Le Dernier Nabab

Le Dernier Nabab

de Elia Kazan

  • Le Dernier Nabab
  • (The Last Tycoon)
  • États-Unis1976
  • Réalisation : Elia Kazan
  • Scénario : Harold Pinter
  • d'après : le roman Le Dernier Nabab
  • de : F. Scott Fitzgerald
  • Image : Victor J. Kemper
  • Décors : Jerry Wunderlich, Gene Callahan
  • Costumes : Anna Hill Johnstone, Anthea Sylbert
  • Montage : Richard Marks
  • Musique : Maurice Jarre
  • Producteur(s) : Sam Spiegel
  • Production : Academy Pictures Corporation, Paramount Pictures
  • Interprétation : Robert De Niro (Monroe Stahr), Tony Curtis (Rodriguez), Robert Mitchum (Pat Brady), Jeanne Moreau (Didi), Jack Nicholson (Brimmer), Ingrid Boulting (Kathleen), Theresa Russell (Cecilia Brady)
  • Distributeur : Les Acacias
  • Date de sortie : 12 décembre 2018
  • Durée : 2h02

Le Dernier Nabab

de Elia Kazan

Le Loup de Los Angeles


Le Loup de Los Angeles

L’adaptation comme point de fuite

Le Dernier Nabab est le dernier roman d’un Fitzger­ald qui n’eut pas le temps d’y pos­er les dernières touch­es ; c’est aus­si le dernier film d’Elia Kazan qui mêle le spec­tac­u­laire au cré­pus­cu­laire ; c’est enfin une œuvre poly­phonique, énig­ma­tique par endroits, dont l’adaptation d’Harold Pin­ter souligne les erre­ments lais­sés par l’inachèvement, et en comble les vides sans l’autorité d’une plume qui voudrait écras­er son brouil­lon. Dis­ons-le tout de go, le brouil­lon n’est pas la plus grande réus­site de l’écrivain, et cette mise en image ne résiste pas tou­jours à l’épreuve du temps ‑ah les solos de sax­o­phone siru­peux !-. On retrou­ve dans le film de Kazan la car­ac­téris­tique cen­trale des pièces de Pin­ter : un déluge de détails, une emphase du décor qui souligne les mas­ca­rades sociales et la pro­fonde soli­tude des hommes qui bâtis­sent en dehors et meurent en dedans. C’est sans doute dans le mariage du mille-feuille styl­is­tique de Fitzger­ald, de l’obsession de Pin­ter pour les kaléi­do­scopes et de l’amour de Kazan pour les flam­boy­ances mineures et déchues que se définit l’adaptation. Elle est, en somme, la ren­con­tre de trois sen­si­bil­ités et de trois représen­ta­tions de l’essence ciné­matographique. Le per­son­nage cen­tral, Mon­roe Stahr (inter­prété par le jeune Robert De Niro), est un avatar d’Irving Thal­berg, pro­duc­teur auto­cra­tique dont le pou­voir gran­dis­sant fait de l’ombre aux gros bon­nets en place comme Pat Brady (avatar, lui, de Louis B. May­er, inter­prété par Robert Mitchum) et aux autorités nais­santes, dont celle de la guilde des scé­nar­istes. Dans le cast­ing même du film on retrou­ve des représen­tants des Jeunes Turcs de la décen­nie 1970 (De Niro, Nichol­son, There­sa Rus­sel) aux pris­es avec les vieux loups de l’actorat hol­ly­woo­d­i­en (Robert Mitchum, Dana Andrews ou Tony Cur­tis). De cette con­fronta­tion de l’ancien et du mod­erne, de l’installé et du pou­voir mou­vant, Kazan conçoit une mise en abyme de la créa­tion audio­vi­suelle tirail­lée entre le clas­sique et l’éclaté, pas­sion­nante dans son rap­port aux temps et aux socia­bil­ités du micro­cosme du stu­dio.

