© Universal Pictures
Armageddon Time

Armageddon Time

de James Gray

  • Armageddon Time
  • États-Unis2022
  • Réalisation : James Gray
  • Scénario : James Gray
  • Image : Darius Khondji
  • Décors : Happy Massee
  • Costumes : Madeline Weeks
  • Montage : Scott Morris
  • Musique : Christopher Spelman
  • Producteur(s) : James Gray, Anthony Katagas, Rodrigo Teixeira et Alan Terpins
  • Production : RT Features
  • Interprétation : Banks Repeta (Paul Graff), Anne Hathaway (Esther Graff), Jeremy Strong (Irving Graff), Anthony Hopkins (Aaron Rabinowitz), Jaylin Webb (Johnny)...
  • Distributeur : Universal Pictures France
  • Date de sortie : 9 novembre 2022
  • Durée : 1h55

Armageddon Time

de James Gray

Gray area


Gray area

Devant Armaged­don Time, il est dif­fi­cile de ne pas penser à Licorice Piz­za de Paul Thomas Ander­son, d’autant que le geste mémoriel qui les pré­side s’opère à peu près au même moment dans leurs fil­mo­gra­phies respec­tives. Portés par un désir com­mun de revis­iter la jeunesse de leurs auteurs, les deux films cul­tivent cepen­dant un cer­tain nom­bre de dif­férences : sou­venirs d’adolescence d’un côté, de pré-ado­les­cence de l’autre, his­toire d’amour chez PTA, d’amitié chez Gray, Los Ange­les vs. New York… Surtout, Gray sem­ble pouss­er l’introspection un peu plus loin : son héros, le col­légien Paul Graff (Banks Repe­ta), hérite aus­si de la rousseur et des yeux bleus du cinéaste. Les deux films ont beau com­mencer tous les deux à l’école, Gray, loin du trav­el­ling et de la cour ensoleil­lée de Licorice Piz­za, pose sa caméra dans un lieu qui sera au cen­tre du réc­it, la salle de classe. C’est l’une des pre­mières choses que l’on apprend au sujet de Paul : il des­sine bien, avec le tal­ent inso­lent que se décou­vrent par­fois des enfants à l’âge de douze ans. Deux­ième chose : c’est un pitre. Au vis­age de Mr. Turkeltaub (patronyme incroy­able que l’on croirait sor­ti d’une comédie des frères Coen), qu’il croque avec réal­isme du bout de son cray­on, il ne peut s’empêcher d’ajouter un corps de poule à la fini­tion grossière. Le dessin, évidem­ment bien­tôt bran­di par le pro­fesseur iras­ci­ble, ne sera aus­culté que sous l’angle de l’ajout comique et bâclé, et non sous celui de la qual­ité du por­trait, pour­tant dénué de tout trait car­i­cat­ur­al. Le ton est don­né : puisque les adultes sont inca­pables de voir ce qu’accomplissent les enfants, ils pour­ront encore moins com­pren­dre ce dont ils rêvent et ce qui les émeut. Enfin, à une excep­tion près, en la per­son­ne d’Aaron (Antho­ny Hop­kins), grand-père de Paul, seul adulte qui parvient à com­mu­ni­quer avec l’enfant tur­bu­lent.

Le pre­mier plan, sim­ple paysage d’un jardin pub­lic du Queens, se voit habité une heure plus tard par l’une des plus belles scènes du film. Alors que Paul et son grand-père font enfin décoller la fusée que ce dernier lui a offerte au début du réc­it, Gray fait le choix de rester fixé au sol, sans suiv­re l’envolée du jou­et, pour le laiss­er réap­pa­raître lors de sa chute, quelques longues sec­on­des plus tard. L’absence de con­tre-plongée céleste mar­que d’une cer­taine façon l’idée que le rêve améri­cain et le désir de con­quête qui l’accompagne sont une illu­sion. À l’image de la fusée, les rêves (et ils sont ici nom­breux) ne peu­vent pas tenir à l’intérieur du cadre – ils ne sont pas à la portée de tout le monde. D’une manière un peu naïve, et par-là quelque part vrai­ment émou­vante, Gray reste chevil­lé au point de vue de l’enfant affrontant la décou­verte de l’antisémitisme (au passé) et du racisme (au présent). La beauté de l’amitié de Paul et John­ny, l’autre per­tur­ba­teur de la classe, enfant afro-améri­cain sur lequel la vie s’acharne, tient à son évi­dence ; le con­flit ne sur­git que lorsqu’un autre regard s’en mêle, qu’il soit mar­qué par une haine raciale (celui des cama­rades de classe du col­lège privé de Paul, mais aus­si d’une par­tie de sa famille, d’une façon moins directe et plus per­ni­cieuse), ou par la désil­lu­sion d’autres Noirs (celle des jeunes que Paul et John­ny croisent dans le métro).

