Intégrale Éric Rohmer

Intégrale Éric Rohmer

de Éric Rohmer

  • Intégrale Éric Rohmer
  • Réalisation : Éric Rohmer
  • Éditeur DVD : Potemkine / Agnès b DVD
  • Date de sortie DVD : 19 novembre 2013
  • Conseiller éditorial : Noël Herpe
    Illustrations : Nine Antico

Intégrale Éric Rohmer

de Éric Rohmer

Le « rayon rouge » et le « rayon bleu » : Rohmer moderne antimoderne


Le « rayon rouge » et le « rayon bleu » : Rohmer moderne antimoderne

Ain­si dis­cour­ait peu avant sa dis­pari­tion le réal­isa­teur du Ray­on vert à la Ciné­math­èque française : « J’aime bien les DVD, là-dessus je suis mod­erne, je suis pour les pro­grès tech­niques du ciné­ma et c’est très bien que les DVD exis­tent. »[ref]In Morceaux choi­sis de deux ren­con­tres à la Ciné­math­èque française avec Éric Rohmer : en 2004, à l’oc­ca­sion de la rétro­spec­tive de ses films, lors d’une ren­con­tre avec des étu­di­ants de ciné­ma, et en 2007 quand il par­ticipe à une « Expéri­ence-ciné­ma » sur la parole dans ses films.[/ref] Et pour­tant, lui qui avait décou­vert le ciné­ma au sein de cette insti­tu­tion pou­vait encore tenir ces pro­pos : « Moi-même je l’avoue, et cela peut indign­er cer­taines per­son­nes, je ne vais plus au ciné­ma. Je peux mieux savour­er un film, je peux mieux le juger, si je le vois sur l’écran vidéo plutôt que si je le vois dans une salle. »[ref]Entretien filmé entre Bar­bet Schroed­er et Éric Rohmer aux Films du Losange, 2006.[/ref] Si Rohmer explique que ces con­di­tions de vision­nage sont meilleures pour lui en rai­son de son âge, de sa mau­vaise vue et d’une cer­taine claus­tro­pho­bie, il n’en reste pas moins qu’il énonce pour finir : « Je préfère net­te­ment voir un film en vidéo, con­traire­ment à ce que pensent cer­tains puristes. »[ref]Ibid.[/ref]

Avec une audace toute pro­pre à Rohmer, se définit ici l’identité d’un cinéphile mar­qué par un véri­ta­ble plaisir ciné­matographique, plaisir accru par la pos­si­bil­ité de voir et revoir un film sur sup­port DVD, et celle d’un cinéaste à la fron­tière entre clas­si­cisme et moder­nité qui énonçait et assumait verte­ment le para­doxe dont il rel­e­vait : « Moi-même je me con­sid­ère comme faisant du ciné­ma clas­sique ; mais avec une cer­taine ouver­ture mod­erne. »

L’édition inté­grale de ses films déclinée en DVD et en Blu-Ray par les édi­tions Potemkine/Agnès b. est l’opportunité rêvée de se rep­longer dans l’univers rohmérien et d’approcher le para­doxe dont relève son œuvre. Noël Herpe, à qui l’on doit de nom­breux travaux sur Rohmer, a assuré le con­seil édi­to­r­i­al de cette édition[ref]Voir Rohmer et les autres, un entre­tien inédit pub­lié dans Le Cel­lu­loïd et le Mar­bre, l’article « Rohmer » dans Le Dic­tio­n­naire de la pen­sée du ciné­ma.[/ref]. Il sign­era d’ailleurs avec Antoine de Baecque une biogra­phie de Rohmer à paraître en jan­vi­er 2014 chez Stock. Cette édi­tion est d’une grande qual­ité matérielle, aus­si bien visuelle et graphique (Nine Anti­co), que par le riche appareil de sup­plé­ments, notam­ment des entre­tiens inédits, qui réjouira rohmériens et autres cinéphiles. Les sup­plé­ments éclairent dans leur grande majorité le film à tra­vers le prisme du doc­u­men­taire, de la cri­tique, de l’entretien et de la scène com­men­tée. Ain­si sont judi­cieuse­ment mis en regard pour Ma nuit chez Maud par exem­ple un doc­u­men­taire sur Une étu­di­ante d’aujourd’hui, un entre­tien avec Françoise Fabi­an et une émis­sion de ciné­ma réu­nis­sant le pro­duc­teur, l’acteur et un cri­tique. Les sup­plé­ments sont dans une grande mesure en rela­tion étroite avec le film mais l’abondance des matéri­aux mis à la dis­po­si­tion du pub­lic implique des regroupe­ments par­fois con­traints. Ils con­tribuent cepen­dant à appréhen­der générique­ment les films de Rohmer, à la fron­tière du doc­u­men­taire, du télé­film, de l’autobiographie, du film didac­tique ou péd­a­gogique, de la con­ver­sa­tion, de la pièce radio­phonique, du théâtre…On se réjouira encore de pou­voir décou­vrir des clips réal­isés par Rohmer (pour Rosette ou Arielle Dom­basle) ou des pièces de théâtres écrites, mis­es en scène par Rohmer, comme des travaux audio­vi­suels réal­isés en son hon­neur (En com­pag­nie d’Éric Rohmer de Marie Riv­ière). Tout ce matériel per­met d’entrer dans la fab­rique filmique rohméri­enne et con­stitue une « somme » ciné­matographique qui a su garder la fan­taisie chère à son réal­isa­teur.

