© Capricci Films
Histoires d’Amérique
Cet article fait partie du dossier Chantal Akerman au-delà de Jeanne Dielman

Histoires d’Amérique

de Chantal Akerman

  • Histoires d’Amérique
  • Belgique, France1989
  • Réalisation : Chantal Akerman
  • Scénario : Chantal Akerman
  • Image : Luc Benhamou
  • Décors : Marilyn Watelet
  • Son : Alix Comte
  • Montage : Patrick Mimouni
  • Musique : Sonia Wieder-Atherton
  • Producteur(s) : Bertrand Van Effenterre
  • Interprétation : Maurice Brenner, Carl Don, David Buntzman, Eszter Balint, Isha Manna Beck, Marilyn Chris...
  • Distributeur : Capricci Films
  • Date de sortie : 25 septembre 2024
  • Durée : 1h32

Histoires d’Amérique

de Chantal Akerman

Identité multiple


Identité multiple

C’est le pro­logue du film : depuis l’instabilité des flots, la sky­line de Man­hat­tan se révèle dans la pénom­bre, où des mil­liers de vies luisent faible­ment à tra­vers les vit­res des grat­te-ciels. Diluées dans cette immen­sité, de faibles voix mur­murent des bribes de phras­es yid­dish, qui vien­nent se mêler à des notes de vio­lons, com­posant une énig­ma­tique mélopée. Puis, en voix off, Chan­tal Aker­man fait réson­ner une légende juive emprun­tée à Elie Wiesel. À l’origine, le rab­bin Baal Shem Tov se rendait dans une forêt pour réciter une prière des­tinée à pro­téger le peu­ple juif. Au gré des généra­tions, ses descen­dants ont per­du le sou­venir du lieu et des paroles à pronon­cer, mais peu­vent encore racon­ter l’histoire, si bien que Dieu con­tin­ue à les écouter. Le réc­it has­sidique, qui évoque autant la dis­pari­tion d’une cul­ture à tra­vers les âges que sa survie, donne alors une autre dimen­sion aux bribes yid­dish précédem­ment enten­dues : elles appa­rais­sent comme les frag­ments frag­iles d’une cul­ture mil­lé­naire, exposées au risque de se fon­dre dans l’im­men­sité de l’océan et de dis­paraître dans la nuit new-yorkaise. La ten­sion qui tra­verse His­toires d’Amérique se trou­ve d’emblée retran­scrite dans cette ouver­ture : la cinéaste enreg­istre la per­sis­tance de la cul­ture juive dans le présent tout en ren­dant pal­pa­ble sa pré­car­ité.

Pour ce faire, Aker­man artic­ule son film autour d’un étrange théâtre, où des Juifs new-yorkais défi­lent suc­ces­sive­ment dans le cadre pour jouer de petits sketchs naïfs inspirés par des blagues juives ou racon­ter face caméra un réc­it intime. Par-delà le triv­ial ou le par­ti­c­uli­er, c’est plus large­ment les préoc­cu­pa­tions d’un peu­ple qui s’expriment ici. Dans le cadre, tout désigne l’artifice du dis­posi­tif : les éclairages, la frontal­ité des pris­es, les regards caméras, l’amateurisme du jeu, ou encore les inco­hérences entre l’âge des comé­di­ens et leurs réc­its. Il ne s’agit donc pas d’opposer à l’effacement l’illusion d’une présence pleine et entière, qui ne ferait finale­ment qu’acter la dis­pari­tion de l’identité juive en la fix­ant dans une image mythique et idéal­isée. Au con­traire, Aker­man assume de mon­tr­er une représen­ta­tion née de l’effort con­joint d’acteurs ama­teurs et d’une réal­isatrice pour sauve­g­arder, tant qu’il en est encore temps, quelque chose de leur his­toire com­mune. Le ciné­ma se dote alors d’un pou­voir per­for­matif, qui s’apparente à un rit­uel pour con­vo­quer des fan­tômes.

Le col­lec­tif qui s’invente devant nos yeux reste néan­moins tou­jours ouvert à la sin­gu­lar­ité de cha­cun de ses mem­bres. Les blagues et his­toires racon­tées con­stituent une sorte de ciment cul­turel liant les indi­vidus sans effac­er pour autant ce qu’ils ont d’irréductible. Les séquences com­posent ain­si un tout hétéro­clite, porté par la spon­tanéité des inter­prètes : l’intensité dra­ma­tique de la pre­mière comé­di­enne, qui redou­ble l’inquiétude de ses paroles par la gestuelle de ses mains, jure par exem­ple avec l’intonation monot­o­ne et le jeu blanc d’une jeune femme devant le pont de Brook­lyn, tan­dis que les plus vieux acteurs témoignent quant à eux d’une forme de can­deur enfan­tine. Les cadres (fix­es et longs) amé­nagés par Aker­man s’apparentent dès lors à autant d’espaces offerts aux acteurs ama­teurs, qui con­fèrent à l’ensemble un rythme par­ti­c­uli­er à tra­vers leurs tim­bres et dic­tio­ns. Les accents plus ou moins mar­qués des voix traduisent les dif­férents stades d’assimilation à la cul­ture améri­caine, met­tant au jour un héritage à la fois pluriel et mou­vant. La con­struc­tion même du film épouse cette logique, en pro­posant d’abord une série de mono­logues avant de réu­nir tous les per­son­nages sur une même scène, une sorte de restau­rant en plein air. Le décor est mis au ser­vice d’une dialec­tique entre le col­lec­tif et l’individuel, en tant qu’espace à la fois partagé et frag­men­té par les dif­férentes tables, où se jouent des sketchs plus ou moins autonomes. Le découpage non con­ven­tion­nel de cette scène très théâ­trale ménage de nom­breux petits dys­fonc­tion­nements qui con­trari­ent la flu­id­ité des pas­sages d’une table à l’autre (retard dans l’entrée du cadre, faux rac­cord mou­ve­ment ou par­fois, aucun rac­cord du tout, etc.). Ain­si se révèle la belle idée que se fait Aker­man de l’identité : loin de tout folk­lore essen­tial­isant conçu comme une unité sub­stantielle, elle dépeint une com­mu­nauté où le « nous » préserve la pos­si­bil­ité d’un « je ».

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

De l’autre côté
De l’autre côté
Sud
Sud
La Captive
La Captive
Chantal Akerman et le hasard
Chantal Akerman et le hasard
Claire Atherton : « Le cinéma d’Akerman n’explique pas, il questionne »
Claire Atherton : « Le cinéma d’Akerman n’explique pas, il questionne »
Golden Eighties
Golden Eighties
D’Est
D’Est
Chantal Akerman au-delà de Jeanne Dielman
Chantal Akerman au-delà de Jeanne Dielman
Akerman, la trilogie du passage
Akerman, la trilogie du passage
Les Rendez-vous d’Anna
Les Rendez-vous d’Anna
Chantal Akerman au-delà de Jeanne Dielman
Chantal Akerman au-delà de Jeanne Dielman
Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles
Jeanne Dielman, 23, quai du commerce, 1080 Bruxelles