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Revoir Kiarostami (3) : les années Kanoon

Revoir Kiarostami (3) : les années Kanoon

de Abbas Kiarostami

  • Revoir Kiarostami (3) : les années Kanoon
  • France-Iran1970/1989
  • Réalisation : Abbas Kiarostami
  • Bonus DVD : Présentations et analyses des films par Agnès Devictor, Jean-Michel Frodon et Alain Bergala. Trois suppléments jeunesse (à partir de 5 ans). Le Kanoon raconté par Agnès Devictor. L'histoire de la restauration des films. « À hauteur d'enfants » : montage réalisé par Nicolás Longinotti
  • Éditeur DVD : Potemkine / MK2
  • Date de sortie DVD : 4 mai 2021
  • Deux Blu-ray distincts et un DVD : Le Pain et la rue (1970), La Récréation (1972), Expérience (1973), Le Passager (1974), Deux solutions pour un problème (1975), Moi aussi, je peux (1975), Les Couleurs (1976), Le Costume de mariage (1976), Hommage aux professeurs (1977) Comment utiliser son temps libre (1977), Solution (1978), Cas n°1, cas n°2 (1979), Rage de dents (1980), Ordre ou désordre (1981), Le Chœur (1982), Le Concitoyen (1983), Les Elèves du cours préparatoire (1985), Devoirs du soir (1989)

Revoir Kiarostami (3) : les années Kanoon

de Abbas Kiarostami

L'enfance de l'art


L'enfance de l'art

Troisième et dernier volet de notre série d’ar­ti­cles con­sacrée à Abbas Kiarosta­mi, à l’oc­ca­sion de la réédi­tion pro­gres­sive de son œuvre chez Potemkine. Au pro­gramme cette-fois ci : les films pro­duits par la Kanoon, et plus spé­ci­fique­ment les nom­breux courts-métrages réal­isés par le cinéaste.

Abbas Kiarosta­mi intè­gre Kanoon en 1969. Dans ce Cen­tre pour le développe­ment intel­lectuel des enfants et des jeunes adultes créé en 1964, situé à Téhéran et encore en activ­ité aujourd’hui, l’Iranien offi­cie d’abord comme graphiste, avant d’intégrer le départe­ment ciné­ma et théâtre, dont il a ini­tié le développe­ment. Au sein de cette insti­tu­tion publique gou­verne­men­tale, il tourne de nom­breux films à visée péd­a­gogique, pour la plu­part cen­trés sur les activ­ités des enfants ou les com­pé­tences qu’ils étaient cen­sés maîtris­er (par exem­ple, l’hy­giène den­taire dans Rage de dents ou l’i­den­ti­fi­ca­tion des couleurs dans Les Couleurs). Pour autant, le cinéaste jouit égale­ment d’une lib­erté totale qu’il met à prof­it en expéri­men­tant divers for­mats (du court au long-métrage), modes de nar­ra­tion et tech­niques d’enregistrement. À l’occasion de la paru­tion en Blu-ray chez Potemkine de dix-huit films réal­isés entre 1970 et 1989, amu­sons-nous à relever, sous la forme de notes, quelques thèmes et motifs qui vien­nent dessin­er en fil­igrane les grands axes de l’œuvre à venir.

Dans la rue

Un enfant déam­bule dans une ruelle de Téhéran. Soudain, il est stop­pé net par l’aboiement d’un chien errant qui l’oblige à revenir sur ses pas. Com­ment va-t-il pou­voir pass­er mal­gré tout pour accom­plir sa tâche (ramen­er du pain à la mai­son) ? Com­ment con­tourn­er un imprévu qui vient cham­bouler l’ordre des choses ? Le pos­tu­lat du Pain et la rue (1970), le pre­mier court-métrage d’Abbas Kiarosta­mi, relève d’une équa­tion per­son­nelle qu’aurait affec­tion­né Gide : au prob­lème, sub­stituer les solu­tions. Patien­ter, anticiper, imag­in­er, ten­ter sa chance, prof­iter éventuelle­ment d’une oppor­tu­nité : dans la rue par­tielle­ment plongée dans l’ombre, un enfant observe autour de lui pour y voir plus clair. Il prend la mesure du temps qui passe et de la vie défi­lant sous ses yeux. Se déploie alors une géo­gra­phie de l’action par laque­lle un endroit don­né devient un lieu de pas­sage que le regard investit et rend, lit­térale­ment, vivant. Arrêté dans son élan, guet­tant le moment oppor­tun, l’enfant prend le pouls du monde pour mieux voir ce dernier s’animer et lui emboîter le pas. Il apprend à s’inscrire dans ce mou­ve­ment de va-et-vient et, usant de son ingé­nu­ité, trou­ve sa pro­pre voie (il fini­ra par amadouer le chien en lui jetant un morceau de pain). D’un arrêt subit et d’une con­trar­iété, le film a ain­si fait une marche en avant.