Rohmer priv­ilé­giait pour le grand écran le for­mat 1.33:1 – notons que pour son dernier film, Les Amours d’As­trée et de Céladon, il y a recou­ru arti­fi­cielle­ment en réduisant le for­mat 1.85:1 au moyen de cadres noirs : c’est le for­mat DVD mais c’est aus­si le for­mat natif du ciné­ma muet qu’affectionne Rohmer (Mur­nau, Grif­fith) : tout se passe donc comme si ses films étaient tout par­ti­c­ulière­ment adap­tés et conçus pour une édi­tion mod­erne DVD, dans la lignée clas­sique du ciné­ma.

Qui plus est, la propo­si­tion alter­na­tive du Blu-Ray est dans le cas de Rohmer par­ti­c­ulière­ment idoine, faisant la part belle à l’image, la ren­dant plus nette, ren­forçant les con­trastes et les couleurs, détail­lant les arrière-plans, et au son, très proche de l’enregistrement d’origine. En effet on sait ces don­nées cru­ciales chez le cinéaste – pein­tre et musi­cien – qu’est Rohmer. Il n’est que de penser à ses sce­narii insérés dans des pochettes car­ton­nées en couleurs, définis­sant la couleur de ses films. Toutes les couleurs du spec­tre de l’arc-en-ciel sont présentes dans les « Con­tes moraux » : le jaune (La Boulangère de Mon­ceau), le vert (La Car­rière de Suzanne), le bleu nuit (Ma nuit chez Maud), le vio­let (La Col­lec­tion­neuse), le rose (Le Genou de Claire), l’orange (L’Amour l’après-midi). Dans les « Comédies et proverbes », Rohmer choisit deux ou trois couleurs dom­i­nantes pour chaque film : le vert, le bleu et le jaune (La Femme de l’aviateur), le bleu, le blanc et le rouge (Pauline à la plage), le gris, le rouge et le vert (Les Nuits de la pleine lune), le bleu et le vert (L’A­mi de mon amie). Il faut encore penser à ses influ­ences pic­turales – Matisse dans Pauline à la plage, Gau­guin dans Le Genou de Claire, ou Nico­las de Staël dans L’A­mi de mon amie, à sa com­po­si­tion du cadre, ain­si qu’à ses réflex­ions sur la couleur au ciné­ma. L’édition Potemkine rend d’ailleurs hom­mage aux couleurs des films de Rohmer en ayant défi­ni une couleur pour chaque sup­port. Redis­ons aus­si que Rohmer était bien sou­vent le déco­ra­teur et le cos­tu­mi­er de ses films.

On sait aus­si toute l’importance de la prise de son directe pour lui – il par­le de « reli­gion du direct » – qua­si nat­u­ral­iste, ren­dant hom­mage à la musi­cal­ité des voix, aux par­lures expres­sives des per­son­nages, aux voix hors-champs et aux sonorités de la nature (le bruit des vagues et le chant des oiseaux dans La Col­lec­tion­neuse). Cette prise de son très peu par­a­sitée par des bruits extérieurs ou ajoutés donne aux films de Rohmer une sonorité incom­pa­ra­ble, d’autant plus mise en valeur qu’il a peu recours à la musique de film. On ne trou­ve, hormis dans Le Signe du Lion, qu’un exem­ple de musique extra-diégé­tique dans Le Ray­on vert, le thème dit « de la carte » com­posé par Rohmer à par­tir des let­tres de Bach trans­posées musi­cale­ment et joué au vio­lon­celle.

