© Warner Bros. France
Mickey 17

Mickey 17

de Bong Joon-ho

  • Mickey 17
  • Etats-Unis, Corée du Sud2024
  • Réalisation : Bong Joon-ho
  • Scénario : Bong Joon-Ho
  • d'après : Mickey 7
  • de : Edward Ashton
  • Image : Darius Khondji
  • Décors : Fiona Crombie
  • Costumes : Catherine George
  • Montage : Jinmo Yang
  • Musique : Jung Jae-il
  • Producteur(s) : Dooho Choi, Dede Gardner, Bong Joon-Ho, Jeremy Kleiner
  • Production : Warner Bros., Plan B Entertainment, Offscreen
  • Interprétation : Robert Pattinson (Mickey Barnes), Mark Ruffalo (Kenneth Marshall), Toni Collette (Gwen), Steven Yeun (Timo)...
  • Distributeur : Warner Bros. France
  • Date de sortie : 5 mars 2025
  • Durée : 2h17

Mickey 17

de Bong Joon-ho

Périmé


Périmé

Pourquoi Mick­ey 17, et pas 14 ou 15 ? La ques­tion paraît de prime abord triv­iale : le nou­veau film de Bong Joon-ho mon­tre d’emblée que le dénom­mé Mick­ey (Robert Pat­tin­son), pau­vre Ter­rien un peu idiot qui rejoint une expédi­tion spa­tiale en tant que « expand­able », n’est qu’un clone par­mi d’autres. Principe sim­ple, qui augure son lot de sit­u­a­tions bur­lesques : Mick­ey se voit con­fi­er les mis­sions les plus périlleuses, qui con­duisent invari­able­ment à son tré­pas. Son corps est ensuite jeté à la déchet­terie, recy­clé, recom­posé via une sorte d’imprimante 3D géante, puis « rechargé » de sa mémoire, stock­ée dans un disque dur ressem­blant à une brique effritée. Et ain­si de suite, d’accidents en tests médi­caux, pour faire de la car­casse du pro­lé­taire le vais­seau d’une dénon­ci­a­tion sup­posée mor­dante du cap­i­tal­iste mod­erne. Car de fait, le nom­bre a bien son impor­tance ; il syn­thé­tise même la final­ité du film. 2017, c’est l’année où Don­ald Trump est entré en grandes pom­pes à la Mai­son-Blanche, et cette date cristallise désor­mais, avec un peu de recul, une bas­cule vers un après aux con­tours tou­jours fluc­tu­ants – de l’autre côté de l’Atlantique, l’Histoire est encore en train de s’écrire, avec son pan­théon de fig­ures mon­strueuses, au som­met duquel règne l’hydre trumpo-muski­enne. Dans le roman d’Edward Ash­ton qu’adapte ici Bong Joon-ho, le per­son­nage de Ken­neth Mar­shall, avatar évi­dent de l’actuel prési­dent des États-Unis (Mark Ruf­fa­lo va jusqu’à épouser son tim­bre de voix et la musi­cal­ité bizarre de son phrasé), avait pour prénom Hierony­mous – soit une vari­a­tion sur Hierony­mus, le prénom que s’était choisi Jérôme Bosch (et qui reste le sien en anglais). Trump-Bosch (ou du moins ses créa­tures infer­nales), même com­bat ? L’hypothèse, intéres­sante (mais que le film ne creusera pas, comme bien d’autres choses), ferait de Mar­shall le roi ridicule d’un pandé­mo­ni­um grotesque, ici la planète glaciale de Nifl­heim.

Effacé

Mick­ey 17, donc, est une farce poli­tique, et puisque le film entend accu­muler les signes de con­tem­po­ranéité afin de pren­dre le pouls de l’époque, il faut d’abord juger de sa réus­site par ce prisme. La ten­ta­tion politi­co-satirique n’est pas nou­velle chez Bong Joon-ho et n’a jamais con­sti­tué son point fort (cf. sa propen­sion à la pein­ture à gros traits de la lutte des class­es, dans Snow­piercer, Okja ou même Par­a­site) ; on pou­vait dès lors raisonnable­ment crain­dre de voir le cinéaste s’avancer plus franche­ment sur ce ter­rain, de sur­croît pour par­o­di­er la fig­ure de Trump. À ce stade, il paraît désor­mais acté que le Trump se prête à la fois très bien à la par­o­die, mais que cette par­o­die, aus­si tem­po­raire­ment réussie soit-elle (exem­plaire­ment, celle d’Alec Bald­win dans Sat­ur­day Night Live), se révèle in fine d’une effi­cac­ité satirique à peu près nulle, tant elle reste en deçà de la réal­ité. Le récent The Appren­tice en attes­tait : Ali Abbasi entendait vaine­ment égratign­er une fig­ure sur laque­lle tout glisse avec une réus­site inso­lente. Bong Joon-ho aurait gag­né à suiv­re l’exemple de Matt Stone et Trey Park­er, les créa­teurs de South Park, qui après avoir bril­lam­ment pein­turluré l’ascension poli­tique de Trump par l’entremise de Mon­sieur Gar­ri­son, avaient fini par aban­don­ner leurs vel­léités de tourn­er en déri­sion celui qui se charge très bien tout seul de se ridi­culis­er, sans que cela entame pour autant son cap­i­tal poli­tique. Le Coréen, lui, tombe à pieds joints dans le piège : il livre une fable immé­di­ate­ment périmée et ringarde, à la remorque du réel, si en retard qu’on la regarde avec un mélange de con­ster­na­tion et d’embarras.