Cas d’école

Chronomètre en main, des enfants désor­don­nés met­tent-ils plus de temps à entr­er et s’asseoir dans un bus que s’ils sont dis­ci­plinés ? Si la réponse tient de l’évidence, l’intérêt d’Ordre ou désor­dre (1981) réside toute­fois moins dans son didac­tisme que dans ses effets de dis­tan­ci­a­tion. Alors que la caméra enreg­istre en plan fixe une même sit­u­a­tion soumise donc au principe de l’ordre ou du désor­dre, Kiarosta­mi com­mente les images et s’informe du bon déroule­ment des opéra­tions. Il se regarde dire. Sa démon­stra­tion, tout comme sa méth­ode de tour­nage, ne font pas illu­sion : la saisie du réel par­ticipe d’une pré­pa­ra­tion savam­ment cal­culée, d’un arti­fice. Reste le hasard, tou­jours sus­cep­ti­ble de venir per­turber le dis­posi­tif de fil­mage. À la fin du film, une nou­velle sit­u­a­tion per­met de visu­alis­er un car­refour filmé en con­tre-plongée où des feux ordon­nent l’ordre de cir­cu­la­tion. Des pas­sants tra­versent pour­tant la route sans respecter la règle de pri­or­ité qu’ils impliquent, semant ain­si un désor­dre imprévu (les voitures sont oblig­ées de ralen­tir ou de s’arrêter pour laiss­er pass­er les pié­tons intrépi­des). Ce plan se voit coupé sur le champ, puis il est rem­placé par une autre prise, selon la volon­té affichée du cinéaste qui sem­ble jouer de la sit­u­a­tion comme un enfant. Le résul­tat ne s’avère cepen­dant guère plus probant et prête même à sourire : le prob­lème se répète et aller à la ren­con­tre du monde ouvre encore une fois au con­tin­gent qui, tou­jours, a le dernier mot.

Règles

Dans Le Conci­toyen (1983), Kiarosta­mi filme aus­si un car­refour par­ti­c­ulière­ment ani­mé mais, cette fois-ci, plutôt que de sur­plomber l’action, il place sa caméra à hau­teur d’un agent de la cir­cu­la­tion chargé de faire respecter une règle com­mune : le 23 octo­bre 1980 est décrété un plan de restric­tion de la cir­cu­la­tion auto­mo­bile à Téhéran. Le déplace­ment des véhicules privés dans le périmètre du cen­tre de la cap­i­tale est de fait soumis à la présen­ta­tion d’une autori­sa­tion. Durant un peu plus de quar­ante-cinq min­utes, un flux inin­ter­rompu de con­duc­teurs bien décidés à pass­er coûte que coûte met ain­si à rude épreuve le sang-froid de l’agent, qui ne sait plus où don­ner de la tête. Se sachant filmé, ce dernier se mon­tre d’abord exem­plaire et intran­sigeant, tan­dis que les dif­férents auto­mo­bilistes s’emploient quant à eux à jouer volon­tiers le rôle de vic­time et redou­blent d’imagination pour jus­ti­fi­er de leur sup­posé droit de pas­sage. Répétées inlass­able­ment, ces scènes de ren­con­tre et de trans­ac­tion, comme les affec­tion­nera plus tard Kiarosta­mi dans ses films de fic­tion, com­mu­niquent ici un sen­ti­ment d’épuisement et de lâch­er prise. À la longue, l’agent se mon­tre de moins en moins soucieux de l’image qu’il laisse de lui. C’est un corps bal­loté qui ne cherche plus à cor­riger son agace­ment, ses man­que­ments, ni ses failles, et accepte sa sin­gu­lar­ité. Un corps qui ne triche plus et s’émancipe des for­mal­ités.

