© Wilson Webb / DCM
Carol

Carol

de Todd Haynes

  • Carol
  • États-Unis, Royaume-Uni2015
  • Réalisation : Todd Haynes
  • Scénario : Phyllis Nagy
  • d'après : le roman The Price of Salt
  • de : Patricia Highsmith
  • Image : Edward Lachman
  • Décors : Judy Becket, Heather Loeffler
  • Costumes : Sandy Powell
  • Montage : Affonso Gonçalves
  • Musique : Carter Burwell
  • Producteur(s) : Elizabeth Karlsen, Tessa Ross, Christine Vachon, Stephen Woolley
  • Production : The Weinstein Company, Number Films Ltd, Killer Films
  • Interprétation : Cate Blanchett (Carol Aird), Rooney Mara (Therese Belivet), Kyle Chandler (Harge Aird), Sarah Paulson (Abby), Jake Lacy (Richard), Carrie Brownstein (Genevieve Cantrell)
  • Distributeur : UGC Distribution
  • Date de sortie : 13 janvier 2016
  • Durée : 1h58

Carol

de Todd Haynes

A Christmas Carol


A Christmas Carol

Pour qui trou­ve sur­cotée la fil­mo­gra­phie récente de Todd Haynes, Car­ol sera une divine sur­prise. Après avoir embaumé le ciné­ma de Dou­glas Sirk dans Loin du par­adis, le Cal­i­fornien a con­nu la con­sécra­tion cri­tique avec I’m Not There, œuvre dont l’ambition n’avait d’égale que l’affectation exas­pérante de sa manière. Au tombeau d’un maître, suc­cé­dait ain­si la décon­struc­tion d’une icône cul­turelle (Bob Dylan) en autant de numéros d’acteurs, à com­mencer par celui de Cate Blanchett, dont le trans­formisme rad­i­cal bat­tait Chris­t­ian Bale et Heath Ledger à leurs pro­pres jeux. Par­tant de ce con­stat, les retrou­vailles, huit ans plus tard, de la star aus­trali­enne et du réal­isa­teur cal­i­fornien dans un mélo­drame plan­tant à nou­veau sa tente dans l’Amérique corsetée des années 50 pou­vaient en laiss­er plus d’un per­plexe. Que l’on se ras­sure. Blanchett prête ici son prodigieux tal­ent à un rôle inou­bli­able, à l’image d’un film dénué de tout pas­tiche, mal­gré son air de famille trompeur avec tout un pan de l’histoire du ciné­ma clas­sique et de la télévi­sion post­mod­erne (Mad Men).

Imitation of Life

Loin du par­adis gênait par le sché­ma­tisme de son dis­posi­tif qui, à vouloir dupli­quer l’univers en Tech­ni­col­or de Sirk, n’en cher­chait pas moins à révéler au grand jour le refoulé homo­sex­uel de la fig­ure de Rock Hud­son, dont le suc­cès reste indis­so­cia­ble de celui du cinéaste alle­mand exilé à Hol­ly­wood. À la lit­téral­ité du geste, se mêlait donc une part d’ironie, qu’atténuait l’interprétation, désar­mante de sincérité, de Julianne Moore en épouse décou­vrant que son mari la trompe avec des hommes. Ce révi­sion­nisme aux couleurs flam­boy­antes pro­dui­sait l’effet d’une greffe expéri­men­tale dont la réus­site formelle n’allait pas sans heurts. À traits par­fois for­cés (l’invraisemblable scène du déje­uner bira­cial dans un bar réservé aux Noirs ; la représen­ta­tion car­i­cat­u­rale des gays du milieu de l’art mod­erne), Haynes jetait des passerelles à n’en plus finir avec le présent – classe, race, ori­en­ta­tion sex­uelle. À cette cri­tique sociale qui se récla­mait aus­si de l’héritage poli­tique d’un Fass­binder, Car­ol sub­stitue un pro­gramme aus­si mod­este que con­clu­ant : chercher le cœur bat­tant de ses deux per­son­nages, qui n’en for­meront plus qu’un le temps d’une étreinte.

