Sandra

Sandra

de Luchino Visconti

  • Sandra
  • (Vaghe Stelle dell'Orsa)
  • Italie1965
  • Réalisation : Luchino Visconti
  • Scénario : Enrico Medioli, Suso Cecchi D'Amico, Luchino Visconti
  • Image : Armando Nannuzzi
  • Montage : Mario Serandrei
  • Musique : Prélude, choral et fugue de César Franck
  • Producteur(s) : Franco Cristaldi
  • Interprétation : Claudia Cardinale (Sandra Dawson), Jean Sorel (Gianni Wald-Luzzati), Michael Craig (Andrew Dawson), Marie Bell (la mère)
  • Distributeur : Park Circus
  • Date de sortie : 17 mai 2017
  • Durée : 1h45

Sandra

de Luchino Visconti

Lemon Incest


Lemon Incest

Mal­gré la présence de Clau­dia Car­di­nale et le Lion d’Or obtenu à Venise en 1965, San­dra fait par­tie des films les moins con­nus et dif­fusés de Vis­con­ti. On le cite sou­vent avec Nuits blanch­es, œuvre égale­ment à part, qui fut elle aus­si tournée en noir et blanc. Le titre orig­i­nal, Vaghe Stelle del­l’Or­sa, fait référence aux pre­miers vers d’un poème de Leop­ar­di. À la tra­duc­tion lit­térale (“pâles étoiles de la Grande Ourse”), les dis­trib­u­teurs français ont choisi un titre moins heureux. C’est sûre­ment la seule fausse note de cette relec­ture mod­erne et com­plexe des Atrides. S’é­car­tant de l’esthétique flam­boy­ante du Gué­pard, son précé­dent film, Vis­con­ti nous pro­pose ain­si la petite musique trag­ique et intime d’une famille (et non plus d’une caste) sur le déclin, un ter­reau plein de tabous et de non-dits que le per­son­nage prin­ci­pal doit remuer pour mieux pou­voir éclore.

Tout com­mence par une soirée dans un apparte­ment bour­geois de Genève. La caméra de Vis­con­ti se fau­file au milieu des coupes de cham­pagne et des dia­logues anodins pour chercher les pro­tag­o­nistes du drame. Et en par­ti­c­uli­er San­dra (Clau­dia Car­di­nale), qu’un morceau de musique (le prélude de César Franck) sort momen­tané­ment de l’allégresse des mon­dan­ités. L’état de rup­ture du per­son­nage ne peut pass­er inaperçu tant le soudain rac­cord à 360 degrés en souligne la force. Comme une madeleine de Proust un peu trop amère, les notes du piano annon­cent, en effet, le voy­age dans le temps que San­dra s’apprête à affron­ter avec son mari améri­cain, Andrew. Le lende­main, ils pren­nent ain­si la route. De Genève à Volter­ra, les paysages défi­lent à mesure que s’enchaînent de courts trav­el­lings autoroutiers, telle une réminis­cence des odyssées tem­porelles du Resnais de Marien­bad. Arrivés dans la demeure famil­iale, un ersatz de palais  rem­pli de ves­tiges antiques, le cou­ple doit se réap­pro­prier cet espace en décon­struc­tion, un lieu labyrinthique où les secrets se cachent der­rière les miroirs et où les fan­tômes rôdent dans les jardins à la lueur de la lune. Il y a tout d’abord ce père, que l’on célèbre aujourd’hui, tué par les nazis pen­dant la Sec­onde Guerre mon­di­ale et qui aurait été dénon­cé par sa femme (Marie Bell, éton­nante au détour d’une scène) et l’amant de celle-ci. Et il y a surtout Gian­ni (Jean Sorel, jeune pre­mier aux faux airs de Alain Delon), le frère red­outé, qui n’a pas com­plète­ment déserté les lieux et qui devient rapi­de­ment l’homme de trop, celui qui porte un secret encore plus lourd à porter : le soupçon d’inceste avec San­dra.

Aidé au scé­nario d’En­ri­co Medi­oli et de sa fidèle col­lab­o­ra­trice, Suso Cec­chi D’Amico, Vis­con­ti s’inspire des motifs d’un roman de D’Annunzio, Peut-être oui, peut-être non, pour mieux leur injecter de mul­ti­ples emprunts. Il cite aus­si bien “Le Jardin des Finzi-Con­ti­ni” pour l’évocation du nazisme – peut-être la par­tie la moins con­va­in­cante du film – que le mythe d’Élec­tre, pour la dimen­sion trag­ique. Véri­ta­ble fil rouge du film, San­dra est inter­prétée par Clau­dia Car­di­nale, déjà dirigée par Vis­con­ti dans Roc­co et ses frères et Le Gué­pard. Le rôle a été écrit sur mesure pour elle “pour l’ad­hérence soma­tique de sa fig­ure (la tête en par­ti­c­uli­er) avec ce qui, des femmes étrusques, est par­venu jusqu’à nous”[ref]Cité par Lau­rence Schi­fano in Vis­con­ti, une vie exposée, édi­tions Gallimard.[/ref]. Le réal­isa­teur utilise ain­si l’actrice comme une toile à émo­tions. Il insiste à plusieurs repris­es sur l’intensité de son regard félin pour mieux embrass­er sa plas­tique dans une démarche où le char­nel et une cer­taine frigid­ité cohab­itent non sans ambiguïté.

