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Da 5 Bloods

Da 5 Bloods

de Spike Lee

  • Da 5 Bloods
  • États-Unis2020
  • Réalisation : Spike Lee
  • Scénario : Spike Lee et Kevin Willmott
  • Image : Newton Thomas Sigel
  • Costumes : Donna Berwick
  • Montage : Adam Gough
  • Musique : Terence Blanchard
  • Producteur(s) : Jon Kilik, Spike Lee, Beatriz Levin et Lloyd Levin
  • Production : 40 Acres & A Mule Filmworks
  • Interprétation : Chadwick Boseman (Norman), Delroy Lindo (Paul), Jonathan Majors (David), Clarke Peters (Otis), Norm Lewis (Eddie), Isiah Whitlock Jr. (Melvin), Jean Reno (Desroches), Mélanie Thierry (Hedy Bouvier)...
  • Distributeur : Netflix
  • Date de sortie VOD : 12 juin 2020
  • Durée : 2h34

Da 5 Bloods

de Spike Lee

Le Loup et l'Agneau


Le Loup et l'Agneau

Qui antic­i­pait, à l’occasion de la sor­tie du nou­veau Spike Lee, une col­li­sion entre un film et un mou­ve­ment social (on pense à l’onde de choc mon­di­ale provo­quée par le meurtre de George Floyd), sera cer­taine­ment déçu par Da 5 Bloods. Si le cinéaste, qui devait présider cette année le jury du fes­ti­val de Cannes, pour­suit sa con­tre-his­toire des États-Unis en s’intéressant à un pan quelque peu occulté de la mémoire de la guerre du Viet­nam (ses héros sont des vétérans afro-améri­cains), le résul­tat tient moins du film édi­fi­ant ou « coup de poing » que d’une ten­ta­tive d’introspection douloureuse et brouil­lonne.

Da 5 Bloods racon­te le retour au Viet­nam d’une bande d’anciens com­bat­tants déter­minés à retrou­ver un tré­sor jadis enfoui au cœur de la jun­gle, et à rap­a­tri­er les restes de Nor­man (Chad­wick Bose­man), leur chef d’unité, mil­i­tant de la cause noire fauché au cours d’une opéra­tion. Un dou­ble objec­tif, donc, pour une mis­sion qui se révèle périlleuse ; à la manière d’un tombeau égyp­tien, le butin exhumé libère de vieux fan­tômes, aus­si red­outa­bles que les adver­saires bien réels qui se le dis­putent à main armée : un groupe de Viet­namiens qui esti­ment que le trib­ut leur est dû et un homme d’affaire français véreux prêt à toutes les bassess­es pour met­tre la main sur le magot (qui d’autre que Jean Reno pour l’incarner ?). C’est que les plaies sont tou­jours vives au Viet­nam. Sur leur tra­jet, les « bloods » ren­con­trent – étape incon­tourn­able du genre – une Française (Mélanie Thier­ry), chargée du démi­nage d’anciennes zones de com­bat. Elle explique que les mines anti-per­son­nelles enter­rées des décen­nies plus tôt font encore des vic­times, notam­ment par­mi les enfants. Ce faisant, elle for­mule et fig­ure l’un des hori­zons du film : com­ment désamorcer ce qui a été recou­vert (ou tu) dans le passé et men­ace d’exploser ? Quant à l’or… à qui revient-il de droit ? Au fond les dif­férentes par­ties pour­raient s’approprier la maxime des deux flics blancs de Dragged Across Con­crete : « We have the skills and the right to acquire prop­er com­pen­sa­tion. » Au terme de leur périple, l’argent débusqué sera finale­ment partagé en trois parts, respec­tive­ment en faveur du mou­ve­ment Black Lives Mat­ter, d’un organ­isme de lutte con­tre les mines anti-per­son­nelles (le « LAMB », soit l’ « Agneau ») et d’un mem­bre de l’expédition, fils d’un sol­dat viet­namien qui a péri sous les balles améri­caines. Con­tre les loups, le ciné­ma de Spike Lee entend ren­dre jus­tice en met­tant en scène, en dernière instance, un dédom­mage­ment équitable.

What’s going on ?