Haynes est aidé dans sa quête par un scé­nario mûri pen­dant presque 15 ans par Phyl­lis Nagy, qui n’a retenu du livre de Patri­cia High­smith dont il est adap­té que l’essentiel : l’histoire d’une pas­sion inter­dite, racon­tée à la manière d’un roman polici­er, du point de vue de l’une des deux « coupables ». En s’en remet­tant à la sub­jec­tiv­ité de la plus jeune, Therese (Rooney Mara), qui remonte à la source de son désir comme on mène une enquête, le film fait de Car­ol tout à la fois une fig­ure tutélaire, une obses­sion amoureuse et une femme fatale qui se dérobe à l’emprise du regard. Ce regard, la pho­togra­phie en est le vecteur, grâce à un appareil qu’offre Car­ol à Therese pour encour­ager sa pas­sion nais­sante, et dont celle-ci use dans un pre­mier temps pour fix­er la présence de l’être aimé (autrement dit pour en con­jur­er l’évanescence). Ces clichés sont autant de preuves qu’elle rassem­ble, mue peut-être par le pressen­ti­ment d’un départ immi­nent, qu’une intim­ité encore bal­bu­tiante ne parvient pas à chas­s­er.

Cette dis­pari­tion se pro­duira lorsque Car­ol, en instance de divorce, est som­mée de choisir entre la pour­suite d’une liai­son scan­daleuse avec cette vendeuse de jou­ets de vingt ans sa cadette et la garde de son enfant. Haynes crève alors cette bulle fan­tas­ma­tique dans laque­lle une Therese tran­sie main­te­nait Car­ol et révèle sa triv­iale exis­tence de grande bour­geoise esseulée et mal­menée par le puri­tanisme ambiant. Tan­dis que Loin du par­adis se soumet­tait encore aux lois du genre mélo­dra­ma­tique en con­gé­di­ant chez elle Julianne Moore sous un tor­rent de vio­lons, la rup­ture au con­traire s’avère pour Therese éman­ci­patrice : elle devient pho­tographe au New York Times, où elle fait l’apprentissage de son indépen­dance après celui de son désir. L’enivrante lib­erté d’être fidèle à soi-même ne se gagne pas seule­ment en fuyant un monde hos­tile à sa dif­férence. De fait, la brèche ouverte par un road movie à mi-chemin du film n’empêchera nulle­ment Car­ol et Therese d’être rat­trapées par la sus­pi­cion de leurs con­tem­po­rains. À leur retour, l’une et l’autre devront chercher, seules mais avec ténac­ité, la lumière dans une ville qui n’aura eu de cesse de les enténébr­er.

Camera Obscura

La recréa­tion du New York désen­chan­té de 1952 est à cet égard sai­sis­sante. À l’optimisme à marche for­cée des années Eisen­how­er, qui s’apprêtent à débuter, Haynes et son chef opéra­teur Edward Lach­man opposent un espace urbain en forme de huis-clos. Les tonal­ités désat­urées de la palette chro­ma­tique et l’image gran­uleuse du Super 16 mm pro­jet­tent sur les deux amantes l’ombre du film noir sans que rien de la séduc­tion et du mys­tère asso­ciés au genre n’en sub­siste à l’écran. Les sur­cadrages accentuent la claus­tro­pho­bie dif­fuse qui sourd d’intérieurs faits de pas­sages, d’embrasures et d’enfilades de pièces sem­blables à de tristes dédales. Ce for­mal­isme trou­vera sa jus­ti­fi­ca­tion ultime dans le tres­saille­ment d’un plan final, boulever­sant, auquel le cinéaste nous aura minu­tieuse­ment pré­parés : une épiphanie qui advient au beau milieu d’un restau­rant, par la grâce d’une caméra sub­jec­tive aux élans de trans­port amoureux.

Pour y croire, il fal­lait aus­si deux inter­prètes à la hau­teur d’un tel sen­ti­ment. Avec ses yeux fix­es de poupée tout droit sor­tie du grand mag­a­sin où elle offi­cie au début du réc­it et ses joues rosies par l’hiver new-yorkais, Rooney Mara est absol­u­ment par­faite, tout entière retranchée dans un mutisme pré­da­teur. Ce vis­age encore mar­moréen se vein­era bien­tôt d’é­mo­tions qui cul­mineront dans une très belle scène char­nelle. Mais seule une actrice d’une plas­tic­ité hors-norme pou­vait faire miroi­ter les mul­ti­ples facettes de Car­ol. Cate Blanchett lui prête son prodigieux tal­ent, tout en mod­u­lant sa vir­tu­osité prover­biale, et c’est un bon­heur de la voir se ris­quer ain­si à la vérité de son per­son­nage plutôt que de se livr­er à une sim­ple per­for­mance. L’alchimie de leur ren­con­tre naît de frôle­ments et de regards, trans­ac­tions éro­tiques recon­duites de champ en con­trechamp et dont la sen­su­al­ité réchauffe chaque plan d’un feu qui brûle longtemps après la fin du générique. « No oth­er love can warm my heart/Now that I’ve known the com­fort of your arms », chante Jo Stafford dans l’un des stan­dards retenus pour la bande orig­i­nale. Entê­tant refrain qui pour­rait leur tenir lieu de via­tique.

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