Inherent Vice

Inherent Vice

de Paul Thomas Anderson

  • Inherent Vice
  • États-Unis2014
  • Réalisation : Paul Thomas Anderson
  • Scénario : Paul Thomas Anderson
  • d'après : le roman Vice caché
  • de : Thomas Pynchon
  • Image : Robert Elswit
  • Décors : Amy Wells
  • Costumes : Mark Bridges
  • Montage : Leslie Jones
  • Musique : Jonny Greenwood
  • Producteur(s) : JoAnne Sellar, Daniel Lupi, Paul Thomas Anderson
  • Production : IAC Films, Ghoulardi Film Company
  • Interprétation : Joaquin Phoenix (Larry «Doc» Sportello), Josh Brolin (Christian F. «Bigfoot» Bjornsen), Owen Wilson (Coy Harlingen), Katherine Waterston (Shasta Fay Hepworth), Reese Witherspoon (Penny Kimball), Benicio Del Toro (Sauncho Smilax), Jena Malone (Hope Harlingen), Michael K. Williams (Tariq Khalil), Martin Short (Rudy Blatnoyd)
  • Directrice artistique : Ruth De Jong
  • Distributeur : Warner Bros
  • Date de sortie : 4 mars 2015
  • Durée : 2h29

Inherent Vice

de Paul Thomas Anderson

Los Angeles Parano


Los Angeles Parano

Chose éton­nante : l’œuvre du romanci­er Thomas Pyn­chon, fig­ure de la moder­nité lit­téraire améri­caine en activ­ité depuis un demi-siè­cle, n’avait jamais été adap­té au ciné­ma. Œuvre digres­sif, dense, extrav­a­gant, pro­pre à impres­sion­ner les réal­isa­teurs mais sans doute ne faut-il juste­ment pas s’étonner que Paul Thomas Ander­son, rompu aux enchevêtrements nar­rat­ifs en tous gen­res, ait franchi le pas le pre­mier – mieux vaut tard que jamais. Inher­ent Vice, pub­li­ca­tion récente de Pyn­chon (2009), suit les inves­ti­ga­tions tortueuses de Doc (Joaquin Phoenix), détec­tive privé et junkie, dans le Los Ange­les psy­chédélique de 1970, à la recherche d’une fille, puis d’un homme d’affaires, puis peu à peu tout sim­ple­ment d’une vérité qui se dérobe insolem­ment à lui. Dévelop­pant une con­fu­sion nar­ra­tive assez repous­sante, au pre­mier abord, puis intri­g­ante, et en fin de compte presque jouis­sive, libéra­trice, le film oscille entre décrépi­tude hip­pie et authen­tique bouf­fon­ner­ie mais n’arrive tout de même pas à nous con­va­in­cre totale­ment.

Master-mind ?

Il y a sept ans, la car­rière (ou l’œuvre, selon la préférence) de Paul Thomas Ander­son con­nais­sait avec There Will Be Blood un soubre­saut assez inespéré. Bal­ayant tous les signes de fléchisse­ment du sale gosse d’Hollywood, le film ren­ver­sait la bal­ance sur à peu près tous les ter­rains : bon accueil cri­tique, récom­pens­es de pres­tige, faveurs du box-office (prov­i­den­tielles pour un auteur alors de plus en plus défici­taire), etc. Mais là n’est pas l’essentiel. Un vieux soupçon selon lequel on aurait trop vite érigé ce faux génie en démi­urge scors­esien, boulet traî­nant aux chevilles de PTA depuis ses tout débuts, s’est comme détaché de lui à cet instant. C’est à une nou­velle allure que l’auteur a pu soudain se met­tre à marcher, allure moins pétaradante, pas vrai­ment plus rapi­de mais comme allégée, s’avançant libre­ment dans les méan­dres de ses réc­its, d’une façon presque oublieuse : comme les antag­o­nismes de There Will Be Blood qui se font et se défont (le prêtre, le frère, le fils, etc.), dis­parais­sent les uns après les autres d’un film qui sem­ble sim­ple­ment se dés­in­téress­er d’eux ; comme, encore, le bal­ayage tem­porel dis­ten­du de The Mas­ter, œuvre encore plus élas­tique que la précé­dente.

