© Jo Voets - UMedia - Single Man Productions
Chien
  • Chien
  • France2018
  • Réalisation : Samuel Benchetrit
  • Scénario : Samuel Benchetrit, Gabor Rassov
  • d'après : le roman Chien
  • de : Samuel Benchetrit
  • Image : Guillaume Deffontaines
  • Décors : Hubert Pouille
  • Costumes : Mimi Lempicka
  • Son : Miguel Rejas, Sébastien Wera, Julien Perez
  • Montage : Thomas Fernandez, Hervé Schneid
  • Musique : Richard Reed Parry
  • Producteur(s) : Julien Madon, Marie Savare
  • Production : Single Man Productions, Maje Productions
  • Interprétation : Vincent Macaigne (Jacques Blanchot), Vanessa Paradis (Hélène), Bouli Lanners (Max)
  • Distributeur : Paradis Films
  • Date de sortie : 14 mars 2018
  • Durée : 1h34

Le petit maître


Le petit maître

Samuel Benchetrit peut sans doute regret­ter l’enrobage fran­chouil­lard et adipeux de son nou­veau film Chien : une mise en scène plus léchée, faite de grand angles et de trav­el­lings arrière, ajouté à un cast­ing inter­na­tion­al branché et son petit théâtre cynique gra­tu­it aurait pu avoir les mêmes hon­neurs que les films de Yor­gos Lan­thi­mos dans les grands fes­ti­vals inter­na­tionaux. Le six­ième long-métrage du réal­isa­teur d’Asphalte n’a pour­tant rien à envi­er au style du cinéaste grec : il lui reprend son moteur nar­ratif – des corps dras­tique­ment con­traints par les règles d’un jeu per­vers – et son ton bla­fard qui se dépose sur des per­son­nages-mar­i­on­nettes. Même morgue, même plaisir puni­tif, à ceci près qu’il ne s’agit pas ici de bro­carder la classe bour­geoise mais de jouir de la morosité d’une classe moyenne de zone indus­trielle périphérique. Jacques Blan­chot (Vin­cent Macaigne), après avoir été plaqué par sa femme (Vanes­sa Par­adis), puis viré de son tra­vail dans un mag­a­sin de pein­ture et con­traint de vivre dans un hôtel d’aire d’autoroute, ren­con­tre Max (Bouli Lan­ners), le patron d’un che­nil qui pousse l’humiliation jusqu’à le forcer à se com­porter comme un chien et à le dress­er en con­séquence.

Petit malaise appliqué

La seule ques­tion qui advient devant Chien est : à quoi bon ? Passé l’agacement face à ce tun­nel de cru­auté facile – dont la final­ité vio­lente est si prévis­i­ble : « faire enrager l’animal qu’on a en nous » comme seule exu­toire à la dépres­sion sociale – il y a beau­coup de tristesse de voir Vin­cent Macaigne être pris à son pro­pre jeu. Sou­vent enfer­mé dans des rôles de Droopy neurasthénique mais attachant – avant d’être devenu car­i­cat­ur­al – l’acteur voit ici son image de « chien bat­tu » com­prise au pied de la let­tre par un réal­isa­teur qui pro­jette ses petits fan­tasmes sadiques sur lui. Benchetrit n’est jamais dans la recherche d’un quel­conque con­traste qui viendrait com­penser la dureté de ce que subit son per­son­nage : lumière crue, décadrages styl­isés, décors pathé­tiques (la mai­son ressem­ble à un agence­ment de pièces-témoins vis­i­bles dans les allées d’Ikea, le mag­a­sin de pein­ture lugubre avec sa devan­ture délavée par le temps, la cham­bre d’hôtel pareille à une cel­lule de prison). La suc­ces­sion d’angles très dis­gra­cieux sur le vis­age et le corps de Macaigne pour surlign­er son dou­ble men­ton, sa calvi­tie et son embon­point (ce dernier se voit même affublé d’habits les plus ringards pos­si­bles) rajoutent au cal­vaire : impos­si­ble que dans un tel accou­trement puisse émerg­er un trait d’intelligence. La méchanceté du réal­isa­teur – qui adapte son pro­pre roman – est de dou­bler cette inca­pac­ité à la rébel­lion à un cer­tain masochisme libéra­teur : ce n’est seule­ment que quand il aura accep­té sa con­di­tion canine que Jacques pour­ra se libér­er du joug de son maître. Ou com­ment Benchetrit légitime lui-même son pro­pre sys­tème fer­mé.

À quoi bon, donc. On pour­rait penser que Chien, bien que peu aimable, touche des cordes sen­si­bles, usant de la sécher­esse de son ton pour éla­bor­er un sens de l’absurde et du malaise aigu­isé. Il n’en est rien : son humour noir est à la taille de ses per­son­nages, petit et minable (à peine expul­sé de chez lui, Jacques vide ses économies pour acheter un petit chien – dont on souligne une poten­tielle ressem­blance avec Hitler – qui, dans la séquence suiv­ante, se fait écras­er par un bus au bord de la route). Mal­gré tous ses effets de manche et son autosat­is­fac­tion, le film n’est jamais vrai­ment dérangeant tant il s’applique à façon­ner ses petits sketchs au poil, veil­lant à ce que la gra­da­tion dans la déshu­man­i­sa­tion soit par­faite­ment pro­gres­sive. Il est donc là, le comble de ce petit ciné­ma qui s’amuse de met­tre des coups de pied au cul à ses per­son­nages et ses spec­ta­teurs : il le fait en pan­tou­fles.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Cette musique ne joue pour personne
Cette musique ne joue pour personne
Cette musique ne joue pour personne
Cette musique ne joue pour personne
Asphalte
Asphalte
Un voyage
Un voyage
J’ai toujours rêvé d’être un gangster
J’ai toujours rêvé d’être un gangster