Loin de l’esthétisme en ciné­mas­cope et tech­ni­col­or du Gué­pard, Vis­con­ti choisit, avec San­dra, de resser­rer le cadre et de filmer en noir et blanc. Le tra­vail sur la pho­togra­phie est par­ti­c­ulière­ment admirable. Il est com­pa­ra­ble (dans un autre reg­istre) à celui accom­pli sur Nuits blanch­es, avec un jeu sur les con­trastes, tout en ombres et lumières, qui découpent l’espace et les vis­ages comme une allé­gorie des désor­dres intérieurs des per­son­nages. L’usage du noir et blanc donne aus­si au palais de Volter­ra un aspect presque anachronique qui serait com­plète­ment hors du temps s’il n’y avait ces intru­sions d’objets con­tem­po­rains (une caméra Super 8, une radio branchée sur des tubes six­ties) pour nous recon­necter avec le temps réel du réc­it. Grâce à cette dis­tan­ci­a­tion plas­tique, Vis­con­ti peut, non sans ironie, offrir des moments d’hyperthéâtralité assumée. La drama­ti­sa­tion de l’arrivée de Gian­ni et de ses retrou­vailles avec San­dra sem­ble ain­si tout droit sor­tie d’un gial­lo ital­ien. La direc­tion d’acteur ne cherche pas non plus la vraisem­blance nat­u­ral­iste, à l’image du jeu de Clau­dia Car­di­nale qui flirte avec l’expressionnisme du ciné­ma muet, ou encore des derniers adieux de Gian­ni où la douleur est com­plète­ment sur­jouée.

Cette théâ­tral­ité con­sen­tie est bien enten­du la con­séquence directe de l’inspiration trag­ique du scé­nario, avec son lot de men­songes, de trahisons et de sac­ri­fices. Le palais lui-même est appréhendé comme une scène de théâtre claus­tro­pho­bique où les lumières s’allument dès qu’un per­son­nage s’aventure dans une nou­velle pièce. Cette image récur­rente de la lumière n’est évidem­ment pas inno­cente. Si la tragédie antique est régie par une fatal­ité inéluctable, les per­son­nages de Vis­con­ti, ont la chance d’avoir encore suff­isam­ment de lib­erté pour être maîtres de leur des­tinée. Mais pour ce faire, il leur importe de “bien voir”, comme ne cessent de le rap­pel­er des échanges qui décli­nent à out­rance le champ lex­i­cal de la vue. Per­vers, le réal­isa­teur com­plex­i­fie le proces­sus en jux­ta­posant dif­férents niveaux de focal­i­sa­tion. Plusieurs regards se ren­con­trent donc : celui des per­son­nages (qui cha­cun à son niveau por­tent un “regard” sur le drame en cours), celui de Vis­con­ti (par l’usage des zooms qui vien­nent point­er active­ment un élé­ment du cadre), et enfin, un regard neu­tre (celui des plongées en plan large qui crée une dis­tance froide, proche du tra­vail d’ethnologue). Quoi qu’il en soit, dans San­dra, le cours des images reste régi par la même néces­sité : con­duire les per­son­nages vers un proces­sus de révéla­tion (mot qui prend tout son sens quand on le charge de son accep­tion pho­tographique). À l’image de la scène de la citerne, pre­mière con­fronta­tion entre San­dra et son frère (et peut-être plus beau pas­sage du film), il faut redescen­dre les escaliers en col­i­maçon du temps pour accéder à la clarté de l’esprit. L’empreinte du sou­venir, elle, restera à jamais mar­quée dans des eaux stag­nantes aux mul­ti­ples reflets.

Une chose est sûre. Tout est “pour­ri” à Volter­ra, de la ville sujette à décom­po­si­tion aux liens famil­i­aux meur­tris par la honte. Les tabous affleurent. L’un est his­torique et lié au nazisme. À ce niveau, l’acte de déla­tion de la mère de San­dra ne fait aucun doute. L’autre est plus intime et ren­voie à la rela­tion inces­tueuse entre le frère et la sœur, réal­ité qui affleure sans vrai­ment éclater. De ce soupçon d’un amour inter­dit, il reste des images qui par­lent d’elles-mêmes (l’alliance de San­dra que le frère veut porter) et surtout le livre écrit par Gian­ni, livre qui a juste­ment pour titre les pre­miers vers du poème de Leop­ar­di Vaghe Stelle del­l’Or­sa, et dont on ne sait pas trop si la matière “scan­daleuse” est pure pro­jec­tion ou témoignage d’adolescence. La boîte de Pan­dore ain­si ouverte et pour que San­dra puisse sere­ine­ment con­stru­ire sa nou­velle vie avec Andrew, il lui faut tuer (sym­bol­ique­ment ou non) père, mère et frère. La morale de Vis­con­ti est, en ce sens, qua­si psy­ch­an­a­ly­tique. La démarche, elle, n’est heureuse­ment jamais psy­chol­o­gisante. Et c’est là où San­dra trou­ve par­faite­ment sa place dans la fil­mo­gra­phie de Vis­con­ti : des ruines peut naître le renou­veau (qu’il soit poli­tique, social ou indi­vidu­el), ce qui sup­pose implaca­ble­ment l’anéantissement du passé.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Alain Delon, Je est un autre
Alain Delon, Je est un autre
Rocco et ses frères
Rocco et ses frères
L’Innocent
L’Innocent
Violence et passion
Violence et passion
Ludwig ou le crépuscule des dieux
Ludwig ou le crépuscule des dieux
Le Guépard
Le Guépard
Nuits blanches
Nuits blanches
Senso
Senso
Nuits blanches
Nuits blanches
L’Étranger
L’Étranger
Italie 60’s, Le rire et la satire
Italie 60’s, Le rire et la satire
Boccace 70
Boccace 70