© Le Pacte
Trois souvenirs de ma jeunesse

Trois souvenirs de ma jeunesse

de Arnaud Desplechin

  • Trois souvenirs de ma jeunesse
  • France2014
  • Réalisation : Arnaud Desplechin
  • Scénario : Arnaud Desplechin, Julie Peyr
  • Image : Irina Lubtchansky
  • Décors : Toma Baqueni
  • Costumes : Nathalie Raoul
  • Son : Nicolas Cantin, Sylvain Malbrant, Stéphane Thiebaut
  • Montage : Laurence Briaud
  • Musique : Grégoire Hetzel
  • Producteur(s) : Oury Milshtein
  • Production : Why Not Productions, France 2 Cinéma
  • Interprétation : Quentin Dolmaire (Paul jeune), Lou Roy Lecollinet (Esther), Mathieu Amalric (Paul adulte), Olivier Rabourdin (Abel Dédalus, le père), Francoise Lebrun (Rose), Elyot Milshtein (Marc Zylberberg), Lily Taïeb (Delphine Dédalus), Raphaël Cohen (Ivan Dédalus), Pierre Andrau (Kovalki), Théo Fernandez (Bob), Clémence Le Gall (Pénélope)...
  • Distributeur : Le Pacte
  • Date de sortie : 20 mai 2015
  • Durée : 2h

Trois souvenirs de ma jeunesse

de Arnaud Desplechin

Last Action Hero


Last Action Hero

Cette année à Cannes, deux géni­teurs d’action heroes cultes vien­nent trem­per leur mytholo­gie dans un bain de jou­vence. Le pre­mier – on ne se lasse pas d’en par­ler – c’est bien sûr George Miller, qui offre à son Mad Max fétiche une renais­sance dou­blée d’un retour aux sources (très pro­fondes) du film d’action. Le sec­ond, c’est Trois sou­venirs de ma jeunesse de Desplechin, préquelle plus con­fi­den­tielle, mais non moins désirée par ses fan­boys, des aven­tures de Paul Dédalus dans Com­ment je me suis dis­puté… (Ma vie sex­uelle). À pre­mière vue, nor­malien sur la pente dépres­sive, pal­abreur hors pair, Dédalus n’a rien à faire à côté d’une innéité ciné­tique comme Max Rock­atan­sky. Tout les oppose, or c’est juste­ment ce qui les rassem­ble : l’un agit à la vitesse de la pen­sée, l’autre par­le aus­si vite qu’il cog­ite. Les deux mènent leur corps et leur vie à un train d’enfer, ils sont des aven­turi­ers et des vengeurs – à leur manière. Le Dédalus de Com­ment je me suis dis­puté était un aven­turi­er du lan­gage, sur­mon­tant des épreuves dif­fi­ciles et sec­ourant in fine son amour de jeunesse : en per­pétuelle quête de sens, il finis­sait par le trou­ver en changeant la vie d’Esther, la délivrant de son emprise à lui. Depuis vingt ans, le per­son­nage n’a cessé d’in­car­n­er, à quiconque restait coi devant la célérité de ses élu­cubra­tions, un héroïsme sen­ti­men­tal. Qui par­mi les intel­los de la cour du lycée, n’a jamais rêvé de mouler son corps chétif dans le cos­tume de Dédalus ? D’ob­jecter son babil génial au règne des taiseux ? Deux décen­nies plus tard, la préquelle retourne aux racines du héros, donc de sa quête d’idéal ; lequel, chez Desplechin, chem­i­nant sur les pentes de l’intime et de l’auto (biographique, fic­tion), ne pou­vait man­quer d’en pass­er par l’en­fance, Roubaix, et bien sûr Esther.

