© Théâtre du Temple
La Poursuite infernale

La Poursuite infernale

de John Ford

  • La Poursuite infernale
  • (My Darling Clementine)
  • États-Unis1946
  • Réalisation : John Ford
  • Scénario : Samuel G. Engel, Winston Miller, sur une histoire de Sam Hellman
  • d'après : le roman Wyatt Earp, Frontier Marshal
  • de : Stuart N. Lake
  • Image : Joseph MacDonald
  • Décors : James Basevi, Lyle R. Wheeler
  • Montage : Dorothy Spencer, Darryl F. Zanuck
  • Musique : Cyril J. Mockridge
  • Producteur(s) : Darryl F. Zanuck, Samuel G. Engel
  • Production : 20th Century Fox
  • Interprétation : Henry Fonda (Wyatt Earp), Linda Darnell (Chihuahua), Victor Mature (Doc John Hollyday), Walter Brennan (Old Man Clanton), Tim Holt (Virgil Earp), Ward Bond (Morgan Earp), Cathy Downs (Clementine Carter)...
  • Distributeur : Théâtre du Temple
  • Date de sortie : 4 mai 2016
  • Durée : 1h37

La Poursuite infernale

de John Ford

Figure(s) légendaire(s)


Figure(s) légendaire(s)

1946. John Ford réalise un pre­mier west­ern depuis sa par­tic­i­pa­tion à l’ef­fort de guerre, en tant que super­viseur du film sur la libéra­tion des camps d’extermination, faisant office de preuve pour le procès des nazis à Nurem­berg. Cette péri­ode d’après guerre voit notam­ment le west­ern évoluer, refu­sant pro­gres­sive­ment la banal­i­sa­tion de sa vio­lence et cer­tains de ses par­tis-pris (entre autres, le silence sur le géno­cide amérin­di­en). André Bazin analy­sait d’ailleurs My Dar­ling Clemen­tine comme le signe d’un dérè­gle­ment baroque du clas­si­cisme du genre, incar­né sept ans plus tôt par La Chevauchée fan­tas­tique du même Ford.

Double centre de gravité

En met­tant en scène deux légen­des (Doc Hol­l­i­day, le shérif Wyatt Earp) et un réc­it mythique et fon­da­teur de l’histoire de la con­quête améri­caine (la vengeance de Wyatt après le meurtre de son frère, la fusil­lade à O.K. Cor­ral), le cinéaste s’est lais­sé aller à l’exploration de ses motifs ciné­matographiques, de ceux qui ont fait sa pro­pre légende. Le film s’ouvre d’emblée sur l’image de l’épicentre géo­graphique du film, la célèbre Mon­u­ment Val­lée, à jamais asso­ciée au réal­isa­teur, et cen­tre de grav­ité de cette his­toire. Et plus que jamais, Ford n’inscrit pas son réc­it sous le prisme d’une vérac­ité his­torique, mais dans l’optique, lyrique, de mag­nif­i­cence, d’exultation de ces mythes héroïques, qua­si sacral­isés et con­stam­ment solen­nisés. Il faut voir com­ment tous les per­son­nages se figent quand Fon­da prononce « Wyatt Earp », ou quand le charis­ma­tique Doc Hol­l­i­day entre dans le saloon pour la pre­mière fois. Cette scène est d’ailleurs admirable dans le clas­si­cisme de sa réal­i­sa­tion : tous les regards se retour­nent vers Hol­l­i­day, mais Earp, lui, baisse les yeux, comme pour refuser de per­dre la vedette. Et la caméra délim­ite alors deux espaces grav­i­ta­tion­nels, l’un autour du shérif, l’autre autour de Hol­l­i­day, au bar. Tout l’enjeu émo­tion­nel de cette séquence est la réu­ni­fi­ca­tion des deux pôles vers un cen­tre con­ver­gent, pour la ren­con­tre tant atten­du entre les deux hommes.

Voilà qui est sans doute inhab­ituel pour un west­ern clas­sique, réal­isé par le maître absolu du genre : oblig­er son héros à partager la vedette, redéfinis­sant ain­si les con­tours formels et dra­ma­tiques habituels du genre. Ce n’est d’ailleurs pas sur le héros Earp que la belle fille de joie, Chi­huahua, porte tout son amour, mais sur Hol­l­i­day. La belle incon­nue, Clemen­tine, qui arrive en ville, est elle aus­si obsédée par Hol­l­i­day, avant de détourn­er son intérêt vers Earp, dessi­nant ain­si le tri­an­gle amoureux, cen­tre du réc­it qui struc­ture le film. Et le titre français, La Pour­suite infer­nale, atténue la dimen­sion roman­tique et amoureuse, les dis­trib­u­teurs voulant sans doute réin­sér­er le film dans la lignée spec­tac­u­laire et inten­sé­ment dra­ma­tique qui car­ac­térise une grande par­tie de l’œuvre du cinéaste.