Par­tant, voir Rohmer en « ray­on rouge » (DVD) et en « ray­on bleu » (Blu-Ray), con­stitue des con­di­tions opti­males de vision­nage de ses films. Reste à choisir la couleur pour approcher le « style » du plus clas­sique réal­isa­teur de la Nou­velle Vague.

Le mélange des genres : des « cabinets de physique au XXe siècle »

L’œuvre de Rohmer fonc­tionne par cycles (Comédies et proverbes, Con­tes moraux, Con­tes des 4 saisons) : cepen­dant, pris indi­vidu­elle­ment, le choix des titres rend évidem­ment compte d’un goût pour le XVI­Ie et le XVI­I­Ie siè­cles, mais aus­si pour l’époque con­tem­po­raine : Cab­i­nets de physique au XVI­I­Ie siè­cle, Les Amours d’As­trée et de Céladon, Nan­cy au XVI­I­Ie siè­cle, Entre­tien sur Pas­cal côtoient Entre­tien sur le béton, Le Béton dans la ville, Villes nou­velles, etc. Certes, Rohmer est féru du Grand Siè­cle et du siè­cle des Lumières mais aus­si de son temps. S’il affec­tionne l’architecture des intrigues, les jeux de l’amour et l’art du mari­vaudage, l’art du sus­pense, s’il emprunte un art de la nar­ra­tion, de la con­ver­sa­tion et du dia­logue dont Courte­line est un maître, il prend pour cadre Paris et sa ban­lieue, la ville mais aus­si la nature, excep­tion faite des films his­toriques que sont La Mar­quise d’O, Perce­val le Gal­lois, L’Anglaise et le Duc, Les Amours d’Astrée et de Céladon. C’est la rai­son pour laque­lle ses films sont des cab­i­nets de physique au XXe siè­cle stric­to sen­su faisant coex­is­ter époque clas­sique et mod­erne.

Ce choix du con­tem­po­rain dans l’ancrage de ses films, on le retrou­ve chez les auteurs favoris de Rohmer qui sont des auteurs du XIXe siè­cle : Balzac et Hugo. Il s’agit, dans une stratégie toute balza­ci­enne, de capter son temps, de tir­er d’un lieu toutes les idées, de réper­to­ri­er les états d’une société, de procéder par série et par vari­a­tion. Rohmer se fait « pein­tre de la vie mod­erne » selon la for­mule baude­lairi­enne, à la manière du jeune pein­tre des Ren­dez-vous de Paris (1995), forme de porte-parole rohmérien selon Noël Herpe. C’est d’ailleurs dans Le Pein­tre de la vie mod­erne que Baude­laire con­sacre un essai à « La Moder­nité » et la définit. Baude­laire est sans doute plus inscrit qu’on ne le pense dans l’œuvre de Rohmer : il suf­fit de penser aux jeunes filles rohméri­ennes, avatars de la Nad­ja sur­réal­iste (à qui Rohmer fait écho dans son doc­u­men­taire Nad­ja à Paris en 1964), elle-même héritée de la pas­sante baude­lairi­enne (ain­si dans L’Amour l’après-midi, le pro­tag­o­niste dit-il que les femmes croisées sont des beautés qui passent à Paris, ou dans L’Ar­bre, le Maire et la Médiathèque le maire par­le de l’infinie pos­si­bil­ité des ren­con­tres en ville et du charme des pas­santes).