La folle journée de Paul Graff

James Gray, dont les per­son­nages ont sou­vent témoigné de pen­chants vio­lents, embrasse ici une forme de ten­dresse à la Lin­klater (avec lequel il partage le goût de « Rapper’s Delight », l’hymne au cœur d’Every­body Wants Some!!) qui lui va bien. Cela ne man­quera pas d’être souligné : Armaged­don Time est un film sim­ple, dénué de l’envie d’impressionner dont témoignaient les pre­miers coups d’éclat du cinéaste, et cette sim­plic­ité, après un détour chao­tique par l’espace (le déce­vant Ad Astra), lui per­met de retrou­ver une forme de grandeur. Lui qui, avec humil­ité, répète à longueur d’entretiens qu’il ne peut que s’inspirer de ses maîtres (Cop­po­la, Hitch­cock, Welles, Ford…) pour ten­ter de faire le meilleur film pos­si­ble avec les moyens (sous-enten­du, le tal­ent) dont il dis­pose, s’épanouit dans le cadre resser­ré du film de sou­venirs. Con­traire­ment à Licorice Piz­za, l’enchaînement de péripéties importe ici moins que la pure réminis­cence sen­ti­men­tale et sen­sorielle à l’origine des séquences les plus fortes. Citons par exem­ple la sen­sa­tion prousti­enne (bien enten­du) de la porte refer­mée par la mère avant de dormir, au détour d’un beau plan qui se floute à mesure que l’enfant affronte les formes de sa cham­bre, ou encore l’émotion immense d’une ren­con­tre avec un tableau de Kandin­sky. Lors d’une vis­ite avec sa classe au musée Guggen­heim, Paul bifurque pour affron­ter seul les formes abstraites du pein­tre russe. Le champ-con­trechamp, exalté par des zooms et suivi d’une rêver­ie enfan­tine, évoque la sub­lime scène de musée de La Folle Journée de Fer­ris Bueller. Logique­ment, les garçons font ensuite l’école buis­son­nière, bercés par une fugue de Rav­el. Le film ne cesse d’évoluer ain­si comme s’il était détaché de tout impératif, ou de lois et de règles (tou­jours présen­tées comme injustes), jusque dans la manière dont sont con­stru­its les per­son­nages, qui dis­simu­lent tou­jours une face cachée. La fig­ure du père (Jere­my Strong) se révèle à ce titre pas­sion­nante : il a le droit à la fois à l’unique scène de ter­reur que com­prend le film, qui rap­pelle les coups de sang de Joaquin Phoenix (The Immi­grant, La Nuit nous appar­tient), et à des plans plus ten­dres, dans lesquels les larmes coulent sur ses joues alors qu’elles devraient mouiller le vis­age d’un autre. Cette sur­prenante cir­cu­la­tion des larmes témoigne de l’acuité émo­tion­nelle qui façonne secrète­ment ce film en apparence si sobre.

Il est cepen­dant dom­mage que cette sim­plic­ité induise égale­ment une cer­taine désaf­fec­tion de la mise en scène, avare de ces envolées qui dis­tin­guaient par exem­ple un film injuste­ment mal aimé comme The Immi­grant, dont le dernier plan demeure indélé­bile. Par ce relâche­ment, auquel con­tribue un Dar­ius Khond­ji assa­gi (ce qui n’est pour­tant pas for­cé­ment un mal, au regard de sa lumière par­fois jau­nis­sante), le clas­si­cisme rêvé de Gray se mâtine mal­heureuse­ment par­fois d’académisme, quand bien même sa forme parvient à ménag­er une cer­taine sin­gu­lar­ité. Car Gray sem­ble aujourd’hui incar­n­er (peut-être même tout seul) un cer­tain arti­sanat hol­ly­woo­d­i­en à l’originalité tem­pérée, mais à l’absolue sincérité. Ses sou­venirs n’ont peut-être pas le panache d’un « Let Me Roll It » sur un mate­las à eau (on revient à Licorice Piz­za), mais ils respirent d’une foi presque religieuse dans leur réc­it. Regarder le monde avec des yeux d’enfant revient pour Gray, par-delà la sim­plic­ité, à inter­roger son iden­tité de cinéaste. Au fond, ce n’est peut-être pas un immense met­teur en scène, comme on a pu jadis le croire, mais il ne se débrouille pas si mal.

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