© Carlotta Films
Pandora

Pandora

de Albert Lewin

  • Pandora
  • (Pandora and the Flying Dutchman)
  • Royaume-Uni1951
  • Réalisation : Albert Lewin
  • Scénario : Albert Lewin
  • d'après : la légende du Hollandais Volant
  • Image : Jack Cardiff
  • Décors : John Bryan
  • Costumes : Beatrice Dawson
  • Montage : Ralph Kemplen
  • Musique : Alan Rawsthorne
  • Producteur(s) : Albert Lewin, Joseph Kaufmann
  • Interprétation : James Mason (Hendrik van der Zee), Ava Gardner (Pandora Reynolds), Nigel Patrick (Stephen Camero), Sheila Sim (Janet), Harold Warrender (Geoffrey Fielding), Mario Cabré (Juan Montalvo), Marius Goring (Reggie Demarest), John Laurie (Angus), Pamela Mason (Jenny)
  • Distributeur : Carlotta Films
  • Date de sortie : 27 octobre 2021
  • Durée : 1h58

Pandora

de Albert Lewin

Flamboyante fantaisie


Flamboyante fantaisie

Après de nom­breuses années passées à tra­vailler comme scé­nar­iste, puis comme pro­duc­teur pour les stu­dios d’Hollywood, Albert Lewin se lance dans la réal­i­sa­tion à l’âge de 48 ans, avec The Moon of Six Pence (1942). Éru­dit, épris d’art et de lit­téra­ture, grand col­lec­tion­neur, Albert Lewin s’attachera, au long des six films qui com­poseront sa fil­mo­gra­phie, à l’exploration de ses pas­sions lit­téraires et artis­tiques, cise­lant un univers sin­guli­er qui lui con­fère une place à part dans l’histoire du ciné­ma améri­cain. Pan­do­ra est le qua­trième film du réal­isa­teur. Le scé­nario orig­i­nal, signé par Albert Lewin lui-même, procède de la con­jonc­tion du deux mythes : le mythe grec de Pan­dore envoyée sur terre pour venger Zeus de Prométhée et faire le mal­heur des hommes ; et celui du Hol­landais volant, con­damné à errer sur les mers, frap­pé d’une immor­tal­ité mau­dite dont seul l’amour d’une femme prête à mourir pour lui pour­ra le délivr­er. Pour ce sec­ond ver­sant de l’histoire, Lewin s’est large­ment inspiré des écrits d’Heinrich Heine et de l’interprétation que Richard Wag­n­er a faite du mythe avec Le Vais­seau fan­tôme.

Au cœur des années 1930, dans un petit port de la Cos­ta Bra­va nom­mé Esper­an­za. La divine chanteuse Pan­do­ra Reynolds délaisse pour quelques temps son pub­lic améri­cain et passe des vacances en Espagne, auprès de quelques amis de cir­con­stance, micro­cosme d’Anglo-Saxons en vil­lé­gia­ture dont elle devient bien­tôt le pôle d’attraction. Les hommes se jet­tent à ses pieds, scel­lant du même coup leur mal­heur. Pan­do­ra, déesse froide et sar­cas­tique, sem­ble indif­férente à ces élans d’un amour trop étriqué pour elle. Jusqu’au jour où elle aperçoit le bateau d’un mys­térieux Hol­landais… Mar­qué par une mul­ti­plic­ité d’influences esthé­tiques, l’univers visuel de Pan­do­ra appose à la com­plex­ité de la trame nar­ra­tive une pro­fu­sion de références, sym­bol­es et cor­re­spon­dances. Le film fut sou­vent, à tort, asso­cié au genre du mélo­drame. Sub­limé par un tech­ni­col­or épous­tou­flant et par les images somptueuses de Jack Cardiff (le chef opéra­teur attitré de Michael Pow­ell et Emer­ic Press­burg­er), Pan­do­ra serait plutôt une tragédie baroque, tra­vail­lée d’influences aus­si divers­es que le roman­tisme, l’expressionisme et le sur­réal­isme. Le film présente une explo­ration débridée de thé­ma­tiques que Lewin avait déjà explorées, notam­ment avec Le Por­trait de Dori­an Gray : une fas­ci­na­tion funeste pour la mort, pour l’ésotérisme et une cer­taine per­ver­sité, un rap­port trou­ble au pas­sage du temps, un tableau sans con­ces­sion de la société déca­dente des années 1930.

Affleu­rant à chaque plan, l’étrange et le fan­tas­tique s’insinuent au cœur du réel, dans un réc­it qui évoque toute la lit­téra­ture goth­ique du XIXe siè­cle. La mise en scène de Lewin tra­vaille les pro­fondeurs de champ et joue de com­po­si­tions qui évo­quent les pein­tres sur­réal­istes (par­mi lesquels Magritte, et surtout Man Ray, qui créa un échiquier pour le film et joua le temps du tour­nage les pho­tographes de plateau). On songe notam­ment à la séquence de fête, l’une des plus vir­tu­os­es du film, où les noceurs enivrés s’adonnent à des dans­es endi­a­blés, sur une plage étrange­ment jonchée de stat­ues antiques. Mar­qué par une mise en scène d’une extrême sophis­ti­ca­tion, Pan­do­ra aurait pu rester, à l’image du per­son­nage joué par Ava Gard­ner, un objet somptueux et vide de sen­ti­ments. Se sig­nalant à chaque plan, l’artifice ne fait pour­tant pas oubli­er les sin­gu­lar­ités d’un réc­it qui peu à peu laisse l’émotion inve­stir le sub­lime assumé des corps et des décors, à l’image de Pan­do­ra se lais­sant gag­n­er par l’amour. En cela, Lewin offre une très belle réin­ter­pré­ta­tion de la tragédie grecque, dont les per­son­nages avan­cent vers une fin funeste et prédéter­minée. Nais­sant véri­ta­ble­ment au monde et aux sen­ti­ments avec la décou­verte de l’amour absolu, Pan­do­ra recon­quiert d’une cer­taine manière son libre arbi­tre, et embrasse avec pas­sion son funeste des­tin.

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