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L’Innocent

L’Innocent

de Luchino Visconti

  • L’Innocent
  • (L'Innocente)
  • Italie, France1976
  • Réalisation : Luchino Visconti
  • Scénario : Suso Cecchi D'Amico, Enrico Medioli, Luchino Visconti
  • d'après : le roman L'Innocent
  • de : Gabriele D'Annunzio
  • Image : Pasqualino De Santis
  • Montage : Ruggero Mastroianni
  • Musique : Franco Mannino
  • Producteur(s) : Giovanni Bertolucci
  • Interprétation : Giancarlo Giannini (Tullio Hermil), Laura Antonelli (Giuliana Hermil), Jennifer O'Neill (Teresa Raffo), Rina Morelli (la mère de Tullio), Massimo Girotti (le comte Stefano Egano), Didier Haudepin (Federico Hermil), Marie Dubois (la princesse), Roberta Paladini (Mlle Elviretta), Claude Mann (le prince), Marc Porel (Filippo d'Arborio)...
  • Date de sortie : 6 mars 2013
  • Durée : 2h05

L’Innocent

de Luchino Visconti

La Chute


La Chute

La fin de la car­rière de Vis­con­ti sem­ble moins con­nue et moins appré­ciée que le reste de son œuvre. Se retrou­vant physique­ment dimin­ué suite à un acci­dent vas­cu­laire cérébral sur­venu pen­dant le tour­nage de Lud­wig, Vis­con­ti parvien­dra tout de même à réalis­er encore deux films : Vio­lence et Pas­sion et L’Innocent. À bien des égards, ces films se révè­lent être plus intimistes, plus tenus, moins grandil­o­quents diront ses détracteurs, extrême­ment clas­siques et pré­cis dans leur con­struc­tion. Certes, Vis­con­ti a tou­jours été un grand clas­sique. Mais son goût pour les grandes fresques l’a sou­vent amené à con­cevoir une mise en scène mon­u­men­tale, à grands coups de décors et de cos­tumes lux­ueux, con­coc­tant de grandes scènes avec pléthores de fig­u­rants, comme mué par un désir sourd de ressus­citer véri­ta­ble­ment un monde révolu. Mais L’Innocent se révèle être un petit bijou de con­struc­tion, sim­ple et implaca­ble, extrême­ment pré­cis, lais­sant une grande place aux dia­logues ; une clarté du trait à même de nous faire appréci­er la pro­fonde com­plex­ité de l’histoire et de la psy­cholo­gie des dif­férents per­son­nages.

Avec Vio­lence et Pas­sion et L’Innocent, nous sommes tenus à l’écart d’un monde qui n’a pas for­cé­ment besoin d’être mon­tré pour être con­vo­qué. Mais ce qui fait indé­ni­able­ment le lien entre ces deux derniers films et le reste de l’œuvre de Vis­con­ti, réside dans le fait qu’ils rela­tent, à des épo­ques dif­férentes, la lente mais inex­orable chute d’un homme qui voit le réel lui échap­per. Que ce soit Mort à Venise, Le Gué­pard, Lud­wig, ou l’adaptation de L’Étranger de Camus, on voit que Vis­con­ti a bel et bien été, durant la sec­onde par­tie de son œuvre, obsédé par l’idée de met­tre en scène des hommes seuls, déli­rants, livrés à eux-mêmes, dans un monde qu’ils ne peu­vent saisir, qui leur échappe et qui va les anéan­tir.

Étrange par­cours que celui de Vis­con­ti. Issu de la noblesse ital­i­enne, assis­tant de Renoir, réal­isant de grandes fresques sociales, affil­ié au par­ti com­mu­niste ital­ien, il choisira, pour son dernier film, d’adapter un roman de celui qui fut con­sid­éré un temps comme étant le chantre du déca­den­tisme, et dont les idées auraient inspiré l’idéologie fas­ciste. Sans doute inspiré par Renoir, Vis­con­ti, dans ses pre­miers films, choisit de mon­tr­er de façon brute et sans arti­fice dif­férents aspects de la vie du peu­ple ital­ien. Ori­en­tant ensuite dif­férem­ment le choix de ses sujets, Vis­con­ti, dès Sen­so, voit cer­tains cri­tiques lui reprocher de trahir ses pre­miers films. Pour­tant, on peut con­sid­ér­er que la fin de son œuvre mar­que le pen­dant à ses débuts, et ce de façon d’autant plus admirable que le cinéaste, en s’attachant à la pein­ture des com­porte­ments de la noblesse et de la grande bour­geoisie, c’est à dire du milieu dont il est issu, esquisse autant une cri­tique de classe qu’une aut­o­cri­tique.

