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Annette

Annette

de Leos Carax

  • Annette
  • France, Mexique, États-Unis, Suisse, Belgique, Japon, Allemagne2020
  • Réalisation : Leos Carax
  • Scénario : Ron Mael, Russell Mael
  • d'après : Une idée
  • de : Ron Mael, Russel Mael
  • Image : Caroline Champetier
  • Décors : Florian Sanson
  • Costumes : Pascaline Chavanne
  • Montage : Nelly Quettier
  • Musique : Ron Mael, Russell Mael
  • Producteur(s) : Chariles Gillibert, Paul Dominique Vacharasinthu, Adam Driver
  • Production : CG Cinéma, Tribus P Film, Detailm, Eurospace, Theo Films, UGC, RTBF
  • Interprétation : Adam Driver (Henry McHenry), Marion Cotillard (Ann Desfranoux), Simon Helberg (Le chef d'orchestre), Devyn McDowell (Annette), Russell Mael (Sparks), Ron Mael (Sparks), Angèle...
  • Distributeur : UGC Distribution
  • Date de sortie : 6 juillet 2021
  • Durée : 2h20

Annette

de Leos Carax

La méprise


La méprise

« So may we start ? » demande Leos Carax en per­son­ne au début d’Annette, avant que les Sparks ne repren­nent l’interrogation pour en faire l’antienne du film. Ques­tion bien carax­i­enne que ce « peut-on y aller ? », qui recou­vre un nœud : qu’est-ce qui pour­rait bien entraver l’élan vital­iste porté par cette promesse d’un départ appa­rais­sant d’emblée comme con­trar­ié ? Du « on voudrait revivre » de Holy Motors à ce « on peut y aller ? » d’Annette, il n’y a au fond qu’un pas, du moins si l’on ques­tionne atten­tive­ment la matière de ce film moins réjouis­sant que pro­fondé­ment – et ce de manière tout à fait con­sciente – mor­bide. Il faut d’abord regarder l’ouverture, pataude, pour ce qu’elle est dans le détail : un hymne molle­ment entamé, enton­né dans un plan-séquence mimant sans trop y croire une entrée en fan­fare de ses acteurs (comé­di­ens, com­pos­i­teur, Carax lui-même) dans la fic­tion, et son point d’origine – a boy meets a girl. Mais l’euphorie des pre­miers émois d’Ann (Mar­i­on Cotil­lard) et d’Henry (Adam Dri­ver) est un leurre, comme en témoigne la manière dont le mon­tage artic­ule leur « ren­con­tre », par l’entremêlement de deux scènes qui se répon­dent (le stand-up d’un côté, l’opéra de l’autre) et inscrivent la romance dans un chas­sé-croisé de représen­ta­tions où pointe déjà une cer­taine déliques­cence (une can­ta­trice qui ne cesse de mourir, un comé­di­en mal­trai­tant son pub­lic).

Le film n’en fait au fond pas de mys­tère, alors évi­tons de faire vaine­ment et hyp­ocrite­ment d’Annette une grande fête pétaradante (ce n’est absol­u­ment pas le cas) : cet amour-là est intrin­sèque­ment malade, et cette mal­adie sera le sujet d’Annette. La fausse piste mérite toute­fois que l’on s’y attarde un peu, ne serait-ce que parce que le con­texte de sa pro­jec­tion can­noise nous y invite : en ouvrant un Fes­ti­val sous le signe d’une démesure inédite (sélec­tion débor­dante, céré­monie d’ouverture à ral­longe, invités et stars à foi­son), Annette sera perçu, à tort, comme l’incarnation du retour du Ciné­ma avec un grand C, com­bi­nant un réc­it pro­liférant à une sup­posée hybrid­ité de la forme et des tons.

Sur le fil

Cette hybrid­ité accouche pour­tant d’une mul­ti­tude de brico­lages que l’on est en droit de trou­ver par­fois franche­ment embar­ras­sants. Avant d’évoquer (sans non plus déflo­r­er la sur­prise) celui qui entoure le « bébé Annette », on peut d’abord com­menter l’étonnante laideur du mon­tage, qui s’en remet d’un côté à des rac­cords naïfs (exem­ple : des fleurs jetées en l’air sont rac­cordées à un arbre aux branch­es mortes – l’amour côtoie tou­jours la mort chez Carax), et de l’autre à des jeux de surim­pres­sions volon­taire­ment kitsch et des pas­tich­es de mau­vais­es émis­sions peo­ple. Car Carax, on l’a dit, est un malin ; il est pos­si­ble de défendre la laideur de cer­taines scènes, ou l’emphase out­ran­cière de son style, en avançant l’idée que le cinéaste lui-même prend au quinz­ième degré la romance qu’il filme (exem­plaire­ment, la scène de cun­nilin­gus où les per­son­nages enton­nent « we love each oth­er so much »).

Il ne faut pas s’y tromper : cet aspect brin­que­bal­ant, plutôt que de témoign­er d’une prise de risque, nour­rit l’impression d’assister à un « grand film malade » pré­fab­riqué, pen­sé comme tel, qui cherche à tourn­er (comme Holy Motors) son impuis­sance en force créa­trice. Mais il faut toute­fois recon­naître que le film se révèle, in extrem­is, un peu plus retors, par l’entremise d’une scène assez désar­mante au regard de ce qui précède. Hen­ry, grimé pour ressem­bler à Carax (vis­age creusé, cheveux courts et grisâtres, mous­tache pas tail­lée), dépouil­lé et empris­on­né, voit tout d’un coup un arti­fice clef du réc­it s’évanouir (l’apparence étrange de sa fille). Enfin, Carax filme quelque chose, qui dépasse le sim­ple jeu aut­ofic­tion­nel ou le bidouil­lage formel : le regard ter­ri­ble d’un enfant en colère con­tre son père meur­tri­er. Soudain, une brèche s’ouvre, par laque­lle on entrevoit les « abysses » que le père, qui per­siste à pouss­er la chan­son­nette, intime à sa fille de ne jamais con­tem­pler. On pour­rait rétor­quer, à rai­son, que Carax escamote la séquence, en la ral­longeant un brin trop, mais tout de même : beau para­doxe, pour un film qui ton­nait son désir toni­tru­ant de « com­mencer », que de réserv­er sa seule scène réussie pour la toute fin.

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