© The Walt Disney Company France
The French Dispatch
Cet article fait partie du dossier Cannes 2021

The French Dispatch

de Wes Anderson

The French Dispatch

de Wes Anderson

Circuit fermé


Circuit fermé

Le rédac­teur en chef d’un mag­a­zine améri­cain, basé en France dans la ville fic­tive d’Ennui-sur-Blasé, meurt et laisse der­rière lui une rédac­tion endeuil­lée. Les dif­férents arti­cles pub­liés dans le dernier numéro du jour­nal con­stituent la trame de The French Dis­patch, film à sketch­es qui exac­erbe le style sin­guli­er de son auteur. La pre­mière entrée du numéro annonce d’emblée la couleur, en exhibant sans détour la dimen­sion touris­tique de la fil­mo­gra­phie du cinéaste tex­an : un jour­nal­iste spé­cial­isé dans l’investigation gonzo présente aux lecteurs/spectateurs les recoins mal­famés de la cité pour en pro­pos­er un por­trait en biais. Les tableaux savam­ment com­posés s’enchaînent à toute berzingue, comme une série de dia­pos­i­tives con­fir­mant le décalage, récur­rent chez Wes Ander­son, entre la posi­tion du nar­ra­teur (un jour­nal­iste expa­trié qui perçoit ce qui l’en­toure sous un angle par­ti­c­uli­er) et un monde réduit à une suite de cartes postales idéal­isées (même lorsqu’il s’agit de mon­tr­er des mar­gin­aux, tout est par­faite­ment à sa place). Avec The French Dis­patch, le ciné­ma d’An­der­son sem­ble plus que jamais se met­tre à nu : au cours d’une suc­ces­sion de chroniques jour­nal­is­tiques, les motifs habituels du cinéaste sont décu­plés, pour le meilleur comme pour le pire (acces­soires par­faite­ment dis­posés, déplace­ments qua­si robo­t­iques, maque­ttes où une myr­i­ade de stars se don­nent la réplique), tout comme son goût du pit­toresque (les cafés, les petits bistrots, etc.) et son obses­sion pour la com­po­si­tion symétrique.

Le deux­ième chapitre – d’assez loin le meilleur du film – porte cet hori­zon réflexif à son point d’incandescence. J. K. L. Berensen (Til­da Swin­ton), cri­tique d’art, donne une con­férence où elle retrace la vie de Moses Rosen­thaler (Beni­cio Del Toro), un pein­tre empris­on­né pour assas­si­nat, dont le tal­ent excep­tion­nel se révèle alors qu’il purge sa peine. Rosen­thaler a pour muse Simone (Léa Sey­doux), une gar­di­enne, et pour asso­cié un marc­hand d’art, Julian Cadazio (Adrien Brody), qui lui com­mande une nou­velle œuvre en vue d’une expo­si­tion atten­due dans le monde entier. Jamais Ander­son n’avait autant mis en abyme son pro­pre tra­vail, à savoir le per­fec­tion­nement mal­adif d’un style pic­tur­al dans lequel il s’en­ferme (le cadre de la prison) – l’un n’allant pas sans l’autre dans ce ciné­ma à l’ap­parence très soignée, qui four­mille d’espaces car­céraux repliés sur eux-mêmes : maisons, trains, sous-marins, îles inac­ces­si­bles, hôtels isolés, etc. Sans bross­er un auto­por­trait explicite (Rosen­thaler est un pein­tre dont le style pour­rait relever de l’expressionnisme abstrait, loin du réper­toire ander­son­ien), le cinéaste super­pose les strates nar­ra­tives dans ce seg­ment très ryth­mé, tout en mul­ti­pli­ant les petites trou­vailles formelles (un exem­ple : au moment de décou­vrir l’œu­vre du pein­tre, une porte s’ouvre sur une salle plongée dans le noir, déplaçant le cen­tre de grav­ité de l’image vers l’extrémité basse du cadre).

Tourner à vide

Les deux seg­ments restants de The French Dis­patch sont mal­heureuse­ment beau­coup moins con­va­in­cants, Ander­son sem­blant peu inspiré lorsqu’il s’agit de sor­tir de son pré-car­ré. Les chapitres con­sacrés aux per­son­nages de Frances McDor­mand et de Jef­frey Wright attes­tent claire­ment du car­ac­tère anec­do­tique de ce film tout à fait iné­gal. Pour s’en con­va­in­cre, il suf­fit de voir la manière dont le cinéaste tente de filmer une man­i­fes­ta­tion et de met­tre en scène l’arène poli­tique lors d’une réu­nion étu­di­ante. Con­traint de filmer une foule, d’intégrer du mou­ve­ment et du dérè­gle­ment à l’intérieur de ses petites maque­ttes, le cinéaste paraît ne plus savoir com­ment s’y pren­dre, préférant oblitér­er le con­flit (ses per­son­nages pren­nent la fuite) pour ne pas avoir à le filmer (ce qui n’est pas sans rap­pel­er que son ciné­ma de dandy aris­to­crate a quelque chose de bour­geois). Le dernier chapitre souf­fre du même prob­lème : con­fron­té à des sit­u­a­tions inédites, notam­ment des fusil­lades et une course-pour­suite en voiture, Ander­son se retranche dans sa zone de con­fort au cours d’une séquence en ani­ma­tion dont l’aspect évoque une bande-dess­inée, avec un style qui adopte celui de la ligne claire – soit une pre­mière dans sa fil­mo­gra­phie, mais qui a quelque part tou­jours été là, de façon plus ou moins souter­raine.

En défini­tive, The French Dis­patch se présente comme un film un peu vain et boi­teux, très inspiré au coup d’envoi, mais vite à court d’idées. Un prob­lème que syn­thé­tise une scène située au début du réc­it où un jour­nal­iste tra­verse Ennui-sur-Blasé à vélo, sans regarder devant lui : à force de rouler trop vite (à la même vitesse qu’un bus en arrière-plan), il finit par quit­ter le cadre en plongeant dans une bouche de métro. Au plan suiv­ant, la bicy­clette réap­pa­raît, cette fois à l’envers, l’une de ses roues tour­nant désor­mais dans le vide – soit une allé­gorie de ce film, mineur dans la fil­mo­gra­phie de son auteur, qui démarre sur les cha­peaux de roue avant de s’es­souf­fler ensuite, faute de savoir où aller.

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