C’est alors sous le prisme de cette redis­tri­b­u­tion des cartes et de cette déf­i­ni­tion géométrique en tri­an­gle que l’on peut com­pren­dre la rela­tion extrême­ment ambiguë entre Earp et Hol­l­i­day, entre viril­ité exac­er­bée, rival­ité, et com­plic­ité. Ce rap­port finit par se com­plex­i­fi­er, et même se détéri­or­er, par l’entrée en jeu des femmes. My Dar­ling Clemen­tine n’est pour­tant pas une charge misog­y­ne, mais plutôt une timide explo­ration homo­sex­uelle : dans cet Ouest encore sauvage et vio­lent régi par les hommes, dans cette ville de Tomb­stone encore hors-la-loi, la rela­tion entre les hommes se dérè­gle lors de l’arrivée de Clé­men­tine. C’est égale­ment une femme, Chi­huahua, qui fera tomber les masques, en désig­nant involon­taire­ment le respon­s­able du meurtre de James Earp, le jeune frère de Wyatt. Alors que pour­tant, tout avait com­mencé de manière qua­si idyllique entre les deux hommes, puisque dès le soir de leur ren­con­tre, après le tra­di­tion­nel verre partagé dans le saloon, Hol­l­i­day, ama­teur de théâtre et de Shake­speare, invite Earp à partager cet instant. Et dans une scène qua­si sur­réal­iste, il récite la tirade de Ham­let sous l’œil atten­tif de son ami. Et quand Chi­huahua se pré­cip­ite pour embrass­er son amant, et qu’elle décou­vre que Wyatt se tient déjà en sa com­pag­nie, ce n’est pas tant l’hostilité qu’elle a pour le Sher­iff qui l’exaspère, que la présence d’un car­ac­tère fort qui pour­rait devenir un rival amoureux.

Héroïsme fordien

Ce que Bazin définis­sait comme baroque, c’est sans doute l’évolution de l’esthétique de Ford, qui sem­ble ici quelque peu influ­encé par le film noir. Le cinéaste n’hésite en effet pas à jouer avec les éclairages clair-obscur, jeux d’ombres et autres effets de lumières. L’arrivée des frères Earp dans la ville de Tomb­stone, en pleine nuit, entre les lumières agitées de la ville, la pluie intense et les reflets humides, donne un effet visuel sai­sis­sant, plongeant d’emblée le film dans une atmo­sphère quelque peu ténébreuse. Il y a d’ailleurs un grand nom­bre de scènes noc­turnes, con­trastant avec les lumières éblouis­santes du west­ern tra­di­tion­nel (sauf pour l’affrontement final à O.K. Cor­ral, au petit jour, qui réha­bilite un sché­ma plus clas­sique). Le réc­it par ailleurs repose sur une con­struc­tion poli­cière, la traque du mys­térieux tueur de James. Et même si l’enquête est mise de côté durant le film pour laiss­er le temps de dérouler l’autorité crois­sante du shérif (et son inté­gra­tion dans la ville, illus­trée par la scène où Fon­da, assis sur une chaise, observe les mou­ve­ments des habi­tants tout en faisant des exer­ci­ces d’équilibre), c’est pour­tant avec une sché­ma polici­er que Ford établit son découpage (le meurtre en hors-champ, ou encore le gros plan sur la pen­den­tif, qui désigne le coupable).

L’intrigue étant enfin réglée, Ford peut repo­si­tion­ner cette quête indi­vidu­elle ven­ger­esse du per­son­nage prin­ci­pal dans les intérêts de la com­mu­nauté. Son com­bat final à O.K. Cor­ral se retrou­ve alors jus­ti­fié par la logique de con­quête de l’Ouest et de proces­sus de civil­i­sa­tion, puisque les meur­tri­ers de James sont autant d’obstacles pour le pro­grès et la con­struc­tion de la jeune nation améri­caine, dont le cinéaste a été l’un des plus beau médi­a­teur ciné­matographique. D’ailleurs, le dernier geste de Wyatt va en ce sens : après avoir neu­tral­isé le gang, il décide, dans un sur­saut de jus­tice, de laiss­er la vie sauve au leader. Encore une fois chez Ford, la colère des per­son­nages prin­ci­paux ne les sert pas unique­ment à eux-mêmes, mais sont béné­fiques pour tous. Avec My Dar­ling Clemen­tine, le réal­isa­teur a immor­tal­isé de fort belle manière la légende de Wyatt Earp et de Doc Hol­l­i­day, et a lais­sé à la postérité un west­ern absol­u­ment mag­nifique.

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