Le crépuscule de l’idole

Quand le film s’ouvre sur Paul dans une cham­bre au Tad­jik­istan, il est con­traint de quit­ter une amante que l’on devine plus affec­tée que lui. Son cœur n’est pas vrai­ment disponible, et sa tête est déjà en France où l’attend un poste impor­tant. Ain­si com­mence Trois sou­venirs de ma jeunesse, à l’endroit exact où le héros de Com­ment je me suis dis­puté devrait logique­ment se trou­ver : loin d’Esther. On se sou­vient qu’en quit­tant son amour de jeunesse, Paul trou­vait enfin sa cause de héros : en même temps qu’il achevait sa thèse, il com­pre­nait le sens de sa vie, d’avoir changé une femme, l’avoir ren­due plus forte, meilleure, parce qu’il l’avait quit­té. Sa mis­sion sen­ti­men­tale se sol­dait par l’a­ban­don d’Esther ; d’où l’héroïsme tenace du per­son­nage, si égoïste en apparence, qui se sac­ri­fi­ait pour celle qu’il ne par­ve­nait pas à ne plus aimer. Or, la beauté de ce vol­ume deux est con­tenue dans l’ellipse qui le sépare du pre­mier réc­it, laque­lle nous fait com­pren­dre dès l’entame que ce Dédalus plus mûr de vingt ans n’a plus grand-chose à voir avec le thésard qui devi­sait à livre ouvert. C’est le même corps mais plus lourd, sa démence ver­bale s’est tarie ; c’est un super-héros vieil­lis­sant, au seuil de son cré­pus­cule. Il a depuis longtemps rem­pli sa mis­sion, et son exis­tence n’est qu’une errance sans quête, sinon celle (essen­tielle, c’est tout l’enjeu du com­bat final con­tre le traître) de venger la pureté de son amour pour Esther – et à tra­vers lui l’en­fance.

Pour autant, ce couchant n’est rien sans le chemin par­cou­ru par Paul depuis le com­mence­ment. Le film mar­que ain­si des paliers entre les épo­ques, les gen­res et les régimes (de la fic­tion, de l’autofiction), pas­sant du fan­tas­tique – angois­sant –, au film d’espionnage lycéen – enivrant –, avant d’ap­procher le cœur du pro­jet : la ren­con­tre, la liai­son et la rup­ture avec Esther. Au dédale de la thèse, aux raids dis­cur­sifs du héros et aux laïus de sa bande d’agrégés, précède – puisque c’en est la genèse – la toute-puis­sance du con­te, de la bande dess­inée, et de l’épistolaire. Après tout, quoi de plus nor­mal que la matière livresque de Com­ment je me suis dis­puté (dans lequel les per­son­nages, à com­mencer par Paul, par­lent lit­térale­ment comme des livres) prenne racines dans les formes enfan­tines du roman ? C’est ain­si qu’après le con­te de sor­cière un peu ridicule, comme tout ce qui touche à la petite enfance chez Desplechin (qu’on se sou­vi­enne des deux fis­tons prodi­ges de Melvil Poupaud dans Un con­te de Noël, agaçants d’insouciance au milieu du champ de bataille névro­tique), sur­git un flam­boy­ant roman d’es­pi­onnage en Russie. Digne d’un « Tintin chez les Sovi­ets », on y suit Paul, âgé de 16 ans, se défil­er d’une vis­ite sco­laire pour con­fi­er son iden­tité à un juif recher­ché, en plein cli­mat de guerre froide. C’est l’occasion pour Desplechin de déploy­er son art du sto­ry­telling comme jamais ; lequel, envelop­pé dans la brume d’un Saint-Péters­bourg de polar «Bib­lio­thèque verte», com­bine l’al­lant d’un Spy Kids et la noirceur de La Sen­tinelle. À l’éducation intel­lectuelle que l’on red­outait, est préférée une pure jubi­la­tion romanesque, pro­logue à l’âme du film, du per­son­nage et de la saga : son édu­ca­tion sen­ti­men­tale.

