© Le Pacte
Les Fantômes d’Ismaël

Les Fantômes d’Ismaël

de Arnaud Desplechin

  • Les Fantômes d’Ismaël
  • France2017
  • Réalisation : Arnaud Desplechin
  • Scénario : Arnaud Desplechin, Julie Peyr, Léa Mysius
  • Image : Irina Lubtchansky
  • Décors : Toma Baqueni
  • Costumes : Nathalie Raoul
  • Son : Nicolas Cantin, Sylvain Malbrant, Stéphane Thiébaut
  • Montage : Laurence Briaud
  • Musique : Grégoire Hetzel
  • Producteur(s) : Pascal Caucheteux, Vincent Maraval
  • Production : Why Not Productions
  • Interprétation : Mathieu Amalric (Ismaël), Marion Cotillard (Carlotta), Charlotte Gainsbourg (Sylvia), Louis Garrel (Ivan), Alba Rohrwacher (Arielle / Faunia), Hippolyte Girardot (Zwy)...
  • Distributeur : Le Pacte
  • Date de sortie : 17 mai 2017
  • Durée : 1h54

Les Fantômes d’Ismaël

de Arnaud Desplechin

Les vivants et les morts


Les vivants et les morts

Qui con­naît un peu la fil­mo­gra­phie d’Arnaud Desplechin se doutera que Les Fan­tômes d’Ismaël n’est pas que le mélo aux accents bergmaniens que l’habile cam­pagne pro­mo­tion­nelle du film souhaite tant ven­dre. Chez Desplechin, une piste nar­ra­tive peut en cacher mille autres, et les effets de chausse-trappes, de miroirs défor­mants et de poupées gigognes sont autant de tours de passe-passe que ce grand enchanteur dis­tille avec un savant mélange d’humour et d’âpreté. Le ciné­ma de Desplechin est résol­u­ment unique et irré­ductible aux nom­breux qual­i­fi­cat­ifs que l’on serait ten­té de lui assign­er, et Les Fan­tômes d’Ismaël ne déroge pas à la règle. S’y mêlent tout à la fois la fic­tion pure et les accents auto­bi­ographiques, la fil­i­a­tion avec la pro­pre fil­mo­gra­phie du cinéaste et les hom­mages à ses maîtres (Bergman, Hitch­cock), et cette manière si sin­gulière de représen­ter l’intime, à la fois rêche et lyrique, et de réu­nir dans le même mou­ve­ment le trag­ique et l’absurde, la comédie et le drame.

La femme au tableau

Les Fan­tômes d’Ismaël sem­ble faire la syn­thèse de tout ce qui a con­sti­tué le ciné­ma de Desplechin jusqu’à présent mais, cette fois, la greffe ne prend pas. Car il y a bel et bien deux films en un, résol­u­ment dis­tincts ; la per­méa­bil­ité des univers, des gen­res, l’extraordinaire cohérence des dif­férentes strates qui com­po­saient des œuvres comme Rois et Reine, Un con­te de Noël ou Trois sou­venirs de ma jeunesse font étrange­ment défaut ici. Les Fan­tômes d’Ismaël s’ouvre sur le film dans le film – il faut un peu de temps pour le com­pren­dre – que tourne Ismaël (Amal­ric), cinéaste. La fic­tion narre les aven­tures de Paul Dédalus, per­son­nage récur­rent des films de Desplechin, où il aura endossé plusieurs per­son­nal­ités : dans le film que tourne Ismaël, Dédalus est diplo­mate, ou bien espi­on, ou bien les deux, et il est incar­né par Louis Gar­rel. Le per­son­nage est un dou­ble fic­tion­nel du frère d’Ismaël, Ivan, que l’on ne ver­ra jamais. Ismaël est une sym­pa­thique et chaleureuse incar­na­tion de l’artiste tour­men­té, mais qui à la moitié de sa vie sem­ble avoir fait la paix avec ses démons. Il vit heureux avec Sylvia (Char­lotte Gains­bourg), une astro­physi­ci­enne dont il est éper­du­ment amoureux. Le cou­ple se réfugie régulière­ment dans une splen­dide mai­son en bord de mer. Dans cet endroit idyllique, sur­git d’outre-tombe, comme par magie, celle que tout le monde croy­ait morte : Car­lot­ta (Mar­i­on Cotil­lard), la pre­mière épouse d’Ismaël, dis­parue comme par enchante­ment plus de vingt ans aupar­a­vant, et bien déter­minée à retrou­ver sa vie d’avant, mari inclus.

