© Memento Distribution
Mandibules

Mandibules

de Quentin Dupieux

  • Mandibules
  • France2020
  • Réalisation : Quentin Dupieux
  • Scénario : Quentin Dupieux
  • Image : Quentin Dupieux
  • Décors : Joan Le Boru
  • Costumes : Isabelle Pannetier
  • Son : Guillaume Le Braz, Alexis Place, Gadou Naudin, Niels Barletta, Cyril Holtz
  • Montage : Quentin Dupieux
  • Producteur(s) : Hugo Sélignac, Vincent Mazel
  • Production : Chi-fou-Mi Productions
  • Interprétation : Grégoire Ludig (Manu), David Marsais (Jean-Gab), Adèle Exarchopoulos (Agnès), India Hair (Cécile), Roméo Elvis (Serge), Coralie Russier (Sandrine), Bruno Lochet (Gillles)...
  • Distributeur : Memento Distribution
  • Date de sortie : 19 mai 2021
  • Durée : 1h17

Mandibules

de Quentin Dupieux

Décalage vs décalé


Décalage vs décalé

Depuis Au poste !, qui mar­quait la véri­ta­ble entrée de Quentin Dupieux dans le ciné­ma français (excep­té Steak, tourné au Cana­da, tous ses précé­dents longs ont été réal­isés aux États-Unis), ce qui fai­sait la sin­gu­lar­ité du met­teur en scène sem­ble s’être peu à peu estom­pé, au point d’atteindre avec Mandibules une forme d’impasse. D’un film à l’autre, Dupieux s’est tou­jours révélé assez iné­gal, mais sub­sis­tait, même dans ses pochades les moins abouties (Wrong Cops), un cer­tain goût pour la rad­i­cal­ité qui sem­ble aujourd’hui plus dilué. Le rire, chez Dupieux, ne vient pas immé­di­ate­ment ; il naît d’une forme d’inconfort, de malaise ou de latence par laque­lle se dévelop­pent l’absurde, le « non-sens » ou le « no rea­son » de Rub­ber. C’est au fond le nœud de son ciné­ma : en apparence pur arbi­traire (scé­nar­is­tique), le « non-sens » est pour­tant le fruit d’un proces­sus (formel). C’est d’ailleurs ce que racon­te le dernier plan de Mandibules, que l’on ne révèlera pas : il ne tombe pas du ciel, mais résulte d’un « dres­sage » patient des forces à l’œuvre dans la fic­tion. Or, le prob­lème est que Dupieux sem­ble oubli­er ponctuelle­ment que le décalage, la grande affaire de sa mise en scène, obéit aux lois de la rel­a­tiv­ité – impos­si­ble pour une scène, une réplique ou un geste de se décaler si, d’emblée, le monde dans lequel ils s’inscrivent est, dans sa nature, loufoque et désaxé. Autrement dit : pour se décen­tr­er, il faut un cen­tre. Mandibules, dans les quelques scènes qui se détachent, exploite cette logique : c’est par exem­ple Adèle Exar­chopou­los qui hurle « Ce soir j’ai pré­paré des paupi­ettes de dinde ! » Non seule­ment son débit et son into­na­tion tranchent avec ceux des autres con­vives, mais l’intensité de son jeu offre un con­tre­point à la bêtise indo­lente des deux per­son­nages prin­ci­paux (David Mar­sais et Gré­goire Ludig, qui com­posent le duo d’humoristes le Pal­mashow). La chose est toute­fois rare : à l’image du dis­so­nant pre­mier plan (on y voit une route filmée à hau­teur d’une ram­barde qui mange une par­tie du cadre et pro­duit une per­spec­tive aus­si exac­er­bée qu’inconfortable), le décalage sem­ble comme déjà là – il est con­sti­tu­tif du monde qui se déplie devant nos yeux. D’où, par exem­ple, que Manu (Ludig) se réveille sys­té­ma­tique­ment à la belle étoile, dans une posi­tion incon­grue, près d’une piscine ou d’une plage, les pieds dans l’eau : il s’agit de sa posi­tion de som­meil « naturelle », qui con­tribue, avec d’autres élé­ments, à estom­per la fron­tière entre la norme et la marge.

Cette stratégie de con­fu­sion a son intérêt à l’échelle du scé­nario ; elle per­met au film de faire le réc­it d’un tan­dem de benêts pro­gres­sant dans un univers flot­tant, à la fois vague­ment réal­iste et pour­tant déli­rant. Cette manière d’avancer en « glis­sant » sur le monde fait de Mandibules un film sur la bêtise pas si éloigné de cer­tains Far­rel­ly (en pre­mier lieu Dumb & Dumb­er), mais sans jamais déploy­er la même folie au niveau des acteurs, excep­tion faite d’Exarchopoulos, même si l’étonnement face à la modal­ité de son jeu (elle par­le très fort et se com­porte comme une gamine empris­on­née dans un corps d’adulte) s’estompe passé l’effet de sur­prise. Or les acteurs ont tou­jours été au cen­tre du sys­tème Dupieux, au point que son goût pour les gim­micks ini­tié par Rub­ber (un pneu tueur) s’est mû en pré­texte pour filmer des fig­ures détachées de leurs milieux orig­inels (exem­plaire­ment Dujardin dans Le Daim, qui rejoignait Judor, Ramzy ou Cha­bat au sein de la liste des transfuges nota­bles du ciné­ma de Dupieux). On pour­rait ain­si arguer qu’il n’im­porte pas que Dupieux sous-exploite sa fameuse mouche géante, qu’il filme peu (comme au fond il fil­mait peu la veste du Daim), puisque le gim­mick n’est qu’un faux-sem­blant, mais encore faudrait-il que, der­rière, la machine s’emballe, à l’image de Réal­ité, qui usait lui aus­si d’un MacGuf­fin (une cas­sette VHS trou­vée dans les entrailles d’un san­gli­er) pour mieux filmer Cha­bat déam­buler dans un dédale men­tal. Mandibules, à l’inverse, s’apparente à une ver­sion ultra light du ciné­ma de Dupieux, qui con­fondrait épure et anémie. On se croirait par­fois devant un pre­mier film français « décalé » comme il en a fleuri beau­coup ces dernières années (la séquence où l’un des per­son­nages pénètre une vil­la cos­sue pour y dépos­er une étrange valise), ou devant la comédie d’un cinéaste occa­sion­nelle­ment doué mais décidé­ment non­cha­lant, et qui, chose plus con­trari­ante, paraît cul­tiv­er cette non­cha­lance par goût de la pose. Si Dupieux n’a pas rad­i­cale­ment changé depuis son retour en France, l’air de l’hexagone sem­ble avoir déréglé l’équilibre entre douceur et bru­tal­ité (deux facettes de l’idiotie) sur lequel repose son ciné­ma, au risque d’installer ses films dans une forme de con­fort légère­ment pan­tou­flard. Espérons qu’il parvi­enne à sor­tir de son iner­tie.

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