© Les Acacias
Ta’ang

Ta’ang

de Wang Bing

  • Ta’ang
  • Hong Kong, France2016
  • Réalisation : Wang Bing
  • Image : Shan Xiaohui, Wang Bing
  • Son : Emmanuel Soland
  • Montage : Wang Bing, Adam Kerby
  • Producteur(s) : Mao Hui, Wang Yang
  • Production : Chinese Shadows, Wil Productions
  • Distributeur : Les Acacias
  • Date de sortie : 26 octobre 2016
  • Durée : 2h27

Ta’ang

de Wang Bing

Une autre longue marche


Une autre longue marche

Les Ta’ang, une minorité eth­nique coincée entre la Chine et la Bir­manie, ten­tent de fuir un con­flit mil­i­taire et de franchir la fron­tière chi­noise. Pour son neu­vième long-métrage présen­té l’hiver dernier à Berlin, en suiv­ant des exilés en mou­ve­ment aux con­fins de la Chine, Wang Bing rad­i­calise la pré­car­ité d’un ciné­ma doc­u­men­taire qui regarde depuis À l’ouest des rails dans les marges les plus dému­nies de la société chi­noise. C’est dans ce no man’s land sous ten­sion qu’il porte sa caméra, pour un film bal­lot­té, frag­men­taire et for­cé­ment lacu­naire, mais aus­si rare, poli­tique et très humain. Le con­flit, dont les raisons pro­fondes nous échap­pent et qui n’apparaît que dans un hors champ se faisant par­fois pres­sant sur le cadre par le biais du son – bruits de tirs et explo­sions –, est le point de départ d’un film de survie qui observe la recom­po­si­tion de sol­i­dar­ités de groupe.

« Même les oiseaux se sont enfuis »

Une poignée de femmes et d’enfants, en déplace­ment per­pétuel dans les val­lées de Bir­manie, tra­ver­sant champs et riv­ières : voici le pro­gramme du film. La force de l’enjeu suf­fit à ten­dre le film comme une fic­tion : franchir la fron­tière, éviter les sol­dats et les mines, sim­ple­ment marcher et se nour­rir. Tout relève d’un effort, d’un appren­tis­sage de la survie. Wang Bing ne cesse en réal­ité de filmer cela : com­ment s’in­ven­tent les moyens de la survie lorsque l’on n’a rien? Quelle human­ité per­siste dans un tel con­texte ? Si le début du film pro­pose de côtoy­er le quo­ti­di­en d’un camp qui s’installe, en fil­mant com­ment mon­ter la tente de for­tune, manger, fumer, et sim­ple­ment rester là et atten­dre, le film dérive rapi­de­ment vers un dis­posi­tif en mou­ve­ment. On tente de tra­vailler dans un champ de canne à sucre, on reprend la route, on se sépare, on se rejoint. La caméra suit suc­ces­sive­ment plusieurs groupes de réfugiés, ne con­clut aucune his­toire (même si c’est – avec Feng­ming – le film de Wang Bing qui entre­tient le rap­port le plus étroit avec le réc­it, ne délivre aucun salut, la frag­men­ta­tion chao­tique du film faisant comme écho à l’horizon aveu­gle des exilés.

Les images du film, dans cette géo­gra­phie reculée et pour­tant menaçante, évo­quent même, sans le savoir, les sur­vivals post-apoc­a­lyp­tiques que nous pro­posent les films et jeux vidéo améri­cains – 28 jours plus tard, I Am Leg­end, The Last of Us… Le régime d’image de Ta’ang, ses paysages, ses fig­ures, sont d’autant plus proches des films de genre que ceux-ci s’approprient de plus en plus la fac­ture d’un réal­isme doc­u­men­taire – la nar­ra­tion en plus. Preuve s’il en fal­lait que le drame de la survie d’un groupe se suf­fit à lui-même, dépouil­lé de tout dra­ma hol­ly­woo­d­i­en. La marche des femmes, ployées sous le poids con­jugué des enfants et des (mai­gres) bagages, déter­minées mal­gré les coups de feu enten­dus au loin, offre ain­si au film par­mi ses scènes les plus fortes, par sa capac­ité à capter la rigueur d’un moment de pur effort, d’extrême résis­tance à l’abandon.

Solidarités recomposées

Un sec­ond pan du film, en alter­nance avec les séquences de migra­tion, s’in­téresse à la vie des groupes pris entre des forces cen­trifuges et cen­tripètes (par­tir dans l’inconnu retrou­ver un par­ent ou pren­dre le risque de rester ici ensem­ble?). C’est dans ces moments de pause, entre deux march­es, que la parole se libère pour s’informer, écouter les promess­es de lieux meilleurs, inter­roger un mari au télé­phone, trou­ver des solu­tions. La caméra cherche ces moments de com­mu­ni­ca­tion, comme autant de pos­si­bil­ités d’accéder à l’histoire des réfugiés – le réc­it d’une femme autour du feu, l’angoisse d’un coup de télé­phone. « Je ne sais pas ce que les autres sont devenus » entend-on au détour d’une con­ver­sa­tion. Dans l’exode, le corps social se recom­pose, sol­i­dar­ités famil­iales et sol­i­dar­ité de vil­lage s’en­tremê­lent, et le film se fait témoin de la nais­sance de formes poli­tiques inédites, à l’échelle micro d’un petit groupe de réfugiés réduits à rien.

La par­tic­u­lar­ité de ce film de Wang Bing tient dans sa con­cep­tion même, car sa grande dis­con­ti­nu­ité, provo­quée par les con­di­tions pré­caires du tour­nage en zone de con­flit, l’éloigne de la clô­ture ver­tig­ineuse qu’il avait pu trou­ver dans À la folie. L’éclatement nar­ratif, qui répond à l’éclatement géo­graphique et sociale des exilés, n’empêche cepen­dant pas à de belles scènes d’exister, comme celle de ce long et dra­ma­tique réc­it intime à la bougie, façon Georges de La Tour, ou cet éton­nant rire d’enfant, saisi incidem­ment sur la route quelques sec­on­des avant que ne réson­nent des coups de feu venus du fond de cette val­lée per­due. Plus loin, il faut en réal­ité regarder Ta’ang avec ses non-dits, avec le hors-champ de son mon­tage, comme symp­tômes d’un con­flit fan­tôme impos­si­ble à voir et destruc­teur de la pos­si­bil­ité même de doc­u­menter le réel.

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