© Carlotta
Profession : reporter

Profession : reporter

de Michelangelo Antonioni

  • Profession : reporter
  • (Professione: Reporter)
  • Italie, Espagne, France1975
  • Réalisation : Michelangelo Antonioni
  • Scénario : Mark Peploe, Peter Wollen, Michelangelo Antonioni
  • Image : Luciano Tovoli
  • Montage : Michelangelo Antonioni, Franco Arcalli
  • Musique : Ivan Vandor
  • Producteur(s) : Carlo Ponti
  • Interprétation : Jack Nicholson (David Locke), Maria Schneider (la fille), Jenny Runacre (Rachel Locke), Ian Hendry (Martin Knight), Steven Berkoff (Stephen), Ambroise Bia (Achebe), José María Caffarel (l'hôtelier)...
  • Distributeur : Park Circus
  • Date de sortie : 26 juillet 2017
  • Durée : 2h06

Profession : reporter

de Michelangelo Antonioni

Solitude et renaissance


Solitude et renaissance

Pro­fes­sion : reporter réap­pa­raît sur les écrans. Dans ce film, inter­prété par Jack Nichol­son et Maria Schnei­der, Anto­nioni nous con­te l’his­toire d’un homme qui, pour échap­per à sa vie médiocre, décide par un con­cours de cir­con­stances de chang­er d’i­den­tité. Cet homme moyen, mal dans sa peau, ne se sen­tant chez lui nulle part, va ten­ter alors de renaître. Film sur la soli­tude et l’im­pos­si­bil­ité de se pro­jeter dans le monde, Pro­fes­sion : reporter est une œuvre dont Anto­nioni dit se sen­tir très proche. L’oc­ca­sion, peut-être, de voir dans le per­son­nage prin­ci­pal l’al­ter ego d’un cinéaste com­plexe et pas­sion­nant.

Petit rap­pel his­torique: Pro­fes­sion : reporter fait par­tie de cette péri­ode où Anto­nioni tourne hors d’I­tal­ie. L’An­gleterre dans Blow-Up (1966), les États-Unis dans Zabriskie Point (1969), la Chine avec Chung Kuo – Cina (1972), l’Inde dans un court métrage très peu vis­i­ble et inti­t­ulé Kumb­ha Mela, et l’Afrique, l’Alle­magne, l’An­gleterre et l’Es­pagne pour Pro­fes­sion : reporter (1975). Dans ce film, David Locke, reporter à l’éthique plutôt élas­tique, est en Afrique afin de pren­dre con­tact avec des rebelles. En revenant à son hôtel suite à une excur­sion cat­a­strophique durant laque­lle sa voiture s’est ens­ablée, il décou­vre que son voisin de cham­bre est mort. Celui-ci lui ressem­blant physique­ment, il décide d’in­vers­er les iden­tités et donc de se faire pass­er pour mort. Com­mence alors pour lui une nou­velle vie…

Quelle joie de chang­er de peau à un moment où l’on ne peut que con­stater sa médi­ocrité, son échec, quand chaque minute est pénible et que l’ape­san­teur vous cloue un peu plus à la sur­face d’un monde qui sem­ble totale­ment vous ignor­er. Quelle joie de chang­er de peau quand les sou­venirs d’une anci­enne vie devi­en­nent inad­mis­si­bles, intolérables. Pour­tant, il ne faudrait pas con­sid­ér­er cette déci­sion folle de dire adieu à son exis­tence passée en endos­sant la per­son­nal­ité d’un autre homme comme la suite d’un fait mar­quant, d’une rup­ture tran­chante aux con­séquences irrémé­di­a­bles. Non, ce ne sera pas un “big-bang” exis­ten­tiel, mais bien une déci­sion con­séc­u­tive au hasard et à une accu­mu­la­tion de décep­tions, de petits ratés qui font de vous un homme dés­espéré­ment moyen. Pas vrai­ment de grand écart chez Anto­nioni, de clochard devenant roi, mais bien de sim­ples hommes moyens empêtrés dans de mornes exis­tences, sans vie, sans affect, sans éclat, lente­ment et sûre­ment dévorés par les habi­tudes et le renon­ce­ment, ten­tant de trou­ver un sec­ond souf­fle.

