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Hard Eight

Hard Eight

de Paul Thomas Anderson

  • Hard Eight
  • États-Unis1996
  • Réalisation : Paul Thomas Anderson
  • Scénario : Paul Thomas Anderson
  • Image : Robert Elswit
  • Décors : Nancy Deren
  • Costumes : Mark Bridges
  • Son : Richard King
  • Montage : Barbara Tulliver
  • Musique : Michael Penn, Jon Brion
  • Producteur(s) : Robert Jones, John Lyons, Daniel Lupi
  • Production : Green Parrot, Trinity
  • Interprétation : Philip Baker Hall (Sydney), John C. Reilly (John Finnegan), Gwyneth Paltrow (Clementine), Samuel L. Jackson (Jimmy), Philip Seymour Hoffman (le joueur au craps)
  • Distributeur : Splendor Films
  • Date de sortie : 21 novembre 2018
  • Durée : 1h42

Hard Eight

de Paul Thomas Anderson

All-in


All-in

La scène d’ouverture de Hard Eight, pre­mier long-métrage de Paul Thomas Ander­son, annonce les ten­ants et aboutis­sants de sa fil­mo­gra­phie : une fas­ci­na­tion con­tin­ue pour le jeu d’acteur et, dans le cas présent, le tracé d’un per­son­nage errant, en plein démêlé exis­ten­tiel, qui cherche à asseoir son posi­tion­nement dans le monde (ce que l’on retrou­ve dans Mag­no­lia et Punch-Drunk Love). John (John C. Reil­ly), prostré devant un din­er, est inter­pel­lé par Syd­ney (Philip Bak­er Hall), un incon­nu qui l’invite à pren­dre un café. Leur court échange est syn­onyme de regain d’espoir. Alors que John ne peut financer les funérailles de sa mère, Syd­ney pro­pose de lui trans­met­tre son savoir dans les casi­nos de Las Vegas. Sans chercher à com­pren­dre ses moti­va­tions, il suit ce nou­veau men­tor.

La pre­mière source d’étonnement réside en ce refus net d’implanter l’action dans l’environnement. Les per­son­nages, para­chutés dans le hall d’un casi­no, ne sont jamais filmés dans un plan d’ensemble et l’absence de topogra­phie qui don­nerait corps à la ville du péché se fait cru­elle­ment ressen­tir. L’initiation de John est bal­ayée en quelques plans, avec une courte intro­duc­tion de Syd­ney expli­quant les règles de base des paris, puis quelques inserts sur les bil­lets, pour finir sur une seule et unique scène où ce dernier tente sa chance aux machines à sous. Au moyen d’une ellipse, nous retrou­vons les deux com­pères deux ans plus tard, au som­met de leur car­rière de flam­beurs. Les casi­nos, tou­jours en arrière-plan, sont pré­texte à la ren­con­tre de Clemen­tine (Gwyneth Pal­trow), serveuse et pros­ti­tuée en déroute, qui vient se gref­fer au duo prin­ci­pal.

Prémices et cabots

De mul­ti­ples ten­ta­tives formelles (à la fois nar­ra­tives et visuelles) de Paul Thomas Ander­son induisent une mise à l’écart du spec­ta­teur pour qui le long-métrage frôle l’inintelligible. Sans valeur ajoutée, de brèves appari­tions aus­si explé­tives les unes que les autres man­i­fes­tent ce goût du sur­jeu, à l’image de celle de Philip Sey­mour Hoff­man en joueur de casi­no excen­trique, auquel le cinéaste lègue une scène de pur caboti­nage comme faire-val­oir de ses prouess­es de jeu ; suiv­ie d’une autre scène où Jim­my (Samuel L. Jack­son) évoque une série d’anecdotes insignifi­antes qui fige momen­tané­ment les rails de l’intrigue. Le cinéaste tâtonne, ce qui passe aus­si par l’imagerie noc­turne et la con­stante styl­i­sa­tion du réel : volutes de fumées de part et d’autre, jeux de lumières provo­qués par les phares des voitures, ritour­nelle extradiégé­tique et irri­tante tirant sur les aigus. L’alliance hési­tante du drame et de la comédie (donc, de la tra­gi-comédie) parachève ce sen­ti­ment de désori­en­ta­tion et transparaît dans des séquences évo­quant le film à sketchs (John relate à Syd­ney un épisode où il aurait malen­con­treuse­ment mis feu à son pan­talon en ten­tant d’allumer sa cig­a­rette). Si dans l’ensemble le geste est créatif, le ren­du paraît empha­tique et mal­adroit.

Disharmonie narrative

Avec de nom­breuses séquences rel­e­vant de la pure anec­dote, la nar­ra­tion est dès lors car­ac­térisée par une cer­taine dishar­monie et le cinéaste oscille entre le trop-plein et le trop-peu. Prenons l’exemple d’un moment charnière où John, affolé, con­voque Syd­ney à un motel. En l’espace d’une seule scène, Syd­ney apprend : 1) la liai­son de John et Clemen­tine, 2) leur mariage express, 3) la prise d’otage d’un ancien client de cette dernière. Cette séquence piv­ot et assez bour­sou­flée est surtout pré­texte à la rup­ture de ton : du drame social, Hard Eight se mue en thriller néo-noir mais l’absence de pro­drome aggrave le déséquili­bre de l’ensemble. La dis­cor­dance nar­ra­tive se man­i­feste de nou­veau au cli­max, avec un twist qui explique très gauche­ment les raisons pour lesquelles Syd­ney a pris John sous son aile. Ce moment pré­cis per­met de dis­cern­er les prob­lèmes d’écriture jusque dans la car­ac­téri­sa­tion des per­son­nages : jusqu’alors manichéen et sans nuances, Syd­ney se méta­mor­phose d’une sec­onde à l’autre en gang­ster mafieux et assas­sin du père de John (pour­tant, seul le deuil mater­nel pèse sur les épaules de ce dernier). A for­tiori, le per­son­nage ne bouge pas de l’hermétisme d’un Philip Bak­er Hall engoncé dans une seule et même expres­sion (la bouche fer­mée, le vis­age solen­nel), ren­dant la tran­si­tion de héros à anti-héros d’autant plus abstruse. Du fait du manque d’incarnation et de car­ac­téri­sa­tion du per­son­nage, l’on peut aisé­ment se deman­der la rai­son pour laque­lle les nou­veaux mar­iés s’évanouissent de l’intrigue à mi-par­cours.

Il serait ten­tant de voir en Hard Eight une allé­gorie de la rédemp­tion, où l’expression “Dou­ble-Mise” traduirait le fran­chisse­ment d’une étape déci­sive, Syd­ney mis­ant le tout pour le tout en prenant John comme fils de sub­sti­tu­tion. Mal­heureuse­ment, le long-métrage ne dépasse jamais le stade de la sim­ple allé­gorie et ce faisant, appa­raît comme le lab­o­ra­toire d’expérimentations d’un cinéaste ne par­venant pas à met­tre en scène le sim­u­lacre avec la même maes­tria que dans ses entre­pris­es plus tardives.[ref]Maestria qui appa­rait dans The Mas­ter, où le face à face du maître et de l’élève (Philip Sey­mour Hoff­man et Joaquin Phoenix) et l’attention portée au jeu d’acteur don­nent lieu à des per­for­mances magistrales.[/ref]

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