Du Moyen Âge à la ville nou­velle, Rohmer cherche, au-delà d’une époque en défini­tive, un dénom­i­na­teur com­mun à la réal­ité matérielle. Le clas­si­cisme de Rohmer est à chercher dans une quête d’équilibre entre forme et con­tenu, un réal­isme inté­gral, une intrigue néces­saire et vraisem­blable (psy­chologique­ment et soci­ologique­ment réal­iste comme pour Balzac, retran­scrite par la sit­u­a­tion et la con­ver­sa­tion des per­son­nages), ménageant un sus­pense. Rohmer se définit comme ten­ant du clas­si­cisme lors de la querelle des Anciens et des Mod­ernes aux Cahiers du ciné­ma en 1963, dans ses goûts ciné­matographiques (Hawks, Rosselli­ni, Renoir) et le dogme qu’il proclame, con­tre­pied du dogme rim­bal­dien : « Il faut être absol­u­ment clas­sique. »

« Je me sens aussi moderne que quiconque »

Ce goût clas­sique est à rap­procher de l’état de la moder­nité artis­tique pour Rohmer : s’il en tire un bilan négatif dans « Le Cel­lu­loïd et le Mar­bre », série de cinq arti­cles qu’il écrit en 1955 pour Les Cahiers du ciné­ma, c’est pour con­sacr­er la sou­veraineté ultime du ciné­ma et sa spé­ci­ficité rel­a­tive­ment aux autres arts : « Le clas­si­cisme, c’est quelque chose qui est pour moi naturel (…) la moder­nité au ciné­ma ne s’exprime pas for­cé­ment de la même façon qu’elle s’exprime en pein­ture ou en lit­téra­ture (…). » Com­ment s’exprime par con­séquent la moder­nité ciné­matographique chez Rohmer ? Son ciné­ma n’est en effet pas d’une évi­dente modernité[ref]Nous ren­voyons à Deleuze qui définit le ciné­ma mod­erne comme un va-et-vient entre la parole et l’image : c’est la parole qui crée l’événement. La moder­nité chez Rohmer se trou­ve à ce titre pour lui prin­ci­pale­ment dans ce qu’il nomme « la puis­sance de l’indirect libre » – soit le recours au style indi­rect libre – dans La Mar­quise d’O et Perce­val Le Gal­lois prin­ci­pale­ment (cf. L’Image-temps, Édi­tions de Minu­it, col­lec­tion Cri­tique, 1985 : p.322 ; p.314–316).[/ref], con­traire­ment à Godard ou à Anto­nioni. À ce titre, Rohmer fait preuve d’une réelle ironie dans La Femme de l’aviateur en répon­dant au Blow-Up d’Antonioni, parangon de la moder­nité artis­tique. Chez Anto­nioni, Thomas, jeune pho­tographe de mode, se retrou­ve à pren­dre des clichés dans Mary­on Park à Lon­dres, fasciné par la lumière puis par une jeune femme qui retrou­ve un amant. Il se met ain­si à faire un reportage sur le vif et capte l’intimité d’un cou­ple. Pour­tant, lors du tirage des pho­tos et de leur agran­disse­ment (c’est le sens de « blow­ing up »), Thomas décou­vri­ra une ombre portée et enquêtera pour savoir ce qui s’est réelle­ment passé. La pho­togra­phie a donc enreg­istré la trace d’un drame qui n’était pas vis­i­ble à l’œil nu ; il en va de même pour le ciné­ma, son héri­ti­er, ce qu’Antonioni mon­tre à tra­vers une séquence qui présente suc­ces­sive­ment les pho­togra­phies. L’enregistrement pho­tographique ou ciné­matographique per­met de révéler une trace non vis­i­ble, et donne un autre accès au réel pour en résoudre l’énigme, mais cette réso­lu­tion est aus­si soumise à la dis­pari­tion ultérieure de cette trace dans le réel. Blow-Up con­stitue une parabole phénoménologique qu’Antonioni a énon­cée ain­si : « Je ne sais jamais à quoi ressem­ble la réal­ité. La réal­ité échappe, elle se trans­forme con­tin­uelle­ment. »[ref]Cité par Alain Bon­fand dans son arti­cle sur Blow-Up (Le Dic­tio­n­naire de la pen­sée du ciné­ma, dir. A. de Baecque et P. Cheva­lier, PUF, 2012).[/ref]

