© AGAT Films & Cie - Artémis Productions - 2017
Gaspard va au mariage

Gaspard va au mariage

de Antony Cordier

  • Gaspard va au mariage
  • France2017
  • Réalisation : Antony Cordier
  • Scénario : Antony Cordier, Julie Peyr, Nathalie Najem
  • Image : Nicolas Gaurin
  • Décors : Julia Lemaire
  • Costumes : Pierre Canitrot
  • Son : Cédric Deloche, Sandy Notarianni, Mélissa Petitjean
  • Montage : Christel Dewynter
  • Musique : Thylacine
  • Producteur(s) : Nicolas Blanc, Patrick Quinet
  • Production : AGAT Films & Cie, Artémis Productions, Shelter Prod
  • Interprétation : Félix Moati (Gaspard), Laetitia Dosch (Laura), Christa Theret (Coline), Johan Heldenbergh (Max), Guillaume Gouix (Virgil), Marina Foïs (Peggy)...
  • Distributeur : Pyramide Distribution
  • Date de sortie : 31 janvier 2018
  • Durée : 1h45

Gaspard va au mariage

de Antony Cordier

Les animaux malades de la comédie


Les animaux malades de la comédie

Con­traire­ment au préjugé, le titre du troisième long-métrage d’Antony Cordier (Douch­es froides, Hap­py Few) n’a pas valeur de pro­gramme : le mariage prévu — qui n’est pas celui de Gas­pard — n’est qu’un pré­texte pour ramen­er celui-ci auprès de sa famille un peu par­ti­c­ulière dont il s’é­tait éloigné pen­dant des années, pour des raisons pas toutes avouables qui nous seront bien­tôt révélées. Rien de très inquié­tant, car Gas­pard va au mariage s’a­vance lui-même comme une comédie un peu par­ti­c­ulière, qui entend par­ler avec la plus grande décon­trac­tion de choses sérieuses — comme les ambiguïtés et la con­trainte de l’at­tache­ment famil­ial, ou le rap­port à notre corps et à notre part ani­male — et faire jouer de con­cert la cathar­sis par le rire et par le drame. Ain­si, chaque scène va apporter sa petite trou­vaille, son gag, son échange ver­bal, pour créer de la comédie tout en lais­sant enten­dre que quelque chose de sérieux se joue der­rière. Or, à mesure que le film nous balade de sur­prise en gag, de bizarrerie en loufo­querie, se faisant fort de nous sor­tir de notre zone de con­fort avec le sourire, les spec­ta­teurs les moins enclins à offrir leur bien­veil­lance au pre­mier soupçon de nou­veauté venu (le film col­lecte déjà ses salu­ta­tions comme un “OVNI” dans le paysage du ciné­ma français) se ver­ront peut-être gag­nés par un cer­tain malaise. Et ce ne sera pas dû à quelque prud­erie face à l’ex­hi­bi­tion des corps nus ou à la révéla­tion du petit secret scabreux qui va hanter tout le film. La vraie rai­son est que, pour ceux qui auront sen­ti dès le début que quelque chose dans cette démarche ne fonc­tionne pas, la suite ne fera que pro­longer ce malen­ten­du.

Humour en cage

Le cadre qui tient lieu d’u­nivers au film — un zoo tenu par la famille de Gas­pard — est d’emblée symp­to­ma­tique du prob­lème. Pourquoi un zoo ? Au bout de quelques min­utes, on a fait le tour de la ques­tion : le parc est un décor, mais aus­si un acces­soire pour le jeu d’équilib­riste de Cordier entre légèreté et grav­ité. Con­for­mé­ment à l’imag­i­naire col­lec­tif, le lieu ren­voie à un cer­tain émer­veille­ment d’en­fant, cepen­dant le réal­isa­teur, éton­nam­ment, sem­ble rechign­er à trans­met­tre ce sen­ti­ment, même quand il filme Gas­pard déam­bu­lant entre les cages et tâchant de renouer avec son regard d’autre­fois. Les ani­maux, il ne les filme guère que comme des acces­soires : leur entre­tien par les per­son­nages donne lieu à des sail­lies comiques assez vaseuses (telles qu’une vanne qual­i­fi­ant l’in­sémi­na­tion arti­fi­cielle de fist-fuck­ing), et d’une manière générale les bêtes ne sont là que pour meubler le décor et fournir une illus­tra­tion d’ar­rière-plan au thème artic­ulé tout au long du métrage (le rap­port de l’hu­main au corps et à l’an­i­mal). Mais si cette lim­ite est aus­si pénible à éprou­ver, c’est surtout à cause de l’ab­sence d’un regard capa­ble de faire exis­ter cet endroit autrement que comme un arrière-plan oppor­tun. Cordier escompte que parce que c’est un zoo, cela induise une forme de mer­veilleux ani­malier, enfan­tin, un peu désuet (c’est que con­clut le père à la fin du film), tout en étant l’indice de la thé­ma­tique qu’il pré­tend sous-jacente mais ne cesse de plac­arder un peu partout (le père se baigne nu dans un aquar­i­um avec les pois­sons qui lui mordil­lent la peau, la sœur ne quitte jamais la peau d’ours sur son dos et rumine un désir peu con­ven­tion­nel mais qui la rend sauvage, etc.). Cepen­dant il ne filme ce lieu que comme l’ob­jet lui per­me­t­tant de pré­ten­dre à ce reg­istre mi-drôle régres­sif mi-sérieux trans­gres­sif, sans que rien dans sa mise en scène indique qu’il s’y intéresserait d’une façon plus con­cernée, autrement que comme une source de vignettes ani­mal­ières rigolotes et un fil rouge rou­blard pour le dis­cours qu’il se donne.

Catalogue d’inventions

Si ce texte s’est attardé sur le lieu, c’est parce que c’est le point d’en­trée au con­stat qu’à peu près tout ce qui fig­ure dans Gas­pard va au mariage est traité de la même façon. Le film con­siste en une enfilade de détails excen­triques cen­sés à la fois déten­dre l’at­mo­sphère et porter du sens : le père han­té par la peur d’aller de l’a­vant, la mère cool mas pas trop, la sœur ani­male et fan­tasque, la fausse petite amie un brin indi­vid­u­al­iste que Gas­pard amène avec lui pour se pro­téger intime­ment, les flash-backs gran­uleux sur les inven­tions far­felues de Gas­pard enfant (il était si intel­li­gent quand il était petit…), la musique élec­tron­ique de Thy­lacine, etc. Soit un défilé de trou­vailles (au sens d’ob­jets trou­vés et exposés) plus ou moins inspirées, mais dont l’assem­blage n’est qu’ar­ti­fi­ciel, n’ex­iste que parce que le film l’ex­ige, sans jamais con­stituer une cohérence où l’on lirait un aperçu crédi­ble du monde par le prisme d’un regard de cinéaste. Il ne s’en dégage qu’une orig­i­nal­ité mon­tée de toutes pièces, au point que Gas­pard va au mariage finit par n’avoir pour motif que l’ex­po­si­tion de cette orig­i­nal­ité, l’as­sur­ance de se démar­quer de ses sem­blables (soit du tout-venant de la comédie dra­ma­tique française), où même le rap­port au monde n’est que fab­riqué dans ce des­sein, où les gestes de décon­trac­tion et d’e­sprit libre ne sont que des pos­tures plaquées sur une con­struc­tion de scé­nar­istes bien dirigée. Il y a dans une telle entre­prise un manque ter­ri­ble de sincérité qui rend la vis­ite de ce zoo des plus pénibles.

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