© Benjamin Baltimore
Le Grand chariot

Le Grand chariot

de Philippe Garrel

Le Grand chariot

de Philippe Garrel

Que la famille


Que la famille

Dans Le Sel des Larmes, un père (André Wilms) mour­rait après avoir trans­mis à son fils sa pas­sion pour l’ébénisterie. En tis­sant de la sorte un pont entre le ciné­ma et l’artisanat, Philippe Gar­rel sem­blait alors s’interroger sur l’héritage qu’il lais­serait der­rière lui. Il pousse la réflex­ion encore plus loin dans Le Grand char­i­ot, puisque le patri­arche qu’incarne ici Aurélien Reco­ing a trois enfants tous inter­prétés par le fils et les filles du cinéaste : Louis Gar­rel (Louis), Lena Gar­rel (Lena) et Esther Gar­rel (Martha, en revanche). À la fois mineur et tes­ta­men­taire (ce n’est pas incom­pat­i­ble), le film s’articule autour d’un théâtre de Guig­nol en guise de legs famil­ial. Petite scène, petit pub­lic (par son âge et son nom­bre) : cet art ne sem­ble con­va­in­cre ni les spec­ta­teurs d’aujourd’hui, ni les petites mains qui le main­ti­en­nent en vie, Lena aspi­rant à l’écriture et Louis au théâtre. La dis­pari­tion du père, qui survient assez tôt dans le réc­it, acte un délite­ment inéluctable. Dans une très belle scène de Guig­nol, c’est même sa pro­pre mort que Gar­rel sem­ble filmer : pris entre des plans sur le pub­lic enfan­tin (dans une réminis­cence des Qua­tre Cents Coups) et d’autres sur le spec­ta­cle, le bal­let de gestes qui s’opère en couliss­es ressem­ble déjà à une céré­monie. Les corps se frô­lent dans une choré­gra­phie à la fois gauche et pré­cise autour d’un texte pous­siéreux de réper­toire, jusqu’à ce que les deux mar­i­on­nettes tenues par le père s’effondrent en silence au milieu d’une phrase. Le rideau se ferme alors douce­ment, avant que Martha, sous le choc, ne vienne annon­cer au pub­lic l’interruption de la représen­ta­tion.

À l’instar de la scène évo­quée ci-dessus, l’émotion sur­git le plus sou­vent d’une atten­tion extra­or­di­naire portée à cer­tains gestes ou à cer­taines expres­sions. On le sait, le cinéaste a depuis longtemps dévelop­pé une méth­ode rigoureuse qui con­siste à répéter pen­dant un an, de façon heb­do­madaire, avec ses comé­di­ens, pour ensuite ne tourn­er qu’une seule prise par plan. Ce sys­tème est sans doute ce qui lui per­met de saisir, comme per­son­ne, l’essence d’une caresse ou d’un regard. C’est le cas au début du film, alors que s’amorce l’une des deux his­toires d’amour qui jalon­neront le réc­it. Une scène courte et d’une grande sim­plic­ité se déploie : après quelques regards com­plices échangés l’après-midi, il suf­fit à Pieter (Damien Mon­gin) de déli­cate­ment faire tomber le foulard des cheveux de Lau­re (Asma Mes­saoudene) pour que l’idylle advi­enne. Plus loin, d’autres détails frap­pent avec la même force : le bracelet que Pieter décroche du poignet de Lena, ou les gros plans sur le vis­age d’Hélène (Mathilde Weil) au télé­phone. Chaque cen­timètre de ses sourires, cha­cun de ses bat­te­ments de cils sem­ble occu­per sa juste place à l’écran et dans le mon­tage, comme d’habitude éton­nam­ment abrupt, jonglant de séquences en séquences sans jamais vrai­ment les laiss­er se con­clure. Le film s’agence de la sorte autour de micro-épipha­nies, sou­vent portées par les ritour­nelles tou­jours plus can­dides et désar­mantes de Jean-Louis Aubert, tout en peinant à tenir une tra­jec­toire tout à fait pas­sion­nante. Les motifs amoureux sem­blent plus intéress­er Gar­rel que ses per­son­nages, par­fois un peu trop esquis­sés et trib­u­taires d’une atmo­sphère désuète qui pesait déjà sur Le Sel des larmes. Cette manière suran­née se voit pour­tant inter­rogée par Lena à pro­pos des pièces de Polichinelle, mais Gar­rel, comme le per­son­nage du père, s’autorise à s’accrocher encore à des his­toires qu’il aurait pu racon­ter de la même manière il y a vingt ans (en atteste, par exem­ple, l’itinéraire à la Van Gogh de Pieter, le pein­tre tor­turé). Ses enfants, il en est con­scient, fer­ont ce qu’ils veu­lent de son héritage. Cela sem­ble lui con­venir.

 

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