Déca­dente, certes, l’histoire de L’Innocent l’est. Et l’on sent par­faite­ment l’influence de Bar­bey d’Aurevilly sur D’Annunzio, notam­ment dans cette façon de plac­er un homme faible entre deux femmes, l’une étant l’épouse naïve, l’autre la maîtresse au poten­tiel éro­tique en apparence plus affir­mé. Bien sûr, comme chez le romanci­er français, l’impression pre­mière que font naître en nous ces femmes se nuancera jusqu’à anéan­tir un sché­ma psy­chologique dont l’excessive sim­plic­ité ne pou­vait être que sus­pecte. Mais ce que Vis­con­ti mon­tre, c’est la pau­vreté intérieure de cet homme, de ce grand bour­geois de la fin du dix-neu­vième siè­cle. Cet homme qui de par sa for­tune famil­iale n’est pas obligé de tra­vailler pour vivre, n’a alors rien d’autre à faire que d’entretenir un culte du moi, une image de lui assez sat­is­faisante pour paraître dans les salons. Avec une muflerie dont il ne sem­ble même pas avoir con­science, il délaisse sa femme pour par­tir vivre avec sa maîtresse. Mais l’épouse aban­don­née, durant l’absence du cher mari, s’éprend d’un jeune écrivain à suc­cès et tombe enceinte. Lassé de sa maîtresse, revenant dans la chaleur du foy­er, notre dandy, soudain de nou­veau épris de sa femme, apprend la ter­ri­ble nou­velle.

Inac­t­if, ayant fait un mariage de façade pour ne pas cho­quer les bonnes mœurs d’une grande bour­geoisie qui se veut vertueuse, Tul­lio Her­mil n’a rien de pré­cis à faire de pré­cis car il ne pos­sède aucun tal­ent par­ti­c­uli­er. Il est con­fron­té au dilemme suiv­ant : com­ment faire sen­tir à autrui sa puis­sance ? Le pou­voir éro­tique de sa maîtresse l’attire fatale­ment à elle. En faisant la con­quête de cette créa­ture désir­able et désirée, Tul­lio Her­mil sait par­faite­ment qu’il jouit d’une femme qui excite les con­voitis­es. Il obtient d’elle deux sat­is­fac­tions : un sen­ti­ment de supéri­or­ité sur les hommes de sa classe et une jouis­sance sex­uelle véri­ta­ble dont il a besoin pour pimenter un quo­ti­di­en ter­ri­ble­ment morne.

Revenant auprès de son épouse, il apprend que celle-ci a eu une aven­ture avec un jeune écrivain à suc­cès. Feignant de dén­i­gr­er cet homme, Tul­lio Her­mil voit alors cette femme, avec qui il est mar­ié, sous un autre jour. Cette femme qu’il a lais­sée, qu’il a humil­iée, qu’il a tou­jours con­sid­érée comme une sœur – ce qui revient à lui ôter tout attrait sex­uel – se révèle pos­séder un charme qui a un impact sur un jeune écrivain dont le pou­voir de séduc­tion est loin de laiss­er indif­férentes les femmes de la haute société. Tel un enfant voy­ant un autre enfant s’intéresser à un jou­et qu’il a aban­don­né, Tul­lio Her­mil s’éprend de sa femme et décou­vre alors chez elle un corps et un être de désir. Il veut récupér­er son bien, et ce avec d’autant plus d’empressement qu’il con­state avec effare­ment que son bien a plus de valeur qu’il ne l’imaginait, et que l’é­clat de cette valeur rejail­li­ra sur lui et con­tentera son désir de puis­sance.

Vis­con­ti s’appuie sur le roman de D’Annunzio pour mon­tr­er l’aspect pro­fondé­ment déca­dent de la grande bour­geoisie romaine. Vivant dans le luxe et l’oisiveté, dans une fin de siè­cle imprégnée par les échos niet­zschéens, ces hommes qui se voudraient des surhommes, niant les lois et riant de la morale religieuse, ne peu­vent que som­br­er. Le per­son­nage de Tul­lio Her­mil est comme un par­fait exem­ple des lim­ites et même de la per­ver­sion intrin­sèque à l’idée d’un indi­vid­u­al­isme aris­to­cra­tique qui, dans son désir de paraître et de se dis­tinguer, ne révèle au fond que sa pro­pre mis­ère intérieure.

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