui de Bri­an De Pal­ma, même si ce dernier a longue­ment insisté sur sa sin­gu­lar­ité, min­imisant (par­fois avec un brin de mau­vaise foi) l’in­flu­ence de son maître. La ques­tion du voyeurisme et de l’im­age manip­u­la­trice, leurs thé­ma­tiques com­munes, finit tout de même par être abor­dée — Bri­an De Pal­ma évoque ici, à cet égard, l’exemple de Ver­ti­go, où Scot­tie tombe amoureux d’une illu­sion, métaphore, selon lui, de la mise en scène ciné­matographique et de la direc­tion du spec­ta­teur (ce qui con­stitue d’ailleurs la ligne nar­ra­tive d’Obses­sion). Le com­men­taire du réal­isa­teur per­met cepen­dant de bien dif­férenci­er leur approche du sujet : là où Alfred Hitch­cock sem­ble s’identifier au voyeur (les héros de ses films), Bri­an De Pal­ma adopte une atti­tude beau­coup plus cri­tique. Ses voyeurs sont sou­vent impuis­sants, spec­ta­teurs d’un meurtre sans pou­voir inter­venir — qu’il s’agisse de Tony “Scar­face” Mon­tana con­traint de regarder son ami se faire couper en morceaux dans la douche, ou d’Ethan Hunt obser­vant au tra­vers de sa mon­tre-caméra l’élimination de toute son équipe dans Mis­sion : Impos­si­ble. Ses derniers voyeurs, Salazar dans Redact­ed et Chris­tine dans Pas­sion finiront d’ailleurs tous les deux égorgés — Salazar est tué en direct devant des mil­lions de spec­ta­teurs, soit l’issue funeste­ment ironique d’un voyeur secret envoyé au pilori sur la place publique.

La première victime est toujours la vérité

Toute l’œuvre de Bri­an De Pal­ma se car­ac­térise ain­si par ce motif : la mul­ti­pli­ca­tion des points de vue d’une séquence, comme pour en éla­guer la tem­po­ral­ité et pour insis­ter sur l’inéluctabilité du drame. C’est ce qu’incarne à mer­veille son util­i­sa­tion du split-screen : non pas sim­ple champ-con­trechamp ou jeu de con­trastes, mais une syn­thèse de plusieurs reg­istres visuels ren­voy­ant à cette idée qu’une image pos­sède tou­jours un ver­sant caché. La pièce man­quante du puz­zle (struc­ture nar­ra­tive qu’af­fec­tionne par­ti­c­ulière­ment De Pal­ma, comme le notait bien Luc Lagi­er) per­met ain­si à la fois de révéler une nou­velle facette de la scène, tout en pointant le statut éter­nelle­ment frag­men­taire du réc­it : aucune image ne pour­ra incar­n­er véri­ta­ble­ment la vérité totale d’une intrigue.

À la lumière de ces obser­va­tions, et de quelques con­stances thé­ma­tiques rap­pelées juste­ment par les auteurs — l’in­térêt soutenu de Bri­an De Pal­ma pour les grandes fig­ures vic­times de leur pro­pre tal­ent, et souf­frant d’une cer­taine ten­dance à l’i­nadap­ta­tion sociale (à l’im­age du des­tin d’Howard Hugh­es qui fascine De Pal­ma) — Redact­ed appa­raît ain­si, peut être, comme la clé de voûte de l’œuvre de Bri­an De Pal­ma : si le dis­posi­tif de sur­veil­lance est inef­fi­cace (les sol­dats dis­cu­tent tran­quille­ment de leur crime devant l’ob­jec­tif), il cou­ple son impuis­sance d’une vis­i­bil­ité du con­flit irakien pour­tant accrue grâce à inter­net, révélant, selon son réal­isa­teur, deux niveaux de voyeurisme inac­t­if, celui des per­son­nages et celui des util­isa­teurs du web. Alors que ses films auront sou­vent mis en scène des per­son­nages ten­tant de vain­cre un sys­tème (patri­ar­cal, social, éta­tique, juridique) qui entra­vait leurs mou­ve­ments et leur soif de con­quête, Bri­an De Pal­ma a ouverte­ment ten­té de se dress­er pour ses con­vic­tions (à la dif­férence d’Out­rages, Redact­ed met en scène un con­flit qui lui est con­tem­po­rain), avec à l’arrivée la même inef­fi­cac­ité que ses héros.

Une approche évo­lu­tion­niste de la car­rière de Bri­an De Pal­ma (un crescen­do dont Redact­ed serait le som­met, puisque dilu­ant ses mécaniques esthé­tiques der­rière l’im­i­ta­tion d’un matéri­au visuel déjà exis­tant) est toute­fois un dan­ger que les auteurs ont su éviter. Cela est dû aus­si au choix de traiter de chaque film indépen­dam­ment, et à la frag­men­ta­tion de la con­ver­sa­tion sur plusieurs années. Le dernier échange sur Pas­sion est beau­coup plus intéres­sant, puisque reposant sur un film-somme de la car­rière de Bri­an De Pal­ma (et donc beau­coup plus sim­ple pour établir un dia­logue). Le goût d’i­nachevé reste toute­fois bien tenace, con­séquence de répons­es (et ques­tions) sou­vent trop anec­do­tiques (con­di­tions de tra­vail et de tour­nage) et matéri­al­istes (tech­niques de trav­el­ling, trucages util­isés) apposées à des films déjà maintes fois décor­tiqués. Mal­gré cet aspect inabouti, la dis­cus­sion n’en reste pas moins plaisante par sa propo­si­tion à plonger dans les couliss­es de la créa­tion, et d’y admir­er les amu­sants jeux de pou­voir, de séduc­tion, d’interconnexion et de con­fronta­tion qui ont émail­lé la car­rière de Bri­an De Pal­ma.

Notes

Notes
↑1 Nicole Brenez, « L’Étude visuelle. Puis­sance d’une forme ciné­matographique », dans De la Fig­ure en général et du Corps en par­ti­c­uli­er. L’invention fig­u­ra­tive au ciné­ma, De Boeck Supérieur, 1998, p. 332.
↑2 Notam­ment Luc Lagi­er, Les Mille Yeux de Bri­an De Pal­ma, Paris : Cahiers du cinéma/Auteurs, 2003 puis 2008 et Dominique Legrand, Bri­an De Pal­ma, le rebelle manip­u­la­teur, Paris : le Cerf, 1995.