Dans La Femme de l’aviateur, François, qui suit l’aviateur en com­pag­nie d’une femme, a ren­con­tré Lucie dans le bus ; les cir­con­stances amè­nent l’un et l’autre à suiv­re le cou­ple aux Buttes-Chau­mont. Pour avoir la preuve de l’adultère pré­sumé de l’aviateur, Lucie cherche à se faire pho­togra­phi­er par un cou­ple d’Asiatiques. Cepen­dant, les Asi­a­tiques ne pren­dront que le vis­age de la jeune fille en gros plan sans plan d’ensemble où aurait été pris en compte le cou­ple adultère. Cette pho­togra­phie met donc à mal avec humour toute la séquence (con­séquente) de fila­ture du cou­ple aux Buttes-Chau­mont et ultérieure­ment toute preuve liée à l’enquête au prof­it du gros plan. Dans un entre­tien mené par Rohmer avec Claude Simon [ref]Le Cel­lu­loïd et le mar­bre, Cinéastes de notre temps, Janine Bazin et André S. Labarthe, 1966.[/ref], ce dernier énonce que ce qu’a apporté le ciné­ma ou la pho­togra­phie à la lit­téra­ture, c’est le gros plan qui était incon­nu : « Ce qu’on appelle le piqué (NDLR : qual­ité de pré­ci­sion d’une image) révèle ce que l’œil humain ne peut pas voir. Le ciné­ma nous a appris à voir des choses qu’on ne savait pas voir. » Et Rohmer d’ajouter : « Dans ce cas nous sommes très d’accord. » En effet, ce que retient Rohmer de la pho­togra­phie, c’est le gros plan per­me­t­tant de capter la grâce d’un vis­age de jeune fille. Il cherche à capter une émo­tion, une grâce fugi­tive : ce qui se présente, ce qui advient, prime sur le reste. La préférence rohméri­enne va bien sûr au ciné­ma : « Figeant le mobile, la pel­licule trahit jusqu’à la ressem­blance même. »[ref]« Van­ité que la pein­ture », Le Goût de la beauté, Petite Bib­lio­thèque des Cahiers du ciné­ma, 2004, p.81.[/ref] Si la pho­togra­phie repro­duit mécanique­ment et défig­ure, le ciné­ma, art du mou­ve­ment, néces­site choix et inven­tion. Il a donc pour lui moins la fonc­tion de résoudre l’énigme du réel que celle d’en révéler la grâce et la beauté.

« Le cinéma peut toujours aller plus loin dans le naturel » : le naturel, la grâce et l’impondérable, caractéristiques du « style » rohmérien

Alors que Rohmer n’aimait pas telle­ment les films ayant pour objet et pour sujet le ciné­ma tels que La Nuit améri­caine de Truf­faut, ses films définis­sent en creux sa con­cep­tion du ciné­ma. Ain­si en est-il par exem­ple de L’Ar­bre, le Maire et la Médiathèque ou Les Sept Hasards qui réu­nit cer­tains élé­ments de la ciné­matogra­phie rohméri­enne. Le film s’ouvre sur un cours de pri­maire don­né par un pro­fesseur (Fab­rice Luchi­ni) expli­quant l’expression de la con­di­tion au moyen de propo­si­tions sub­or­don­nées cir­con­stan­cielles de con­di­tion. Si l’on sourit face à ce cours de l’ancien pro­fesseur de let­tres qu’est Rohmer, on est surtout frap­pé d’une telle mise en abyme de ses procédés. Un film de Rohmer peut en effet se résumer à : « si a n’avait pas ren­con­tré b… ». Il existe en effet des con­di­tions néces­saires pour qu’un événe­ment advi­enne, prenant une allure de théorème math­é­ma­tique « si et seule­ment si ». Pour autant ces con­di­tions ne sont pas suff­isantes. Il faut qu’à celles-ci s’ajoute le hasard, qui est défi­ni sous le terme d’« impondérable » lors d’une émis­sion radio­phonique qu’écoute tout en se pré­parant à par­tir Blan­dine, la jour­nal­iste. Ain­si l’impondérable est-il défi­ni comme la « ren­con­tre for­tu­ite d’une série de néces­sités d’or­dres divers » : « Cette ren­con­tre inat­ten­due de néces­sités lorsqu’elles se croisent pro­duisent un événe­ment qu’on va qual­i­fi­er avec ce con­cept de hasard. »