Dans un dia­logue situé à la fin du film, l’un des per­son­nages entend rabat­tre le caquet de Mar­shall en lui rap­pelant qu’avant de s’improviser colon, il fut défait deux fois dans les urnes (là encore, le chiffre à son impor­tance : le film antic­i­pait la défaite de Trump en 2024) pour con­serv­er, puis regag­n­er son poste de député. Le tycoon joué par Ruf­fa­lo accuse le coup, la mâchoire fer­mée, comme si la pique fai­sait son effet ; pen­dant ce temps, le vrai Trump découpe à la tronçon­neuse l’État fédéral dans un pays encore son­né par sa tri­om­phale élec­tion de novem­bre dernier. La fin va encore plus loin : Mick­ey s’imagine, dans une scène présen­tée comme un cauchemar, un pos­si­ble retour du tyran, avant de faire explos­er pour de bon cette per­spec­tive. Le titre du film réap­pa­raît alors, actant la dis­pari­tion défini­tive du nom­bre 17 et son rem­place­ment par le nom de famille de l’expand­able. L’effet a un dou­ble sens : d’un côté, Mick­ey est ramené à sa con­di­tion d’être humain, et plus de chair à saucisse. Mais de l’autre, il par­ticipe aus­si à tourn­er la page de la date hon­nie : de 2017, borne qui mar­que sym­bol­ique­ment l’avène­ment d’une péri­ode som­bre, on en aurait enfin ter­miné. On sait que le film, annon­cé pour l’année dernière, a vu sa sor­tie repoussée, offi­cielle­ment pour par­faire sa post-pro­duc­tion. Il n’empêche que cette cir­con­stance atténu­ante ne boule­verse pas le fond de l’affaire : la charge anti-trumpi­enne que ménage le film a la même effi­cience que le dis­cours d’un Joe Biden des mau­vais jours alar­mant sur les périls du fas­cisme. Mick­ey 17 ambi­tion­nait de touch­er du doigt la jouis­sance cathar­tique d’un efface­ment de l’Histoire ; il se retrou­ve, par un retour de bâton, con­damné au rang de présage raté et naïf, qui fini­ra, comme son per­son­nage prin­ci­pal, à la poubelle.

Recyclé

Si l’on s’attarde autant sur la part poli­tique du film, c’est aus­si parce que ce dernier ne restera pas dans les annales pour ses ver­tus spec­tac­u­laires : il s’agit de l’œuvre la moins stim­u­lante de Bong Joon-ho, dont la mise en scène se fond dans un imag­i­naire à la Ter­ry Gilliam aus­si périmé que son allé­gorie. Bonne idée pour­tant que ce principe du recy­clage : Mick­ey, comme on le voit dans une série de vignettes inté­grées à une logique de clip, est un déchet né du déchet, qui tombe tel un étron de l’orifice tech­nologique répli­quant à loisir son corps reju­vénil­isé. Mais Bong Joon-ho, au-delà du com­men­taire sur le tech­ni­cisme pré­da­teur du cap­i­tal­isme, ne tire pas beau­coup de matière de ce principe, jusqu’à louper ce qui devrait con­stituer son acmé en ter­mes de poten­tial­ités scéniques et ludiques – la coex­is­tence de deux Mick­ey dis­tincts, ouvrant sur une dichotomie entre deux ver­sions (l’une gen­tille et molle, l’autre bru­tale et téméraire), ain­si que sur un début de plan à trois rapi­de­ment escamoté. Le fait est que Mick­ey 17 est davan­tage un film recy­clé qu’un film sur le recy­clage, et qu’on ne trou­vera nulle trace, ni dans les plans, ni dans la con­struc­tion des scènes, de la sig­na­ture de ce cinéaste un peu sur­fait, il faut bien le dire, qu’est Bong Joon-ho. Il en va de même pour les acteurs : on n’a jamais vu Robert Pat­tin­son, qui adopte un accent out­ranci­er d’abruti hébété, aus­si approx­i­ma­tive­ment dirigé que dans ce film mal fichu.

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