Providence

Providence

de Alain Resnais

  • Providence
  • Suisse, France1977
  • Réalisation : Alain Resnais
  • Scénario : David Mercer
  • Image : Ricardo Aronovich
  • Décors : Charles Merangel, Jacques Saulnier
  • Costumes : Yves Saint-Laurent
  • Montage : Albert Jürgenson
  • Musique : Miklós Rózsa
  • Producteur(s) : Yves Gasser, Klaus Hellwig, Yves Perrot
  • Interprétation : Dirk Bogarde (Claude Langham), John Gielgud (Clive Langham), Ellen Burstyn (Sonia Langham), David Warner (Kevin Woodford), Helen Stritch (Molly Langham / Helen Wiener), Denis Lawson (Dave Woodford), Samson Fainsilber (le vieil homme de la forêt), Tanya Lopert (Miss Lister)...
  • Distributeur : Jupiter Films
  • Date de sortie : 23 octobre 2013
  • Durée : 1h50

Providence

de Alain Resnais

Dans l'abîme du temps


Dans l'abîme du temps

Avec Prov­i­dence, Resnais sig­nait un grand film sur la vision active du monde, ou com­ment un vieil écrivain mourant relance, du fond de sa cham­bre, les dés de sa vie (et celle de ses proches) au béné­fice d’une œuvre lit­téraire. Mais Prov­i­dence fait par­tie de ces films qui peu­vent en cacher un autre, lové à rebours du pre­mier. Celui-là nous dresse le por­trait d’un père biologique dont l’e­sprit génial écrase l’ex­is­tence de ses pro­pres enfants. À quoi tra­vaille Resnais ? À la réu­nion de deux noms com­muns : “père” et “créa­teur”.

À revoir aujourd’hui ce film mécon­nu, tourné par Resnais en 1976 entre Stavisky… et Mon oncle d’Amérique, la pre­mière réac­tion qui jail­lit hors de nos gosiers est : quel culot ! Représen­ter le proces­sus de créa­tion lit­téraire a longtemps été l’un des grands fan­tasmes du ciné­ma « sérieux » et l’un de ses plus fréquents écueils. On ne compte plus ces films qui peinent à nous prou­ver le génie d’un per­son­nage écrivain, nous le mon­trant, atteint d’une transe, grat­ter ses feuil­lets blancs à la lueur d’une bougie, la sueur au front. Rien de cela chez Resnais : il méprise assez l’im­passe objec­tiviste pour oser plonger au plus pro­fond des visions de l’écrivain Clive Lang­ham. Il fait ce pari fou d’investir le cen­tre de son pou­voir créa­teur, l’espace de sa sub­jec­tiv­ité. Bien loin de se livr­er à la descrip­tion d’un imag­i­naire tout puis­sant, gon­flé d’apparitions oniriques — pas ici de por­trait de l’artiste en créa­teur fou et sou­veraine­ment libre — Resnais s’attache au con­traire à mon­tr­er à quel point l’imagination est con­trainte et con­di­tion­née par la réal­ité, com­ment elle ne la trans­fig­ure que pour mieux ten­ter de s’en saisir — bien vaine­ment, cepen­dant.

Tout com­mence par un procès. Une accu­sa­tion : celle d’un pro­cureur (Dirk Bog­a­rde) envers un homme (David Warn­er) qui a euthanasié et trou­vé la paix dans un même geste. Le dis­posi­tif du procès indique sur quel reg­istre se joueront dès lors les rap­ports humains : une guerre rhé­torique entre plusieurs par­tis. Quels sont-ils, ces par­tis ? Ceux de la plus banale con­fig­u­ra­tion con­ju­gale : le mari et sa maîtresse d’un côté (Bog­a­rde et Elaine Strich), la femme et son amant de l’autre (Ellen Burstyn et Warn­er). Bog­a­rde incar­ne un mari affreuse­ment antipathique, pétri d’un détestable sen­ti­ment de supéri­or­ité intel­lectuelle, dis­sim­u­lant ses affects sous l’ap­prêt de son lan­gage et un flegme sar­donique. Les séquences de cette petite guerre interne, entre qua­tre indi­vidus se dis­putant leurs liaisons, alter­nent avec celles d’un petit vieil­lard alité et souf­frant, lut­tant con­tre la décrépi­tude physique (de nom­breux pas­sages soulig­nent ses faib­less­es avec triv­i­al­ité), parais­sant régler le sort de cha­cun du fond de sa cham­bre. Quand la voix cabo­tine de Clive Lang­ham (le vieil­lard) se met à réson­ner, dans les cieux du off, par-dessus les images, on com­prend que la vie du ter­ri­ble quadrille amoureux en dépend. Elle en dépend car cette voix, scru­tant l’intimité des per­son­nages sur un ton de rail­lerie, influe sur ses détails : elle déplace les per­son­nages, change impérieuse­ment leur décor, recon­fig­ure les rap­ports qui les lie. Il solil­oque et, de sa parole, relance un réc­it pétri de désamour et de ressen­ti­ments. Il prend des notes. Il est écrivain.