Car­lot­ta, comme la morte de Sueurs froides d’Hitchcock, dont le por­trait peint fascine le per­son­nage incar­né par Kim Novak ; Car­lot­ta / Mar­i­on a ici aus­si droit à sa pein­ture, qui est le seul sou­venir qu’Ismaël a con­servé d’elle. L’hommage s’arrête là, car si dans le chef d’œuvre d’Hitchcock Car­lot­ta est morte de cha­grin, aban­don­née par son amant, la Car­lot­ta de Desplechin est plutôt celle qui a semé le dés­espoir autour d’elle, surtout celui d’Ismaël et celui de son père, lui aus­si cinéaste. Le tri­an­gle amoureux offre au film ses plus belles scènes, de la ren­con­tre en flash-back entre Sylvia et un Ismaël clochardis­ant à qui la jeune femme redonne lit­térale­ment une rai­son de vivre, aux scènes pro­pre­ment sur­réal­istes entre Car­lot­ta et Sylvia, entre curiosité mal­saine et jeu de pou­voir. Si l’on ne s’étonne guère de trou­ver Amal­ric par­fait dans cet univers qu’il con­naît comme sa poche, on ne peut que s’émerveiller devant Char­lotte Gains­bourg, que l’on n’avait jamais vue aus­si vibrante, aus­si incar­née – elle à qui on fait sou­vent jouer des per­son­nages dont la sen­si­bil­ité est à fleur de peau, un peu éthérée. Face à elle, dans le rôle de Car­lot­ta, Mar­i­on Cotil­lard est une stupé­fi­ante idée de cast­ing. Sans jamais se défaire de son sourire si car­ac­téris­tique, tou­jours aus­si indéfiniss­able, l’ac­trice incar­ne un per­son­nage à la fois réelle­ment ter­ri­fi­ant et boulever­sant, un être à la lim­ite du sur­na­turel qui échappe con­stam­ment à toute car­ac­téri­sa­tion, toute déf­i­ni­tion hâtive – un fan­tôme qui vient réclamer son dû, un mon­stre d’égoïsme et d’ingratitude qu’il est pour­tant impos­si­ble de con­damn­er. C’est à la fois le mir­a­cle de l’écriture, de la mise en scène de Desplechin et de l’engagement absolu de l’actrice, qui trou­ve là l’un de ses plus beaux rôles.

Gouffres théoriques

Porté par la pho­to splen­dide d’Irina Lubtchan­sky, Les Fan­tômes d’Ismaël tutoie des som­mets d’intensité que seules les digres­sions du film dans le film vien­nent faire retomber. Le goût de Desplechin pour les jeux de piste méta et les effets de miroir trou­ve sans doute pour le cinéaste une forme d’accomplissement dans cette fausse fic­tion qui est, pour le per­son­nage d’Ismaël, autant une obses­sion qu’une intense source de frus­tra­tion. Mais elles empêchent plus le film qu’elles ne l’enrichissent, le plombent inévitable­ment par un mon­tage fas­ti­dieux et le font dévi­er de son incroy­able puis­sance émo­tion­nelle en le tirant vers un curieux mélange de comique et de théorique, qui ne prend jamais vrai­ment. Le film est ain­si fait de curieux soubre­sauts, tel un chef d’œuvre qui se dérobe à lui-même, comme effrayé par sa pro­pre vir­tu­osité, et qui détourn­erait nos regards fascinés par la mon­stru­osité de ce com­bat d’amour et de mort vers une digres­sion anec­do­tique et futile, maquil­lée en trompe‑l’œil singeant l’artiste en proie aux affres de la créa­tion. La dernière scène, désar­mante de pureté, vient pour­tant nous rap­pel­er que Desplechin n’est jamais meilleur que quand il est au plus près de la vérité, sans théoris­er la fic­tion.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Deux pianos
Deux pianos
Spectateurs !
Spectateurs !
Spectateurs !
Spectateurs !
Frère et sœur
Frère et sœur
Frère et sœur
Frère et sœur
Tromperie
Tromperie
Tromperie
Tromperie
Roubaix, une lumière
Roubaix, une lumière
L’angle mort (Roubaix)
L’angle mort (Roubaix)
Roubaix, une lumière
Roubaix, une lumière
Les Fantômes d’Ismaël
Les Fantômes d’Ismaël
Trois souvenirs de ma jeunesse
Trois souvenirs de ma jeunesse