Paroles

De Devoirs du soir (1989), Kiarosta­mi dit d’emblée, en voix off, qu’il « n’est pas tout à fait un film », mais plutôt « une recherche en images ». Le film décline une suc­ces­sion d’échanges avec des enfants qui témoignent des dif­fi­cultés ren­con­trées pour faire cor­recte­ment leurs devoirs dans un con­texte famil­ial inadéquat (alphabétisme ou absence des par­ents) et des vio­lentes puni­tions physiques qu’ils se résol­vent à subir. Assis der­rière une table et vis­i­ble à l’écran, le cinéaste inter­roge ces jeunes garçons, les filles n’ayant pas, à quelques excep­tions près, droit de cité durant ces années Kanoon. Cha­cun défile ain­si tour à tour devant l’objectif de la caméra, dont la présence est égale­ment sig­nifiée, de manière insis­tante. À la même ques­tion ressas­sée (« Pourquoi tu ne fais pas tes devoirs ? ») fait suite un flot de paroles inin­ter­rompu qui est affaire de point de vue, de tous les points de vue (du regardé comme du regar­dant). Ce dis­posi­tif de l’interrogatoire fut déjà éprou­vé dans deux autres doc­u­men­taires antérieurs. D’une part dans Les Élèves du cours pré­para­toire (1985), où un directeur d’établissement, soucieux de faire respecter dis­ci­pline et bien­veil­lance, doit gér­er humaine­ment des lit­iges entre élèves, et d’autre part dans Cas n°1, cas n°2 (1979), ver­tig­ineuse car­togra­phie de l’Iran post-révo­lu­tion­naire élaborée à par­tir d’un cas de fig­ure fic­tif (un élève ayant per­tur­bé une classe doit-il être dénon­cé ou non par ses cama­rades ?). Dif­férents pro­tag­o­nistes, dont des dirigeants poli­tiques et spir­ituels ayant récem­ment accédé au pou­voir en ren­ver­sant la monar­chie du Shah, sont alors invités à réa­gir et à se posi­tion­ner en fonc­tion du cas énon­cé. Mul­ti­pli­er les inter­venants revient pour Kiarosta­mi à diver­si­fi­er et con­fron­ter les dis­cours afin qu’aucune réponse, fût-elle libre puis pro­scrite (Cas n°1, cas n°2 sera cen­suré lors du dur­cisse­ment inté­griste du régime), ne puisse être fixée dans le mar­bre des cer­ti­tudes. La parole don­née relève chez lui autant d’une traque que d’une dynamique active (ce que les nom­breux tra­jets en voitures expliciteront ultérieure­ment dans ses longs-métrages) ; elle par­ticipe d’une « recherche » des vérités plutôt que de la vérité, qui se con­jugue avec l’idée de démoc­ra­tie (tout le monde a la même posi­tion de départ vis-à-vis d’une con­nais­sance acces­si­ble à tous).

Match nul

Davan­tage qu’un brouil­lon (le film atteste d’une grande maîtrise), Le Pas­sager (1974) peut être appréhendé comme une ver­sion lim­i­naire de Où est la mai­son de mon ami ? (1987). Dans les deux films, un enfant déroge à l’autorité parentale et se lance dans un périple riche en rebondisse­ments afin de par­venir au but qu’il s’est fixé. En vain : pas plus qu’Ahmad ne trou­vera la mai­son de son ami, Qassem ne ver­ra le match de foot qui l’aura fait s’enfuir de chez lui et opér­er divers­es trans­ac­tions finan­cières, voire braver quelques inter­dits. Ren­due caduque, la final­ité ajournée de son voy­age met l’accent plutôt sur son chem­ine­ment indi­vidu­el, fondé sur un pas com­mun, autrui étant tou­jours néces­saire à la pro­gres­sion et à l’apprentissage du héros kiarostamien. Nulle sanc­tion morale ne vient con­clure le par­cours obstiné du per­son­nage. Son échec n’est ni une puni­tion, ni une vic­toire par défaut, mais seule­ment une manière can­dide de fray­er sa voie à tra­vers les normes. De trébuch­er sur la vie et de se relever, comme le font les enfants dans une cour de récréa­tion.

