© Fuji Television Network
Après la tempête

Après la tempête

de Hirokazu Kore-eda

  • Après la tempête
  • (Umi Yori mo Mada Fukaku)
  • Japon2016
  • Réalisation : Hirokazu Kore-eda
  • Scénario : Hirokazu Kore-eda
  • Image : Yataka Yamazaki, Eiji Oshita (lumière)
  • Son : Yutaka Tsurumaki
  • Montage : Hirokazu Kore-eda
  • Musique : « Shin-Kokyu » Hanaregumi
  • Producteur(s) : Kaoru Matsuzaki, Akihiko Yose, Hijiri Taguchi
  • Production : Fuji Television Network, Aoi Pro Inc.
  • Interprétation : Hiroshi Abe (Ryota Shinoda), Yoko Maki (Kyoko Shiraishi), Taiyo Yoshizawa (Shingo Shiraishi), Kirin Kiki (Yoshiko Shinoda)...
  • Distributeur : Le Pacte
  • Date de sortie : 26 avril 2017
  • Durée : 1h58

Après la tempête

de Hirokazu Kore-eda

Le temps perdu de Kore-eda


Le temps perdu de Kore-eda

Hirokazu Kore-eda fait par­tie des réal­isa­teurs les plus con­stants et intimistes du ciné­ma japon­ais con­tem­po­rain : creu­sant son sil­lon, de Nobody Knows à Notre petite sœur, autour d’une œuvre domes­tique en demi-tons, il ne cesse de s’in­téress­er aux mod­èles famil­i­aux et, à tra­vers eux, à une cer­taine per­cep­tion de la cyclic­ité du temps. Après la tem­pête, qui s’était fait dis­cret dans la sélec­tion can­noise Un Cer­tain Regard 2016, sort aujourd’hui avec la répu­ta­tion d’un objet mineur. Pour autant, à y regarder de près, le film est pétri de qual­ités, de détails sub­tils, et se nour­rit d’un naturel déli­cieuse­ment authen­tique.

Famille impossible

Après la tem­pête fait le réc­it de vie d’un écrivain de quar­ante-cinq ans récem­ment divor­cé, qui mène une activ­ité de détec­tive privé pour nour­rir un pro­jet de roman et cherche dans le même temps à renouer avec son ex-femme et son fils. Un après-midi passé avec son fils est l’occasion d’un moment partagé en famille avec sa pro­pre mère, incar­née avec une mal­ice pince-sans-rire par Kirin Kiki, grande actrice japon­aise régulière­ment apparue dans le ciné­ma de Kore-eda. Or, un typhon éclate, et le groupe, com­plété par Kyoko venue chercher l’en­fant, doit pass­er la nuit ensem­ble, sur place — lais­sant entrevoir la pos­si­bil­ité éphémère d’une famille recom­posée.

Der­rière la fig­ure du père raté, Ryota (Hiroshi Abe) est surtout un homme qui ne ren­tre pas dans les cas­es — il se tape d’ailleurs lit­térale­ment la tête dans les encadrures de portes de l’appartement de sa mère. C’est un homme menteur, joueur, rêveur, respon­s­able par son com­porte­ment de la soli­tude dans laque­lle il se trou­ve. Kore-eda en fait pour autant un per­son­nage attachant, un grand enfant pris entre des aspi­ra­tions con­tra­dic­toires (être un père respectable à la vie rangée, embrass­er pleine­ment la vie incer­taine d’écrivain, vivre au présent en cédant à son amour du jeu). Par petites touch­es, il sug­gère un héritage pater­nel que Ryota entrevoit lui-même chaque jour davan­tage : celui d’un père duplice, joueur et buveur, dont le décès en amont du réc­it (comme dans Notre petite sœur) est le point de départ du film. L’om­bre portée du père sur la vie de Ryota est une référence sous-jacente per­ma­nente qui porte ce per­son­nage absent au cen­tre des prob­lé­ma­tiques du film.

Infusion cinématographique

La mise en scène du réc­it est, une fois de plus chez Kore-eda, d’un grand nat­u­ral­isme, retenant ses effets et allongeant les plans. Le matériel de tour­nage, que l’on sent léger, capte des intérieurs mod­estes sous une lumière douce et nette. La musique est, en dehors d’un sif­fle­ment badin enten­du de temps en temps, qua­si inex­is­tante ou intra-diégé­tique. Les espaces du film, une cité décrépie de ban­lieue où Kore-eda a passé son enfance et ado­les­cence, sont une grande force du film : l’attention portée à cer­tains angles de prise de vue sur les bâti­ments, comme à cer­tains détails (notam­ment l’aire de jeu, au cen­tre de la cité, con­stru­ite autour d’un énorme tobog­gan en forme de pieu­vre) fait sen­tir une réelle appro­pri­a­tion de l’endroit. Bien plus, le tra­vail sur le temps que mène Kore-eda est par­ti­c­ulière­ment fin, comme infusé à l’ensemble de son film (et au-delà, de sa fil­mo­gra­phie) : on y inter­roge ce que sig­ni­fie faire son deuil (d’un père, d’une épouse, d’une époque de sa vie), vivre dans le présent (“on doit remerci­er l’époque, toute mesquine qu’elle soit”), dépass­er les his­toires d’amour (“on n’aime que ce que l’on a per­du”). La présen­ta­tion de plusieurs généra­tions sous un même toit et le retour du héros à l’ap­parte­ment de son enfance dis­til­lent une doucereuse nos­tal­gie d’un état famil­ial idéal, tan­dis que la récur­rence de Hiroshi Abe et Kirin Kiki (vus notam­ment dans Still Walk­ing et I Wish) à l’échelle de la ciné­matogra­phie de Kore-eda tisse un lien de par­en­té entre les films et étend à l’ensem­ble de l’œuvre le sen­ti­ment de cyclic­ité et de pas­sage du temps. Le typhon, à l’o­rig­ine de la scène matricielle du film (Ryota et son fils atten­dant ensem­ble l’é­clair­cie tapis dans le jardin d’en­fants de la cité, comme un écho à l’en­fance de Ryota) syn­thé­tise par­faite­ment, par son ampleur tem­porelle et la par­en­thèse qu’il organ­ise dans le film, l’aspiration du cinéaste : faire naître un sen­ti­ment d’ab­solu à par­tir d’un moment qui sem­ble comme sus­pendu et en même temps maintes fois répété.

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