La réflex­ion sur le hasard et la néces­sité s’inscrit dans celle plus générale d’une philoso­phie de l’histoire sociale, poli­tique avec l’énoncé de ce para­doxe : « C’est quelque chose qui nous fait vivre l’his­toire inten­sé­ment mais c’est quelque chose qu’on ne retrou­ve pas dans l’ex­pli­ca­tion his­torique parce qu’on ne veut pas l’ad­met­tre. D’une cer­taine manière, il n’y a que de l’im­pondérable, alors que ce dernier est évac­ué de l’ex­pli­ca­tion his­torique. » Pré­cisé­ment se joue la déf­i­ni­tion du ciné­ma rohmérien, con­jonc­tion de néces­sités et de hasards, ou encore de choix, de con­traintes, de mis­es en scène et d’utilisation aveu­gle de la machine. Il dit lui-même[ref]Éric Rohmer, Preuves à l’appui, in Ciné­ma de notre temps, André S. Labarthe, 1994.[/ref] que sa pos­ture artis­tique est con­tra­dic­toire avec sa pos­ture cri­tique hégéli­enne aux Cahiers du ciné­ma : si le réal­isa­teur croit au hasard, pas le cri­tique… Pour autant, les deux pos­tures sont téléologiques ou final­istes, théologique d’une part, his­torique d’autre part. Comme le for­mule encore Rohmer[ref]Ibid.[/ref] : le ciné­ma échappe peut-être à la causal­ité humaine parce qu’il nous ren­voie à la nature et à une nature organ­isée, ori­en­tée vers une fin ; l’homme n’est pas le maître de la matière mais il faut qu’il se laisse porter dans une direc­tion ; le ciné­ma est un art plus aléa­toire encore que les autres, lais­sant le hasard à l’œuvre, selon la con­cep­tion de Renoir[ref]Ibid.[/ref].

Pour que l’impondérable puisse advenir, il faut du « naturel », notion chère à Rohmer : « le mod­erne dans le ciné­ma est peut-être plus dans le naturel que dans l’artificiel mod­erniste ; le ciné­ma peut tou­jours aller plus loin dans le naturel. » Le ciné­ma rohmérien est en effet dans une quête du naturel qui est saisi au moyen de con­traintes : ain­si, le tra­vail des acteurs avec l’apprentissage à la let­tre et à la res­pi­ra­tion près des dia­logues pour ne faire qu’une seule prise. La réflex­ion por­tant sur les dia­logues chez Rohmer a ceci d’intéressant qu’il a véri­ta­ble­ment cher­ché à éla­bor­er des dia­logues de ciné­ma – dif­férents du théâtre ou de la con­ver­sa­tion par­lée – don­nant la tonal­ité si par­ti­c­ulière, à la fois naturelle et emprun­tée de ses films. Le lan­gage con­stitue ain­si un élé­ment essen­tiel de son écri­t­ure ciné­matographique. L’attention à la gestuelle des per­son­nages con­tribue encore à la quête du naturel, et c’est sans doute la rai­son pour laque­lle Rohmer aimait tant les jeunes filles pour leur spon­tanéité, leurs mim­iques, leur fraîcheur, leur grâce atten­dris­sante : les « rohméri­ennes » telles que Rohmer lui-même aimait à les dénom­mer, d’Arielle Dom­basle à Marie Riv­ière, ne se ressem­blent pas mais elles ont un dénom­i­na­teur com­mun qui est leur par­lure et leur gestuelle, ren­voy­ant à une forme de grâce juvénile, de can­deur, et sig­nant leur sin­gu­lar­ité. La jeune femme qui erre dans l’atelier du pein­tre des Ren­dez-vous de Paris allé­gorise à ce titre la muse rohméri­enne comme le pro­pose Noël Herpe[ref]Article con­sacré à Rohmer dans Le Dic­tio­n­naire de la pen­sée du ciné­ma, op. cit..[/ref]. Le naturel, la grâce [ref]Notons la syllepse de sens puisque le terme désigne à la fois le naturel et la grâce fémi­nine mais aus­si la grâce chré­ti­enne, définie par le terme « impondérable » et « hasard ».[/ref] et l’impondérable, chers à Rohmer, définis­sent son style.