Le titre du film met l’accent sur des liens de sang, ceux des « frères d’armes » dont l’amitié vir­ile s’est nouée en pre­mière ligne, bien sûr, mais aus­si ceux qui tis­sent une fra­ter­nité noire, soudée par un legs com­mun. Dans Da 5 Bloods, il est beau­coup ques­tion de fil­i­a­tions abîmées : un père qui décou­vre qu’il a lais­sé der­rière lui une fille de mère autochtone, un fils qui tente de renouer avec son père ou encore le fan­tôme d’un men­tor per­du au com­bat. Et Mar­vin Gaye, a cap­pel­la, de renchérir : « Father, father, father, we don’t need to esca­late. » En vérité, Spike Lee réalise moins un film sur les stig­mates de la guerre, qu’il ne sonde, para­doxale­ment de façon anhis­torique (le Viet­nam, réduit à peu de choses, n’est guère plus qu’un décor), les réper­cus­sions d’une longue his­toire de vio­lence subie par la pop­u­la­tion noire améri­caine, et les réso­nances intimes d’un éveil mil­i­tant et d’espérances déçues. Là où, dans BlacK­kKlans­man, deux camps s’opposaient net­te­ment (des mem­bres du KKK, pass­able­ment grotesques vs. un polici­er noir qui pre­nait part, peu à peu, au com­bat pour les droits civiques), ici le resser­re­ment des antag­o­nismes au sein d’un petit groupe où cha­cun porte, à sa manière, un fardeau com­mun (excep­tion faite du vieux cap­i­tal­iste blanc incar­né par Reno, affublé d’une cas­quette MAGA), donne une autre dimen­sion, plus intro­spec­tive et tour­men­tée, au pro­pos.

Des « 5 Bloods » aux « Huit Salopards », il y a certes plus d’un pas, mais force est de con­stater que Spike Lee et Taran­ti­no, qui se vouent une aver­sion mutuelle notoire, ont ceci en com­mun qu’ils remet­tent régulière­ment sur le méti­er le grand réc­it améri­cain. Une com­para­i­son qui n’est guère favor­able au pre­mier : les films de Lee ressem­blent de plus en plus à une galerie des grands hommes où ne fig­ur­eraient que les redresseurs de torts, injonc­tion étant faite aux autres per­son­nages de s’inspirer de ces icônes alter­na­tives. Ses héros par­lent comme des manuels d’histoire, ou égrè­nent les références à la con­tre-cul­ture des années 1960–1970, davan­tage pour le spec­ta­teur que pour eux-mêmes ; lorsqu’il s’agit de filmer quelque chose (met­tons une scène de com­bat, la pre­mière, désolante), on reste dans une plate imagerie. C’est qu’au-delà du didac­tisme dans lequel le met­teur en scène s’enferre de plus en plus, les inserts d’images d’archives (véri­ta­bles ou trafiquées), les clichés-témoins et les anec­dotes inter­mit­tentes exas­pèrent, non pas tant parce qu’ils brisent la con­ti­nu­ité d’un réc­it de toute façon vite sabor­dé, mais parce qu’à l’inverse de ce qui se passe chez Taran­ti­no, images et per­son­nages n’interagissent que de façon uni­voque. Chez Lee, chaque réc­it indi­vidu­el se doit d’être mesuré à l’aune d’une His­toire inclu­sive, et chaque per­son­nage n’est appré­cié que par rap­port à un mod­èle don­né.

Make Spike Lee Great Again

Le précé­dent film, BlacK­kKlans­man, se con­clu­ait sur un trav­el­ling com­pen­sé qui mon­trait les deux prin­ci­paux pro­tag­o­nistes avancer comme à rebours dans un couloir, avant qu’une céré­monie du KKK n’opère un rac­cord bru­tal sur les images, toutes con­tem­po­raines, des man­i­fes­ta­tions de supré­ma­tistes blancs à Char­lottesville. Le même effet emporte le cou­ple for­mé par deux per­son­nages lors du finale de Da 5 Bloods, après leurs retrou­vailles, dans ce qu’on devine être un autre couloir. Mise en scène d’une his­toire qui se répète et, simul­tané­ment, promesse d’une route à suiv­re (ce que souligne ici, en con­clu­sion, Mar­tin Luther King citant Langston Hugh­es : « Amer­i­ca nev­er was Amer­i­ca to me, and yet I swear this oath, Amer­i­ca will be ») ? Cette ten­sion hante les derniers films de Spike Lee, qui à défaut de par­venir à l’articuler en des ter­mes ciné­matographiques, sem­ble voué à la red­ite.

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