Au commencement était le décor

Le per­son­nage cen­tral, c’est lui, le décor. L’espace du jeu, du film en train de se faire, de l’actrice aux mille feux (Didi, Jeanne More­au) déjà débor­dée par ses jeunes con­cur­rentes, est sans cesse en con­cur­rence avec l’espace de vie : les effluves pas­sion­nelles sont les mêmes sur le plateau et dans les loges, au milieu et der­rière les décors. Ils for­gent l’âme d’un temps com­posé dont Kazan et Pin­ter reflè­tent les ancrages et anachro­nismes, brouil­lant ain­si la fron­tière entre l’adaptation lit­térale et l’adaptation recon­tex­tu­al­isée. Le cré­pus­cule de Mon­roe est aus­si celui de ses créa­teurs, et le germe de la fuite est con­tenu dans une gloire trop soudaine et flam­boy­ante. Tous les pro­tag­o­nistes tombent plus ou moins dans les affres du décor : Mon­roe Stahr, pro­duc­teur qui dirige tout, con­naît tout le monde, et refuse de céder la moin­dre par­celle de son autorité, mais il tombe peu à peu dans la con­fu­sion mise en images. Il est ain­si séduit par le charme d’une jeune femme équiv­oque, la frag­ile et manip­u­la­trice Kath­leen, qui ressem­ble farouche­ment à sa femme défunte : pour­tant loin des intrigues de stu­dio, elle est l’actrice, la femme aux mul­ti­ples vis­ages, qui détru­ira peu à peu le décor de Mon­roe. L’action ne se déroule d’ailleurs que dans deux espaces prin­ci­paux : les stu­dios eux-mêmes (les bureaux de Stahr ou Brady, les plateaux, la ville dans la ville) et la mai­son que Mon­roe se fait con­stru­ite, la cathé­drale dont la dernière pierre ne sera jamais posée. La vil­la de bord de mer pour­rait être un échap­pa­toire s’il n’était pas mar­qué du sceau de l’amour vain de Mon­roe pour Kath­leen. Le ciné­ma est partout : dans les regards de ceux qui font, de ceux qui jugent, de ceux qui retouchent, sur les murs criblés d’affiches et de sou­venirs. Kazan sem­ble nous dévoil­er son musée arti­sanal, un ensem­ble grouil­lant d’imagination, de débats et de luttes mais pesant dans sa struc­ture mas­cu­line, dans son his­toire et son inca­pac­ité à réc­on­cili­er les divers­es strates de la créa­tion.

Splendeur et misère du studio

C’est finale­ment un con­stat dés­abusé que livre Le Dernier Nabab, celui d’un retrait, d’une fin de car­rière. Tout com­mence par un ébran­le­ment ‑un trem­ble­ment de terre qui met à mal les décors et appa­raît comme une apoc­a­lypse stric­to sen­su, donc une annonce de la fin : les coupes par­fois auda­cieuses dans le mon­tage n’auront ensuite de cesse de met­tre en avant un dan­ger immi­nent, l’état pré­caire des façades archi­tec­turales et sociales. La sécher­esse de cer­taines scènes (dont celle du limo­geage d’un scé­nar­iste) qui évac­ue la ten­sion dra­ma­tique dans ce qu’elle com­porte de plus flam­boy­ant (de plus hol­ly­woo­d­i­en pour­rions-nous dire). Elle laisse place à une vio­lence ren­trée, une déchéance mineure et un sen­ti­ment de tiraille­ment entre l’écriture et la réal­i­sa­tion, qui ne parvi­en­nent jamais à s’unir dans le méti­er de racon­teur. On en revient au prob­lème de l’adaptation, et au thème, récur­rent chez Kazan, de la splen­deur per­due. C’est presque acci­den­telle­ment que le réal­isa­teur de La Fièvre dans le sang tombe dans les tra­vers qu’il regrette : il est vrai que les scènes d’amour, exces­sive­ment posées et éclairées, parais­sent sur­faites. De même, les instants de con­fronta­tion, comme l’acmé de la bataille entre scé­nar­istes (représen­tés par Nichol­son) et Mon­roe (De Niro, donc), ne don­nent pas lieu aux duels mon­tés en épin­gle et retombés en souf­flés. Comme si Kazan était fatigué de mon­tr­er, de con­stru­ire, dans un micro­cosme d’illusions et de décep­tions ; comme s’il voulait faire de son dernier film une sorte de tragédie inachevée.

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