© Les Films de Pierre, Ad Vitam
Enzo

Enzo

de Robin Campillo

  • Enzo
  • France, Belgique, Italie2025
  • Réalisation : Robin Campillo
  • Scénario : Laurent Cantet, Robin Campillo, Gilles Marchand
  • Image : Jeanne Lapoirie
  • Décors : Mélissa Artur Ponturo
  • Costumes : Isabelle Pannetier
  • Son : Julien Tan-Ham Sicart
  • Montage : Robin Campillo
  • Producteur(s) : Marie-Ange Luciani
  • Production : Les Films de Pierre
  • Interprétation : Eloy Pohu (Enzo), Pierfrancesco Favino (Paolo), Élodie Bouchez (Marion), Maksym Slivinskyi (Vlad), Nathan Japy (Victor), Vladyslav Holyk (Miroslav), Malou Khebizi (Amina), Philippe Petit (Corelli);;;
  • Distributeur : Ad Vitam
  • Date de sortie : 18 juin 2025
  • Durée : 1h42

Enzo

de Robin Campillo

Mystique de l'adolescence


Mystique de l'adolescence

On l’a souligné lors du dernier fes­ti­val de Cannes : cette année, presque toutes les sélec­tions can­nois­es ont choisi de s’ouvrir avec un film français, dou­blant involon­taire­ment leurs dif­férents par­tis pris de pro­gram­ma­tion d’un panora­ma de la pro­duc­tion hexag­o­nale. Quel ciné­ma français choisit-on ? Le chaos de Letourneur, la joie sup­posé­ment fédéra­trice de Par­tir un jour – faux feel good movie, vrai film dépres­sif ? La Quin­zaine a opté de son côté pour la carte auteuriste, dou­blée d’un hom­mage posthume, puisque Enzo est « un film de Lau­rent Can­tet » mais « réal­isé par Robin Campil­lo », comme l’annonce avec humil­ité le générique. Il faut recon­naître que l’envers du pro­jet est émou­vant : coscé­nar­isé par les deux com­pères, Enzo était sur le point d’être tourné lorsque Can­tet est mort pré­maturé­ment d’un can­cer. Campil­lo a fini par repren­dre le flam­beau, pour achev­er le chantier que son défunt cama­rade n’avait qu’eu le temps d’en­tamer. De travaux, il en est d’ailleurs ici ques­tion : Enzo (Eloy Pohu) est un appren­ti maçon de seize ans qui se révèle rapi­de­ment échap­per au socio­type qu’on pour­rait lui assign­er ; fils d’un enseignant-chercheur et d’une ingénieure, il vit dans une somptueuse mai­son de La Cio­tat, tan­dis que son frère aspire à rejoin­dre le lycée Hen­ri IV. Pourquoi ce choix de pro­fes­sion icon­o­claste, qui désarçonne son père (Pier­francesco Favi­no) ? Tel est le mys­tère que va son­der le scé­nario, qu’il téle­sc­opera à d’autres – la nais­sance d’une ambiva­lence éro­tique avec Vlad (Maksym Slivin­skyi), un col­lègue ukrainien, ou encore une pul­sion de mort dont on ne saurait avec exac­ti­tude cir­con­scrire l’origine.

Au-delà de sa sin­gulière copa­ter­nité, le film s’incorpore assez naturelle­ment dans la fil­mo­gra­phie de Campil­lo par le dia­logue qu’il tisse avec East­ern Boys, son deux­ième long, qui voy­ait un quin­qua blanc (joué par Olivi­er Rabour­din) nouer une rela­tion com­plexe avec un pros­ti­tué lui aus­si ukrainien. Un détail de taille sépare toute­fois les deux films, à savoir que l’objet de fas­ci­na­tion est ici le « west­ern boy », un petit Blanc pas à sa place et mal à l’aise dans l’impeccable foy­er bour­geois qui est le sien. On en revient au con­texte can­nois : il est assez curieux de remar­quer que les films d’Amélie Bon­nin et de Robin Campillo/Laurent Can­tet s’emparent au fond d’une même fig­ure, celle du transfuge de classe, et d’une même ques­tion sous-jacente – quelle est ma place ? Qu’est-ce que je fais là ? Ce prob­lème exis­ten­tiel est aus­si un prob­lème bour­geois, comme le pointe indi­recte­ment Vlad (le bâti­ment est pour lui une voca­tion par défaut), qui ne com­prend pas bien le choix d’Enzo. L’adolescent, lui, défend de manière assez éthérée cette ori­en­ta­tion incon­grue au regard de son statut social : poésie des murs qui res­teront quand le reste aura dis­paru, éloge des mains au con­tact de la matière. L’introduction le racon­tait déjà en creux, lorsque le jeune homme, en train de mal rem­plir une béton­nière, s’absentait à lui-même en con­tem­plant le ciel, un peu à la manière du gamin de L’Esquive per­du dans l’observation d’un arbre. Dou­ble retour au réel : ses col­lègues le ren­voy­aient à la médi­ocrité de son tra­vail, quand son con­tremaître, en le rac­com­pa­g­nant chez lui pour le ser­mon­ner devant ses par­ents, décou­vrait que ces derniers ne cor­re­spondaient en rien à l’idée qu’il se fai­sait d’une famille où l’on devient appren­ti.

À l’image de ce per­son­nage indéchiffrable et qui n’a pas les deux pieds sur terre, le film n’échappe pas non plus à une part de fan­tasme ; il tient aus­si de l’énigme trop fab­riquée, notam­ment dans sa con­clu­sion qui rat­tache le dénoue­ment mélan­col­ique – une sorte de vari­a­tion sur la fin de Call Me Be Your Name – au hors-champ des bombes ukraini­ennes. Le mys­tère de l’existence se cou­ple au mys­tère de l’adolescent, cet être saisi de con­vul­sions erra­tiques et que l’on regarde de loin sans bien le com­pren­dre, avec une bien­veil­lance mât­inée de frus­tra­tion. On l’aura com­pris : le point de vue de Campil­lo sur le garçon se recoupe en bonne par­tie avec celui du père, et le film lui don­nera in fine rai­son, pour ramen­er l’adulte en devenir dans le rang, au risque de voir dis­paraître sa « part de folie », comme le prophéti­sait sa mère (Élodie Bouchez) dans une scène où Enzo était juste­ment regardé par ses par­ents, en retrait. Un pied dans la mys­tique de la jeunesse (Enzo est aus­si une icône), un pied vague­ment dans le Réel avec un grand R (celui du con­flit ukraino-russe), le film tri­cote une ambiva­lence arti­fi­cielle, bien que ponctuelle­ment trou­blante dans les inter­ac­tions entre les per­son­nages, qui se regar­dent avec une inten­sité à fleur de peau, mais sans pou­voir met­tre des mots sur leur mal-être. Dom­mage que cette émo­tion con­tenue soit par­fois le fruit d’un arbi­traire scé­nar­is­tique, le réc­it n’étant pas exempt de petites mal­adress­es (la chaîne nar­ra­tive autour d’une fausse arme), et d’un point de vue rat­trapé par son ethos bour­geois. Enzo, ce touchant jeune homme qui s’encanaille avec un mélange de can­deur, de spleen (la scène de la falaise) et de naïveté, c’est aus­si quelque part le film, dont l’aspiration à la pro­fondeur n’échappe pas à la men­ace du hors-sol.

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