Tout le début du film, c’est-à-dire le moment précé­dant le change­ment d’i­den­tité, est une longue suite de plans absur­des et dés­espérants. Notre reporter, devant se ren­dre en mis­sion afin de pren­dre con­tact avec des rebelles, com­prend rapi­de­ment que rien ne marchera comme il le veut. La force d’An­to­nioni est de réus­sir à créer un tel cli­mat par une suc­ces­sion de plans sim­ples, sans effet, mais éton­nam­ment étranges. La répéti­tion des mou­ve­ments de caméra nous don­nant à voir le désert n’a pas pour jus­ti­fi­ca­tion de décrire le paysage, mais bien d’en­fer­mer le per­son­nage, de l’écras­er. Anto­nioni choisit de faire des panoramiques lents du désert mais tou­jours en inclu­ant Nichol­son, que cela soit au début ou à la fin du plan : le mou­ve­ment se finit ou com­mence sur Nichol­son. Les lents panoramiques ont pour effet d’étir­er l’e­space, d’ac­centuer la sen­sa­tion que nous avons de l’im­men­sité déser­tique. Cette lenteur devient lour­deur et cette lour­deur écrase Nichol­son. Sans que soit pronon­cé un mot, Anto­nioni parvient à nous faire sen­tir comme rarement l’isole­ment, la fatigue d’une vie qui se traîne pénible­ment.

Per­du dans un endroit qu’il ne con­naît pas, sa soli­tude est immense : per­son­ne ne lui par­le, ne sem­ble faire atten­tion à lui, si ce n’est pour deman­der une cig­a­rette avec une froideur et un manque de politesse ter­ri­bles. Toutes les per­son­nes au milieu desquelles il se trou­ve sont posées là comme des fig­ures non pas hos­tiles, mais indif­férentes, déshu­man­isées et inquié­tantes. Toutes ces fig­ures ne se noient pas dans le désert ni ne se con­fondent entre elles. Elles ne for­ment pas un tout réu­ni autour d’une notion com­mune et uni­forme qui serait l’in­quié­tante étrangeté. Chaque fig­ure sem­ble avoir une spé­ci­ficité, attire notre atten­tion, nous intrigue, qu’elle se trou­ve au pre­mier plan ou qu’elle s’éloigne dans la pro­fondeur de champs. Cette impres­sion dif­fi­cile­ment descriptible se voy­ait déjà dans Blow-Up quelques années aupar­a­vant. En revoy­ant ce dernier plusieurs fois, chaque fig­ure, n’ayant par ailleurs aucune inci­dence sur le déroule­ment de l’his­toire, aucun impact direct dans la con­struc­tion du drame, est comme un détail pré­cis, c’est-à-dire un détail dont on se sou­vient pré­cisé­ment.

Mais ces fig­ures, si elles n’in­ter­vi­en­nent que rarement dans le réc­it même, font pour­tant par­tie du monde dans lequel vit le per­son­nage : elles créent un cli­mat par­ti­c­uli­er à l’in­térieur duquel est immergé le per­son­nage. Cette indif­férence, cette froideur qui peut sem­bler un détail anec­do­tique, forme en fait le quo­ti­di­en, la morne banal­ité qu’il lui faut fuir. C’est au milieu des autres que Nichol­son ressent pleine­ment son isole­ment, l’in­ca­pac­ité qu’il a à com­mu­ni­quer avec autrui. L’im­pos­si­bil­ité de s’in­scrire dans un paysage, d’avoir des rela­tions avec autrui crée un sen­ti­ment de soli­tude con­stant qui, à la longue, devient insup­port­able. Le change­ment d’i­den­tité, le désir de renais­sance sont en par­tie la con­séquence d’un rap­port à l’autre désas­treux.

Si les lieux et la pho­togra­phie dans Blow-Up rendaient les plans inquié­tants, ceux-ci n’é­taient pour­tant jamais, comme dans Pro­fes­sion : reporter, si arides et si dép­ri­mants. Bien sûr, il y a un change­ment de cli­mat, car nous ne sommes plus dans l’An­gleterre plu­vieuse. Mais tout de même ! Rarement a‑t-on eu si peu envie de s’at­tarder dans tel ou tel endroit. Chaque nou­velle escale, chaque nou­veau décor ne fait naître qu’un seul et unique désir : fuir. L’im­pres­sion instinc­tive, ani­male, pri­maire de ne pas se sen­tir à sa place, de ne pas être à l’aise, et ce dès le pre­mier con­tact. Face à ce con­stat, nous pou­vons faire une sup­po­si­tion : Nichol­son prend un genre de téléphérique qui passe au dessus de la mer et, durant le tra­jet, se penche à la fenêtre et tend les bras, comme un oiseau, comme si il volait au-dessus du vide, au dessus de l’eau. Plus tard, alors qu’il a ren­con­tré Maria Schnei­der et qu’il roule avec elle dans une décapotable, la jeune femme se met à l’ar­rière du véhicule et se penche en écar­tant elle aus­si les bras. Ses deux moments, sim­ples, mag­iques, sem­blent sug­gér­er que le salut ne peut que provenir du mou­ve­ment, et que celui-ci seul peut évo­quer l’en­vol, c’est-à-dire le fait d’échap­per à ce qui est ter­restre, et pré­cisé­ment à ces lieux inhos­pi­tal­iers. S’en­v­ol­er, c’est échap­per à l’ape­san­teur, c’est avoir l’im­pres­sion de ne plus se traîn­er pénible­ment, fas­ti­dieuse­ment, mais c’est aus­si fuir, échap­per au regard de l’autre.

