À quoi est dû l’étonnement lan­gui sus­cité par Home, qua­trième long métrage de Fien Troch, jeune réal­isatrice belge repar­tie avec le Prix Oriz­zon­ti de la meilleure mise en scène lors de la Mostra de Venise 2016 ? Sans doute à peu de choses tant le fil ténu que déploie la cinéaste peut décon­cert­er par sa sécher­esse d’apparat et sa tonal­ité lugubre… mais c’est que le feu brûle sous la glace dans ce réc­it frag­men­té autour de l’égarement de quelques ado­les­cents dans une banale ville de province aus­si morne que leur quo­ti­di­en. Ces lycéens n’ont pour eux que leur jeunesse effron­tée à oppos­er à leurs par­ents tout aus­si per­dus dans une vie stan­dard­is­ée de classe moyenne — leur jeunesse à oppos­er, mais aus­si leur jeunesse à offrir au regard et à la caméra de Fien Troch qui réus­sit  à met­tre en scène des séquences aboutis­sant à un sen­ti­ment de pur présent sou­vent sidérant. Home fascine ain­si par sa capac­ité à doc­u­menter avec dis­tance et justesse l’ennui et les affres de ces pro­tag­o­nistes sai­sis dans l’instant, abro­geant, par la vérité des scènes attrapées, cette fron­tière habituelle­ment figée entre doc­u­men­taire et fic­tion.

Troubles de son image

Home alterne ain­si scènes de classe, déam­bu­la­tions dans les rues et con­flits internes à chaque famille. Si Fien Troch se con­cen­tre, par sa nar­ra­tion en forme de mosaïque, sur une poignée d’adolescent, la cinéaste réus­sit para­doxale­ment à décrire, par touch­es déli­cates, la vie de cette petit com­mu­nauté en n’excluant pas pour autant les adultes de ses préoc­cu­pa­tions. Mal­gré le fait qu’ils soient relégués au sec­ond plan du film, ces derniers trou­vent, par la force d’incarnation des acteurs, une place pri­mor­diale dans la den­sité psy­chologique du film — même si Troch, dans son approche, échappe aux écueils habituels sur la per­ma­nente cul­pa­bil­ité oppres­sante des par­ents dans la vie de tout ado­les­cent digne de ce nom. C’est que chaque pro­tag­o­niste char­rie son lot de para­dox­es et d’aliénations — à l’instar du jeune Kevin récem­ment sor­ti de prison et qui appren­dra, au fil d’altercations éphémères, à con­tenir sa rage rebelle ou encore à l’image de cette rela­tion inces­tueuse que subit John. Home s’avance alors, nap­pé d’une musique élec­tron­ique à la tonal­ité mélan­col­ique, comme si le film déri­vait sans but pré­cis, attiré seule­ment par la présence de ces jeunes acteurs. Le rythme ain­si induit par le mon­tage s’esquisse à l’image de ces séquences mélangeant les pris­es du tour­nage repris­es par les vidéos des télé­phones des jeunes, rajoutant ain­si un ver­tige trou­blant sur la vérac­ité des scènes : c’est à ce jeu de l’image qu’on donne de soi que Fien Troch s’avère la plus habile, décrivant la vie de ces pro­tag­o­nistes comme une per­pétuelle quête d’identité — iden­tité dès lors dif­frac­tée par le flux des images créé par les nou­velles tech­nolo­gies. Et c’est finale­ment un cer­tain rap­port coupé du réel que Home s’échine avec élé­gance à décrire, jusqu’à un acte meur­tri­er recon­fig­u­rant les rela­tions au sein de ce petit groupe. C’est l’intelligence de cette bas­cule qui finit par fascin­er, tant l’audace de ce revire­ment laisse crain­dre le pire mais per­met in fine au film de touch­er au cœur en s’arrêtant pré­cisé­ment là où tant d’œuvres com­menceraient. On com­prend alors que le “Home” du titre sug­gère moins un retour à la mai­son qu’un retour à l’innocence de l’enfance, là où la ten­dresse du monde sem­ble infi­ni.