Mountains May Depart

Mountains May Depart

de Jia Zhang-ke

Mountains May Depart

de Jia Zhang-ke

Pertes et persistances


Pertes et persistances

Jia Zhang-ke a com­mencé ce fes­ti­val en rem­por­tant le Car­rosse d’or, récom­pense remise par la SRF (Société des Réal­isa­teurs de Films) dans le cadre de la Quin­zaine des réal­isa­teurs ; le fini­ra-t-il avec un autre prix ? C’est de l’or­dre du pos­si­ble, y com­pris pour la Palme d’or car Moun­tain May Depart se dis­tingue net­te­ment du tout-venant et des erreurs de cast­ing de la com­péti­tion offi­cielle. L’im­pres­sion étrange qu’il dif­fuse après sa décou­verte ne vient pas con­tredire la cer­ti­tude que l’on a décou­vert l’un des films forts de cette édi­tion 2015. Et ce sen­ti­ment vient du meilleur bord, c’est-à-dire de l’é­ton­nement ent­hou­si­as­mant qu’il inspire, comme Jia Zhang-ke l’avait déjà provo­qué en présen­tant A Touch of Sin ici-même en 2013. Cette sen­sa­tion de redi­rec­tion que pou­vait sus­citer ce film à épisodes car­tographi­ant la vio­lence en Chine – plus souter­raine mais aus­si ter­ri­ble­ment présente ici – opère à plusieurs repris­es au sein d’un objet à la fois men­acé et gran­di par ses nom­breuses audaces nar­ra­tives et styl­is­tiques.

La belle, le parvenu et le prolétaire

L’hétérogénéité presque hir­sute du film a été ren­for­cée par deux inci­dents lors de la présen­ta­tion à la presse ce mar­di soir : le pro­logue a été remon­tré parce qu’il fut d’abord pro­jeté dans un mau­vais for­mat ; l’ap­pari­tion d’une surim­pres­sion figeant en rouge et noir les vis­ages de deux per­son­nes âgées (on pense aux affich­es de pro­pa­gande glo­ri­fi­ant le régime de Mao) alors que la scène d’un mariage de jeunes gens con­tin­u­ait par ailleurs de défil­er. Le pre­mier est plaisant car cette ouver­ture est extra­or­di­naire, le sec­ond inci­dent s’avère mag­nifique puisqu’il con­tient le cœur de Moun­tains May Depart : le pas­sage du temps, le poids du passé, la prob­lé­ma­tique des liens intergénéra­tionnels. Le point de départ réside ici en un tri­an­gle amoureux ; Tao se trou­ve entre deux amis d’en­fance. Zang et Lianzi se dis­putent ses faveurs dans un seg­ment que l’on pour­rait inti­t­uler «La Belle, le par­venu et le pro­lé­taire». Zang devient le pro­prié­taire d’une mine dans la ville de Fenyang, où tra­vaille Lianzi. On est en 1999, on s’ap­prête à bas­culer vers les promess­es du nou­veau mil­lé­naire. Ce mou­ve­ment se syn­thé­tise dans un for­mi­da­ble plan où le trio con­tem­ple la ruti­lante berline que Zang vient d’ac­quérir, tan­dis que passe dans l’ar­rière plan un défilé tra­di­tion­nel.

Même s’il y a eu A Touch of Sin aupar­a­vant, Moun­tains May Depart étonne par son amorce par­ti­c­ulière­ment tonique, sous le signe du tube des Pet Shop Boys, le pro­gram­ma­tique Go West, puis d’un déluge de défla­gra­tions de pétards et feux d’ar­ti­fice en l’hon­neur du nou­v­el an. Au sein de ce douloureux tri­an­gle sen­ti­men­tal, Tao se résout à épouser Zang dont la for­tune grossit expo­nen­tielle­ment, tan­dis que Lianzi fait face à un funeste des­tin de pro­lé­taire. Le cou­ple enfante bien­tôt d’un garçon affublé d’un prénom emprun­té à une nou­velle divinité de cette Chine néo-cap­i­tal­iste : Dol­lar.

Perte et mémoire retrouvée

En trois jalons chronologiques – 1999, 2014, 2025 – Jia Zhang-ke explore ces des­tinés en changeant à chaque étape le for­mat de pro­jec­tion ; par­tant du 1:1,37 presque car­ré on aboutit à l’hor­i­zon­tal­ité spec­tac­u­laire du 1: 2,35. Ce choix n’a rien d’une affé­terie, il fait courir l’idée d’un élar­gisse­ment du monde, de la néces­sité d’aug­menter la sur­face de l’im­age pour (espér­er) le cadr­er. Le temps entre passé et présent (Plat­form était déjà une tra­ver­sée du temps dessi­nant des des­tins indi­vidu­els au sein d’un groupe) et la car­togra­phie de l’e­space de la Chine con­stituent une matrice de l’œu­vre de Jia Zhang-ke. La nou­veauté con­stitue l’ou­ver­ture à un ciné­ma d’an­tic­i­pa­tion, dont le présent chi­nois – Still Life ou The World le for­mu­laient avec force – est en soi déjà pour­voyeur.

Moun­tains May Depart est une fable amère, ambitieuse et émou­vante dou­blée d’une dérive mélan­col­ique et insta­ble dans le passé récent, le présent et le pos­si­ble d’un pays déroutant, ce tigre que Lianzi, être brisé par sa con­di­tion de pro­lé­taire, dévis­age – à moins qu’il ne soit scruté par lui. Pour la pre­mière fois dans sa fil­mo­gra­phie Jia Zhang-ke fran­chit deux fron­tières : celle du présent et l’ex­térieur de la Chine – Dol­lar part vivre avec son père à Shang­hai puis en Aus­tralie après le divorce de ses par­ents. Il y oublie sa langue mater­nelle. Cette dynamique cen­trifuge implaca­ble et glaçante de la perte est con­tred­ite par le mou­ve­ment final d’une mémoire retrou­vée. Le truche­ment d’une sen­sa­tion musi­cale et une chaleureuse présence fémi­nine font émerg­er une logique souter­raine du lien par-delà l’e­space et le temps.

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