Dans ce con­texte lourd, à l’hori­zon bouché, l’ap­pari­tion de Maria Schnei­der, mer­veilleuse­ment belle et fraîche, vient ramen­er la vie. Idée sim­ple, clas­sique mais sub­lime que cette ren­con­tre d’un homme seul et dés­espéré avec une femme qui va doré­na­vant l’ac­com­pa­g­n­er dans son périple, tel un ange bien­veil­lant. Parce qu’An­to­nioni a réus­si à créer un con­texte étouf­fant, l’ar­rivée de cette jeune femme vient soulager à la fois le spec­ta­teur et Nichol­son. Elle aus­si est en marge : soli­taire et étrange, à la recherche d’on ne sait quoi, puisant ses rêves dans les livres, préférant lâch­er un groupe d’amis avec lequel elle est en vacances à Barcelone pour mieux prof­iter seule des splen­deurs archi­tec­turales de Gaudí. Nichol­son la regarde comme un petit garçon per­du regarde une petite fille gen­tille et belle, aux yeux pleins de ten­dresse.

Mais que cela soit Har­ry et Moni­ka dans le film de Bergman, Fer­di­nand et Mar­i­anne dans Pier­rot le fou de Godard, ces his­toires de rêveurs imma­tures plus ou moins en cav­ale, ne finis­sent que rarement bien. Ces cou­ples en prenant la route échap­pent à la com­mu­nauté, aux codes et au tra­vail. Fer­di­nand, dans Pier­rot le fou, est sans emploi et refuse les offres qu’on lui pro­pose. Dans une soirée organ­isée par les par­ents de sa femme, il est seul, se rend d’une pièce à l’autre, d’une plan à l’autre, en pas­sant devant des invités qui par­lent comme des acteurs d’une pub­lic­ité, posés eux-aus­si comme des fig­ures, comme des man­nequins froids dans une vit­rine. C’est suite à cette soirée et à sa ren­con­tre avec Mar­i­anne qu’il décide de suiv­re cette dernière et de quit­ter, sans rien dire, son anci­enne vie qui ne lui apporte plus rien. Par­ticiper à une soirée comme celle-ci, quand on ne souhaite pas y aller mais que les con­ve­nances l’ex­i­gent, c’est d’une cer­tain façon jouer la comédie, dis­simuler ce que l’on est pour ne pas trou­bler l’ho­mogénéité de façade d’une cer­taine société. Mais à un moment de leur vie, ces hommes éprou­vent le besoin de se reval­oris­er, de se sen­tir grand. Le vis­age souri­ant de Nichol­son quand il prend l’i­den­tité du marc­hand d’armes mon­tre qu’il est à la fois trou­blé et heureux de pren­dre part à une lutte armée visant à ren­vers­er un pou­voir en place. L’un des rebelles lui dit qu’il est con­tent de voir qu’il s’in­téresse à leur cause. Nichol­son, bien qu’il ne com­prenne pas vrai­ment où il vient de met­tre les pieds, sem­ble touché et peut-être fier, donne l’im­pres­sion que sa nou­velle vie est plus roman­tique, qu’elle ressem­ble à un film. Le nou­v­el homme qu’il est devenu sou­tient apparem­ment une cause: il ne subit donc plus le présent mais con­tribue à instau­r­er une société nou­velle.

Anto­nioni dis­ait se sen­tir proche de ce film et donc, peut-être, du per­son­nage inter­prété par Nichol­son. Alors, bien sûr, nos cerveaux enfan­tins, naïfs mais sincères ne peu­vent que ten­ter de percer le mys­tère d’un homme, d’un cinéaste, à tra­vers un per­son­nage de fic­tion. La mise en scène d’An­to­nioni serait les yeux d’An­to­nioni et donc sa vision du monde : un homme qui ne se sen­ti­rait jamais à sa place et dont le rap­port à autrui serait com­pliqué, voir impos­si­ble. Un homme qui se traîne pénible­ment dans la vie et dont la soli­tude ne peut être comblée que par le regard bien­veil­lant d’une femme aimante.

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