© Memento
Un simple accident

Un simple accident

de Jafar Panahi

Un simple accident

de Jafar Panahi

Et le van continue...


Et le van continue...

C’est un plan récur­rent dans le ciné­ma de Jafar Panahi : une caméra filme un cou­ple à l’avant d’une voiture tan­dis qu’un enfant se tient à l’arrière. Mais cette scène arché­typ­ale est ici rapi­de­ment per­tur­bée par un aléa – le véhicule vient de per­cuter un chien. Il s’agit du « sim­ple acci­dent » don­nant son titre au film, qui amène le trio à s’arrêter dans un garage où va se jouer la meilleure scène du réc­it. À l’étage de l’établissement, Vahid se fige lorsqu’il entend, hors champ, le père de famille deman­der où se trou­ve la boîte à out­ils. L’étrangeté de la sit­u­a­tion est pal­pa­ble (on ne com­prend pas pourquoi le garag­iste se cache) et le découpage à la fois incisif et trou­blant — en témoignent les champs-con­trechamps entre Vahid, ter­ror­isé, et le père en con­tre­bas, filmé comme une men­ace, dont la présence est tron­quée par des jeux de sur­cadrage. Dans le pro­longe­ment de cette ouver­ture proche du thriller para­noïaque, Vahid prend en fila­ture la voiture, puis kid­nappe le lende­main son con­duc­teur, qu’il accuse d’être un tor­tion­naire du régime, surnom­mé Egh­bal « la Gui­bole ». Le garag­iste com­mence cepen­dant à douter, retire le sus­pect du trou dans lequel il voulait l’enterrer vivant, l’enferme dans l’un des cof­fres de son van, puis appelle un ami pour con­firmer ou infirmer son iden­tité.

Dès lors s’organise un tra­jet émail­lé d’arrêts pour con­firmer ou infirmer l’hésitation du per­son­nage. En faisant de ce van un petit théâtre beck­et­tien (En atten­dant Godot est cité), le film de Panahi met ses per­son­nages à l’épreuve de leur des­tinée : comme au volant d’une voiture (le motif priv­ilégié de son ciné­ma), faut-il suiv­re le sil­lon tracé par les lois mys­térieuses de la con­tin­gence (l’accident qui offre à Vahid l’occasion d’assouvir une vengeance inespérée), ou au con­traire décider, par moral­ité, de chang­er d’itinéraire ? À maintes repris­es, les anci­ennes vic­times du tor­tion­naire débat­tent de la direc­tion incer­taine qu’est en train de pren­dre leur ravisse­ment impro­visé. Est-on sûr qu’il s’agit d’Eghbal, con­nu pour porter une pro­thèse à la place de sa jambe gauche, per­due à la guerre en Syrie ? Si oui, faut-il pour autant se venger des exac­tions qu’il a com­mis­es dans les geôles du régime, et répon­dre à la bru­tal­ité par la bru­tal­ité ? Et lorsque la femme et la fille du détenu sont en dan­ger, doit-on rester fidèle à ses valeurs human­istes et se porter à leur sec­ours ? Ces ques­tions, les per­son­nages panahiens se les posent en des ter­mes trop explicites, don­nant sou­vent au film les con­tours étriqués d’un tri­bunal moral et allé­gorique – loin du sui­cide organ­isé du Goût de la cerise de Kiarosta­mi, cinéaste mod­èle de Panahi, auquel on pense ici sans pour autant retrou­ver un trou­ble de la même den­sité.

Plus inspiré lorsqu’il se détourne momen­tané­ment de sa pente didac­tique, Panahi témoigne ici et là d’un art de la sit­u­a­tion : à par­tir d’un canevas assez sim­ple, un tableau plus pro­fond se dévoile, avec une logique d’emboîtement des enjeux et des sit­u­a­tions (il est ques­tion, après tout, de met­tre un corps dans un cof­fre ou dans un trou). Au-delà des nom­breux plans-séquences, qui per­me­t­tent de dépli­er l’action dans le temps, le mon­tage pro­duit quelques embardées bien sen­ties : ain­si d’un con­trechamp soudain révélant la présence d’agents de sécu­rité, juste à côté du van où les per­son­nages hurlent leurs désac­cords. Mal­heureuse­ment la mise en scène n’est pas tou­jours aus­si inspirée, et ce sont surtout des astuces scé­nar­is­tiques qui insuf­flent une dose de com­plex­ité ou de dynamisme à l’ensemble (le van qui cale au milieu de la route, un télé­phone caché dans le pan­talon d’Eghbal), quand ce n’est pas la parole même. Une séquence dia­loguée se dis­tingue toute­fois : à la fin du film, deux per­son­nages font jail­lir toute leur rage en cri­ant dans la nuit sur le pris­on­nier lig­oté à un arbre. Out­re la dimen­sion pro­fondé­ment cathar­tique que revêt cette scène pour le cinéaste (Panahi a lui-même été empris­on­né dans les geôles du régime), elle organ­ise un déverse­ment d’injures assez rad­i­cal, aban­don­nant toute forme de cir­con­vo­lu­tion morale. Et fait preuve d’une frontal­ité qui, ici, s’impose.

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