À un principe de fil d’Ariane (le télé­phone arabe de Mag­no­lia, rebondis­sant agile­ment d’une trame à une autre), le sec­ond temps de la car­rière de PTA a sub­sti­tué une écri­t­ure en sac de nœuds bien plus flot­tante et tortueuse, dont Inher­ent Vice serait sans doute le point d’incandescence. Impos­si­ble, ou presque, d’en suiv­re l’intrigue : l’expérience du film se résume bien vite à la con­tem­pla­tion d’un mag­ma en mou­ve­ment où les per­son­nages, les odeurs, les matières, les infor­ma­tions, tournoient toutes ensem­ble et repro­duisent à l’infini la même con­fu­sion. On s’en inquiète d’abord, avant d’y percevoir une sorte de délivrance : le film défile comme un délire de malade, une nausée hal­lu­cinogène ; ses fron­tières se dis­sipent, les chapitres sem­blent inter­ver­tis, il ne nous est sug­géré en somme que de nous aban­don­ner à ce grand dédale amnésique.

Génération désenchantée

Inher­ent Vice perd vite son cap et vogue donc au hasard des flots : pour tout hori­zon, un grand effeuille­ment de la fin des enchante­ments hip­pies. Au fil des péré­gri­na­tions de Doc, d’un asile de fous à un salon de mas­sage, une même sen­sa­tion d’euphorie fanée par­court toute la faune du réc­it : des doux junkies aux brutes endur­cies, des savants fous aux filles de la plage, la fête est passée et les rides se creusent. Le mas­sacre per­pétré par le clan Man­son, régulière­ment réin­vo­qué dans les dia­logues comme un fait d’actualité con­tem­po­rain de l’action, vient y son­ner le glas du flower pow­er : d’une utopie col­lec­tive, les six­ties se sont mues en une épidémie de soli­tude, un Styx en crue ruis­se­lant ses dernières eaux dans les rues de Los Ange­les, char­ri­ant avec elles quelques pau­vres âmes hagardes qui se croisent sans se recon­naître. C’est cer­taine­ment l’une des plus belles idées du film.

Ain­si l’on pour­rait volon­tiers faire d’Inher­ent Vice le dernier volet de cette con­tre-his­toire de l’Amérique con­tem­po­raine qui fut le sec­ond souf­fle de Paul Thomas Ander­son : con­tre-his­toire entamée par la prospec­tion démo­ni­aque du pét­role, pour­suiv­ie dans les pas­sions pseu­do-religieuses de l’après-guerre, et achevée sur l’évanouissement mor­bide du psy­chédélisme ; donc une his­toire de la démence et des regrets, des utopies malades et de leurs médiocres prophètes ; une his­toire, égale­ment, enivrée de vapeurs chim­iques (le pét­role, l’éther, l’héroïne). Mais PTA reste ce qu’il a tou­jours été, à savoir un excel­lent faiseur de séquences pour­tant per­du dans ses pro­pres films, bien meilleur per­formeur qu’architecte : il y a dans Inher­ent Vice beau­coup à savour­er, pas grand-chose à retenir. Il restera ten­tant d’y voir une sorte de Grand Som­meil cuis­iné à la mar­i­jua­na et aux acides : même enquête ten­tac­u­laire qui se trans­forme peu à peu en spi­rale intéri­or­isée par le détec­tive, même défile­ment cauchemardesque des vis­ages des sus­pects et des vic­times, en faran­dole infer­nale. Cepen­dant il reste étrange­ment impos­si­ble de ranger le film de Hawks à côté de celui d’Anderson : sans doute parce que les engrenages du pre­mier sem­blent tou­jours mus par une intel­li­gence et une mémoire qui man­quent, bien cru­elle­ment, à la frénésie du sec­ond.

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