First class

Ce n’est qu’après ces prélim­i­naires qu’Esther entre en scène. Épine dor­sale des aven­tures de Paul, son appari­tion réelle­ment trou­blante (rouge comme un fruit tox­ique, son air poupon lui con­fère un éro­tisme hors-la-loi – Lou Roy Lecollinet, dont c’est le pre­mier rôle, y est très promet­teuse) fait enfin entr­er le film dans cette recon­sti­tu­tion de jeunesse promise par son titre. Pro­jet casse-gueule s’il en est, sur lequel d’autres se sont brisé les dents, comme l’As­sayas d’Après Mai ou le récent Eden de Mia Hansen-Løve, qui pre­naient eux aus­si appui sur leur jeunesse (on les croit) sans par­venir à descen­dre des cimes de leur pré­ten­tion, au point d’être inca­pables d’en retrou­ver la saveur. Chez Desplechin, l’ensemble ne tient peut-être – en fait c’est presque sûr – qu’à l’histoire d’amour entre Esther et Paul, pas­sage que ni Assayas, ni MHL n’ont sérieuse­ment pris la peine d’aborder, et qui con­fère pour­tant sa sub­stance même à tout por­trait de jeunesse qui se respecte. Rapi­de­ment, le chapitre « Esther » bas­cule dans l’épistolaire. C’est leur mode d’échange priv­ilégié, déjà dans Com­ment je me suis dis­puté, la plus belle scène était une let­tre lue face caméra par Emmanuelle Devos – l’Esther d’alors –, décon­cer­tante de ten­dresse mater­nelle et de ten­sion inhérente à l’ar­ti­fi­cial­ité du dis­posi­tif. Ici, la scène est reprise à l’identique, mais c’est Paul qui déclame face caméra. Plus qu’une cor­re­spon­dance à l’en­cre turquoise, la réciproque du plan révèle un lien d’ini­ti­a­tion mutuel, et l’ar­ti­fi­cial­ité du procédé la pro­fonde – et heureuse – aver­sion de Desplechin pour le nat­u­ral­isme. Favorisant le prisme de l’imag­i­naire à celui de la recon­sti­tu­tion pré­cau­tion­neuse, peu lui importe la crédi­bil­ité du con­texte (tout l’in­verse d’As­sayas, chez qui le réc­it dessi­nait moins la tra­jec­toire orig­i­nale d’un per­son­nage, qu’il n’é­tait pré­texte à exhiber des vélosolex et des Qua­tre ailes), seules comptent les péripéties d’une ini­ti­a­tion orig­i­nale – dût-il en pass­er par tous les arti­fices de la thérapie.

Trois sou­venirs de ma jeunesse trace un chemin de let­tres et de mots, au bout duquel Paul, en aven­turi­er freu­di­en (il part à la recherche du sens de sa vie comme de l’Arche per­due), com­prend que sa mis­sion avait con­sisté à ren­dre Esther meilleure. C’est pourquoi, dans un com­bat final, Dédalus venge son idéal amoureux, et à tra­vers lui l’enfant qu’il était. Sous ses airs de retour à la nor­male, de petite vic­toire réac­tion­naire sur la lib­erté d’un jeunesse prê­teuse, c’est en réal­ité la défense d’un attache­ment absolu, pur comme le sont les amours d’enfants, que le super-héros triste et seul qu’il demeure au fond de lui – quoique fail­li­ble lui aus­si – pro­tège bec et ongles jusqu’à la fin. En deux films, Desplechin racon­te le drame des amours de jeunesse à l’ag­o­nie, qui, pour achev­er la mue, doivent tranch­er les derniers fils d’at­tache­ment. L’inconnue de la névrose, posée dans Com­ment…, c’était son départ loin d’Esther, mal­gré l’amour indéchirable qui les liait tou­jours. Jus­tici­er vieil­lis­sant et soli­taire, il est ce vieux briscard sen­ti­men­tal dont per­son­ne ne remar­que les médailles, et dont le des­tin héroïque nous rap­pelle que la mis­sion d’un amant, c’est d’améliorer la per­son­ne qu’on aime. Jubi­la­toire et fougueux, Trois sou­venirs de ma jeunesse remonte ain­si le fil d’une mytholo­gie (et d’un ciné­ma) que l’on croy­ait dépres­sive, mais dont le noir de ses racines n’est peut-être pas si noir que cela.

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