Portrait

Expéri­ence (1973) est un film rare et poignant dans la fil­mo­gra­phie de Kiarosta­mi. La parole y a peu cours. Au con­traire, tout est affaire de silence et de por­trait : moins celui de l’adolescence que d’un ado­les­cent, c’est-à-dire d’une vie qui ne saurait les dire toutes. Sub­al­terne dans un lab­o­ra­toire pho­to, le jeune homme est amoureux mais, à bien regarder son vis­age découpé par de beaux clairs-obscurs, se lit chez lui une tristesse qui n’a pas d’âge. Sou­vent seul, pen­sif, l’adolescent ressem­ble à un per­son­nage bergmanien plongé en lui-même, dont les menus gestes dis­ent à la fois le poids du monde qu’il porte déjà sur ses épaules (il enchaine les bass­es besognes que lui ordonne son ingrat patron) et les fan­tasmes qui l’animent (séduire une fille de bonne famille qui l’éconduira sèche­ment). Se rêvant déjà adulte, trop adulte (il imite son père en lui emprun­tant sa moto, troque ses vête­ments de tous les jours pour un cos­tume), faisant mine d’oublier d’où il vient (il fait cir­er ses chaus­sures per­cées), il en oublierait presque d’être (encore) un enfant.

Dans la roue

Un homme fait de l’autostop au bord d’une route de mon­tagne. À ses pieds : une roue. Les véhicules passent mais aucun ne s’arrête ou n’est assez grand pour l’accueillir, lui et son encom­brant objet cir­cu­laire. Las, l’homme se met à courir à toute allure sur l’asphalte en le faisant rouler à ses côtés avec la main. Bien­tôt, le spec­ta­teur ne sait plus, qui de la roue ou de l’homme entraine l’autre dans cette course folle à la des­ti­na­tion incon­nue. Solu­tion (1978) dénote d’un sens du rythme et du découpage stupé­fi­ant d’efficacité. Pas un cadrage qui ne soit pen­sé en dehors d’un impératif d’économie formelle et nar­ra­tive, au point que le mince pos­tu­lat du film fasse très vite fig­ure de sim­ple pré­texte à une pure démon­stra­tion de mise en scène, qui rap­pelle aus­si que Kiarosta­mi, à ses débuts, bien avant d’incorporer l’institut Kanoon, a œuvré pour la pub­lic­ité et son esthé­tique prag­ma­tique. À chaque plan ain­si sa solu­tion – et à la roue de ren­voy­er à la bobine d’un film.

Échappée belle

Nom­breuses sont les cours de récréa­tion filmées par Kiarosta­mi durant la péri­ode Kanoon. Dans cet espace délim­ité, notam­ment par le cadre de la caméra, les enfants appliquent des con­signes dras­tiques (se met­tre en rang sur une ligne, en repérant le nom de l’élève placé devant soi), enton­nent des prières col­lec­tives, net­toient le sol jonché de détri­tus ou pra­tiquent des mou­ve­ments de gym. Dans Les Élèves du cours pré­para­toire, tan­dis que tous les enfants s’activent, la caméra se focalise sur un enfant muni de deux béquilles et sans doute atteint de poliomyélite. Quand tous ses petits cama­rades lèvent les bras au ciel, lui demeure sta­tique, esquisse un sourire d’impuissance, sem­ble presque gêné d’être là. Quelques plans plus tard, Kiarosta­mi lui accorde une mag­nifique scène sus­pendue, une épiphanie poé­tique qui tranche avec le reste du doc­u­men­taire. Alors qu’il est sta­tion­né au bord d’une rue, un homme (son père ?) sur­git et l’aide à mon­ter sur le cadre de son vélo. Il s’ensuit une prom­e­nade musi­cale qui dis­tille une pro­fonde impres­sion de quié­tude et de douceur. Isolée, la scène ne dit rien d’autre que ce sen­ti­ment de délivrance : l’évidence de la lumière naturelle et des feuilles qui s’agitent au vent, ce vent qui nous emportera.

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