© Condor Films
Dìdi

Dìdi

de Sean Wang

  • Dìdi
  • (Dìdi (弟弟))
  • États-Unis2024
  • Réalisation : Sean Wang
  • Scénario : Sean Wang
  • Image : Sam Davis
  • Montage : Arielle Zakowski
  • Musique : Giosuè Greco
  • Producteur(s) : Carlos López Estrada, Josh Peters, Valerie Bush, Sean Wang
  • Interprétation : Izaac Wang (Chris), Joan Chen (Chungsing), Shirley Chen (Vivian), Chang Li Hua (Nai Nai)...
  • Distributeur : Condor Films
  • Date de sortie : 16 juillet 2025
  • Durée : 1h33

Dìdi

de Sean Wang

Première fois, malgré tout


Première fois, malgré tout

Pour son pre­mier long-métrage, Sean Wang plonge dans les sou­venirs de sa jeunesse et restitue, à tra­vers le per­son­nage éponyme, l’été de ses 13 ans, en 2008. À la fois proche his­torique­ment et déjà présen­tée comme une époque loin­taine, l’adolescence à l’heure de l’avènement des réseaux soci­aux est ici un espace-temps prop­ice à l’exploration. Wang choisit pour cela de ren­dre compte des ten­sions pro­pres aux affres de cet âge, à tra­vers la chronique d’un quo­ti­di­en ordi­naire où chaque événe­ment prend l’ampleur d’un rite ini­ti­a­tique ou d’une épreuve. Ain­si d’une scène de dîn­er où Chris (surnom­mé Dìdi, « petit frère ») est entouré de femmes qui sem­blent s’être liguées pour lui ren­dre l’existence infer­nale : sa sœur lui envoie des piques, sa grand-mère le gave de nour­ri­t­ure, et sa mère, impuis­sante, n’arrive pas à calmer les con­flits. Si cette entrée en matière ne brille pas par son orig­i­nal­ité et con­duit le film à épouser la struc­ture atten­due du réc­it d’apprentissage, Sean Wang parvient toute­fois à ménag­er un point de vue plus sin­guli­er en fig­u­rant les spé­ci­ficités d’une famille d’immigrés taïwanais : la télévi­sion en man­darin, la cui­sine tra­di­tion­nelle et surtout l’alternance entre deux langues (l’anglais pour les enfants, celle du pays d’origine pour les par­ents), sym­bole d’un fos­sé généra­tionnel. Ce dîn­er inau­gur­al con­tient, comme un pro­gramme, les fils nar­rat­ifs que le film se charg­era de déploy­er, entre écarts cul­turels et dif­fi­cultés à com­mu­ni­quer.

Dìdi s’attache à faire exis­ter ces ques­tions et notam­ment celle de la diver­sité, en cir­con­scrivant un lieu de vie partagé. Le temps d’un été décisif entre la fin du col­lège et le début du lycée, la ban­lieue cal­i­forni­enne de la fin des années 2000 devient le décor d’une jeunesse con­tem­po­raine, que Wang filme sans nos­tal­gie. Avoir treize ans, ce n’était pas mieux avant ; ce pas­sage obligé est tou­jours pénible et con­fus. La quête iden­ti­taire est ren­due sen­si­ble par la pro­fu­sion de noms et surnoms dans la « vraie » vie et d’avatars sur les plate­formes : les pro­fils MySpace, Face­book ou YouTube sont pour le garçon autant de ten­ta­tives d’exister mal­gré sa timid­ité mal­adive, et struc­turent tant l’image que la nar­ra­tion. Les inter­ac­tions virtuelles (mes­sageries instan­ta­nées, mise en ligne ou sup­pres­sion de vidéos, statuts) occu­pent par­fois tout l’écran et dictent le rythme du film tant elles sont, pour Chris et ses ami·es, des moments cru­ci­aux. Ce qui est ici à l’œuvre, c’est la mécanique même de l’adolescence : cette zone trou­ble où tout devient enjeu de survie sociale, entre humil­i­a­tion latente et besoin d’appartenance. Wang capte avec pré­ci­sion les pre­miers malais­es, les mal­adress­es du flirt, mais aus­si la cru­auté, sou­vent bru­tale, de cette péri­ode ingrate.

Pre­miers pétards, pre­mières cuites, pre­mières cig­a­rettes et surtout, pre­miers bais­ers : le pro­gramme de l’adolescence est chargé – et bal­isé. Si le ciné­ma indépen­dant états-unien a pour car­ac­téris­tique lourde de met­tre sou­vent en scène le pas­sage à l’âge adulte (ain­si de deux pre­miers films récents, plutôt con­va­in­cants en la matière : Ham on Rye de Tyler Taormi­na et The Sweet East de Sean Price Williams), Dìdi se dis­tingue par le fait que le per­son­nage prin­ci­pal ne part pas à l’aventure pour trou­ver des répons­es. À défaut de fig­ure pater­nelle à qui pos­er ses ques­tions, le jeune homme a un allié de taille, acces­si­ble depuis sa cham­bre : Inter­net. L’absence de père, autre cliché pos­si­ble du genre, est ici abor­dée avec justesse, notam­ment grâce à la per­ti­nence de la fig­ure mater­nelle, inter­prétée par Joan Chen. Sean Wang ne fait pas de cette absence un ressort psy­chol­o­gisant ou un moteur expli­catif du réc­it ; elle existe en toile de fond, sans jamais réduire les per­son­nages à un manque ou à un trau­ma­tisme. Sur ce ver­sant du com­ing of age movie, Dìdi se rap­proche du très beau Janet Plan­et d’Annie Bak­er, dans sa capac­ité à met­tre en scène un rap­port mère-enfant où le drame se cache dans la cru­auté, mais aus­si dans l’humour et la ten­dresse des dia­logues. Très drôle dans sa pre­mière par­tie, Dìdi évolue vers un ton plus grave et sen­ti­men­tal, pour accom­pa­g­n­er le chem­ine­ment de son per­son­nage et son pas­sage à la matu­rité. De sorte que ce pre­mier film, sans s’écarter com­plète­ment d’un par­cours jalon­né, reste fidèle à ce que grandir veut dire : appren­dre à trou­ver sa voix.

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