« Au cinéma, le classicisme n’est pas par-derrière, mais en avant » : les antimodernes de Pascal à Rohmer

Rohmer est bien à la fois un clas­sique et un mod­erne, comme l’est Pre­minger [ref]Voir Le Goût de la beauté, op. cit., p.124.[/ref] pour lui. Pour autant, selon une con­cep­tion toute dialec­tique de l’histoire chez Rohmer, il arrive un moment où les valeurs de con­ser­va­tion sont plus mod­ernes que les valeurs de progrès[ref]Ibid., p.16.[/ref], ce qui lui fait dire qu’être mod­erne c’est être en quête d’une forme de clas­si­cisme en avant… Rohmer nous fait penser à ces « réac­tion­naires de charme » : Chateaubriand pour Gracq, mais au-delà ceux qu’Antoine Com­pagnon nomme « les Anti­mod­ernes » dans l’ouvrage qu’il leur a con­sacré [ref]Les Anti­mod­ernes, de Joseph de Maistre à Roland Barthes, Gal­li­mard, NRF, Bib­lio­thèque des Idées, 2005.[/ref]. Ce terme qual­i­fie pour lui une réac­tion, une résis­tance au mod­ernisme, au monde mod­erne, au culte du pro­grès. Nom­bre d’auteurs anti­mod­ernes cités font d’ailleurs par­tie du pan­théon lit­téraire rohmérien : Pas­cal appa­raît comme mod­èle de l’Antimoderne, dont les épigones sont entre autres Balzac, Hugo, Baude­laire, Proust… Par ailleurs, les car­ac­téris­tiques de la pen­sée anti­mod­erne définie par Com­pagnon ren­voient encore à des car­ac­téris­tiques rohméri­ennes : ain­si, la con­tre-révo­lu­tion et les anti-Lumières appa­rais­sent dans sa prédilec­tion pour le XVI­I­Ie siè­cle notam­ment ; ain­si, le pes­simisme que Rohmer peut exprimer rel­a­tive­ment aux arts qui courent à leur déca­dence et dont le ciné­ma est le rédemp­teur, à la fois régénéra­teur et thau­maturge de l’art mod­erne ; ain­si le « sub­lime » qu’on retrou­ve aus­si dans la pen­sée rohméri­enne à pro­pos de Strom­boli de Rosselli­ni, film de la con­ver­sion : « Peut-être même de tous les arts, le ciné­ma est-il le seul aujourd’hui qui sache, avec toute la mag­nif­i­cence req­uise, marcher sans trébuch­er sur ces hautes cimes (NDLR : l’idée chré­ti­enne de la grâce et la mis­ère de l’homme sans Dieu), le seul qui puisse encore laiss­er une place à cette caté­gorie esthé­tique du sub­lime (…). » [ref]Le Goût de la beauté, op. cit., p.202.[/ref]

Aus­si, peut-on bien dire à la suite de Com­pagnon et à la louange de Rohmer : « les véri­ta­bles Anti­mod­ernes sont aus­si, en même temps, des mod­ernes, encore et tou­jours des mod­ernes, ou des mod­ernes mal­gré eux. » Par exten­sion, aimer Rohmer c’est moins être un réac­tion­naire de charme qu’être un vrai mod­erne , un mod­erne intem­pes­tif, un mod­erne en lib­erté car son œuvre est tout à la fois d’une belle sim­plic­ité, d’une réelle uni­ver­sal­ité, d’une éter­nelle jeunesse, d’une grande générosité et d’une sin­gulière beauté. Il suf­fit, s’il fal­lait s’en con­va­in­cre, de voir la scène de retrou­vailles dans le bus entre Charles et Féli­cie dans Con­te d’hiver ou la scène finale du Ray­on vert.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Premiers films, premiers pas
Premiers films, premiers pas
Rohmer, préludes
Rohmer, préludes
L’Arbre, le maire et la médiathèque
L’Arbre, le maire et la médiathèque
Le Laboratoire d’Éric Rohmer, un cinéaste à la télévision scolaire
Le Laboratoire d’Éric Rohmer, un cinéaste à la télévision scolaire
Festival de La Rochelle, 38ème édition
Festival de La Rochelle, 38ème édition
Disparition d’Éric Rohmer
Disparition d’Éric Rohmer
Paris vu par… Rohmer
Paris vu par… Rohmer
Pauline à la plage
Pauline à la plage
Le Rayon vert
Le Rayon vert
L’Ami de mon amie
L’Ami de mon amie
Le Beau Mariage
Le Beau Mariage
Les Nuits de la pleine lune
Les Nuits de la pleine lune