© Universal Pictures International France
Phantom Thread

Phantom Thread

de Paul Thomas Anderson

  • Phantom Thread
  • États-Unis2017
  • Réalisation : Paul Thomas Anderson
  • Scénario : Paul Thomas Anderson
  • Décors : Mark Tildesley
  • Costumes : Mark Bridges
  • Montage : Dylan Tichenor
  • Musique : Jonny Greenwood
  • Producteur(s) : Daniel Lupi, Paul Thomas Anderson, Megan Ellison, Joanne Sellar
  • Production : Annapurna Pictures, Focus Features, Perfect World Pictures
  • Interprétation : Daniel Day-Lewis (Reynolds Woodcock), Vicky Krieps (Alma), Lesley Manville (Cyril)...
  • Distributeur : Universal Pictures International France
  • Date de sortie : 14 février 2018
  • Durée : 2h10

Phantom Thread

de Paul Thomas Anderson

Le Poison


Le Poison

Quel est donc que ce « fil invis­i­ble » qui donne son titre au nou­veau film de Paul Thomas Ander­son ? On pour­rait le percevoir très vite : il s’a­gi­rait évidem­ment du fil à coudre qui per­met à Reynolds Wood­cock, grand cou­turi­er légère­ment acar­iâtre dans le Lon­dres des années 1950, de cacher des secrets dans les ourlets de ses créa­tions. « Presque tout peut être cousu dans la dou­blure d’un man­teau. Petit, je me suis mis à dis­simuler des choses dans les vête­ments. Des choses dont moi seul con­nais­sais l’ex­is­tence. Des secrets. » Ces quelques lignes de dia­logues dis­ent bien le pre­mier mou­ve­ment de Phan­tom Thread: le quo­ti­di­en entière­ment tourné vers la haute cou­ture qui dis­simule en réal­ité une obses­sion virant au solip­sisme pour Reynolds – théorie d’après laque­lle il n’y aurait pour le sujet pen­sant d’autre réal­ité que lui-même. On savait les per­son­nages récents des œuvres de PTA tra­vail­lés par la ques­tion de leur exis­tence comme (unique) expéri­ence sen­si­ble au monde : le Daniel Plain­view de There Will Be Blood, le Fred­die Quell de The Mas­ter ou encore le Doc Sportel­lo de Inher­ent Vice se retrou­vaient con­fron­tés, de manières certes dif­férentes, à la ques­tion de leur être au jour le jour. Et leurs films respec­tifs ne fai­saient en quelque sorte qu’établir un long par­cours pour cha­cun d’en­tre eux, un long par­cours de retour au monde en les pli­ant, encore une fois de manière certes dif­férente, à la réal­ité toute tan­gi­ble d’un autre qu’eux-mêmes : le jeune prêtre Eli Sun­day, le gourou Lan­cast­er Dodd ou encore, évidem­ment, la belle Sor­tilège aux appari­tions fan­toma­tiques. Phan­tom Thread pour­suit cette idée mais dans un dou­ble mou­ve­ment con­tra­dic­toire : il la pousse à son max­i­mum tout en la cen­trant sur une rela­tion amoureuse, pro­longeant ain­si la para­noïa sen­ti­men­tale d’Inher­ent Vice.

Fragment d’un discours amoureux

Mais que pour­rait encore être ce « fil invis­i­ble » que tisse Phan­tom Thread ? Il s’a­gi­rait évidem­ment du fil reliant Reynolds à Alma, jeune serveuse que le cou­turi­er ren­con­tre dans un restau­rant sur la côte bri­tan­nique. Refu­sant jusqu’alors toute rela­tion con­ju­gale car craig­nant de voir les sen­ti­ments pren­dre le pas sur son inspi­ra­tion, Reynolds tombe pour­tant sous le charme de cette jeune femme qu’il va très vite ten­ter d’in­té­gr­er à son expéri­ence du monde (i.e. la haute-cou­ture comme labeur inces­sant). Il faut voir le cou­turi­er, après avoir dîné pour la pre­mière fois avec Alma, la ramen­er dans son gre­nier de créa­teur et la mesur­er, pour ne pas dire la mod­el­er, afin qu’elle s’a­gence dans le grand ensem­ble de sa vie. Tout cela sous les yeux de Cyril, sœur de Reynolds qui règne d’une main de fer sur la mai­son de haute-cou­ture. Car, évidem­ment, de par son inspi­ra­tion hitch­cock­i­enne (le fan­tôme de Rebec­ca rôde ici et là), Phan­tom Thread est un film sur le regard, le regard d’un œil qui ne peut sup­port­er que le monde ne se réduise pas à son micro­cosme. Ain­si la joie de Reynolds lors des défilés de ses créa­tions ne peut provenir que de la vision, via un œil­leton sur une porte, de l’at­ten­tion max­i­male portée à son œuvre. Il serait facile, mais pas inopérant, de faire de Reynolds en cou­turi­er, un alter ego à peine déguisé de PTA en cinéaste. L’ob­ses­sion de la créa­tion, l’emprise du regard comme fonde­ment, la mise en scène des autres et de soi-même… tout pour­rait con­courir donc à faire de Phan­tom Thread un film sur le ciné­ma par le biais décalé de la haute-cou­ture. Cela serait pour­tant réduire l’ex­cep­tion­nelle expéri­ence que le film pro­cure à une œuvre réflex­ive qui évit­erait soigneuse­ment de s’in­téress­er à son autre grande ques­tion, son cœur bat­tant en quelque sorte : l’ex­péri­ence amoureuse, jusque dans ses con­tra­dic­tions les plus vio­lentes, comme véri­ta­ble rap­port sen­si­ble au monde. Car c’est bien à ce sen­ti­ment, à la fois libéra­teur et tox­ique, que va être con­fron­té Reynolds, mal­gré toutes les ten­ta­tives d’y résis­ter. Le cou­turi­er va trou­ver en Alma à la fois une com­pagne et une enne­mie, une muse et une empêcheuse de tourn­er (lit­térale­ment) en rond, une joie et une souf­france donc. Phan­tom Thread fera donc de cette rela­tion épi­der­mique (des joues rou­gies d’Al­ma au teint bla­fard final de Reynolds) un nou­v­el hori­zon de domination/soumission pour ses per­son­nages, ain­si que le con­fie Alma : « Reynolds a réal­isé mes rêves. En échange, je lui ai don­né ce qu’il désir­ait le plus. Chaque par­celle de mon être. » C’est donc sans doute cet échange boulever­sant que tis­serait Phan­tom Thread, d’Al­ma à Reynolds mais aus­si de Reynolds à Alma, dans une forme de réciproc­ité con­fi­nant à une cer­taine folie qui fait chavir­er les cœurs les plus froids.

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