Drôle de fig­ure que celle d’un Créa­teur cacochyme. Peu à peu, ses créa­tures se met­tent à lui résis­ter, pren­nent l’as­cen­dant. Leur car­ac­téri­sa­tion chan­celle : elles pour­raient bien être à la fois elles-mêmes et quelqu’un d’autre. L’unicité et la per­sis­tance des choses sont atteintes dans leur cohérence même. Les décors se meu­vent et se mêlent aux sou­venirs du passé, seul référent sta­ble. L’univers vac­ille ou, plus pré­cisé­ment, tout laisse à croire qu’un sec­ond univers perce le voile du pre­mier. Resnais con­naît trop bien la valeur des dimen­sions par­al­lèles pour faire du monde inven­té un vul­gaire auto­mate aux ordres d’un unique Créa­teur (ou du réel). Le pre­mier accroc inter­vient à l’endroit de celui que Claude (Dirk Bog­a­rde) appelle “son père” : un vieil homme mourant, qui se con­fond étrange­ment avec la fig­ure de l’écrivain. S’ag­it-il de la même per­son­ne ? La comé­di­enne Elaine Strich prête son vis­age à deux per­son­nages, pro­gres­sive­ment mêlés : Helen, la maîtresse de Claude, à la mère duquel il est dit qu’elle ressem­ble trait pour trait, et Mol­ly, la femme de l’écrivain. Mère ou maîtresse ? Chaque per­son­nage bas­cule entre deux mon­des, deux noms, deux exis­tences pos­si­bles. Une brèche est ouverte entre deux niveaux de réal­ité — le monde du créa­teur et celui de ses créa­tures — qui ne cessent d’in­ter­fér­er. La fièvre noc­turne de l’écrivain ne sem­ble-t-elle pas elle-même causée par les reven­di­ca­tions de ses per­son­nages, par leur tyran­nie de pièces rap­portées et minia­tures, menant leur pro­pre vie ?

La clé de cette avalanche de per­tur­ba­tions nous est don­née par un mag­nifique épi­logue, peut-être l’une des plus belles scènes de tout le ciné­ma de Resnais. On retrou­ve le vieil écrivain au lende­main de sa nuit de cauchemar, prof­i­tant dans son jardin d’un temps splen­dide. Ses deux fils et sa belle-fille le rejoignent pour un déje­uner en famille. Ces per­son­nages que leur père imag­i­nait la nuit précé­dente, enfiévré de douleur, ce sont eux : Bog­a­rde (le mari) en fils légitime et Warn­er (l’a­mant) en fils naturel. On a l’impression, alors, de saisir quelque chose d’incroyablement com­plexe, qu’aucun réc­it tra­di­tion­nel n’aurait pu cern­er. Cela dépasse de loin le petit jeu des com­para­isons entre la créa­tion et son mod­èle, entre l’œu­vre d’art et le monde réel. Resnais ne nous invite pas seule­ment à pren­dre la mesure de ce que l’écrivain dérobe à la réal­ité pour le réin­jecter dans son œuvre. Un film qui s’adonnerait à ce “jeu des dif­férences” — qui fait sou­vent le miel des biographes — aurait, recon­nais­sons-le, bien peu d’in­térêt. Prov­i­dence parvient à faire exis­ter sur un même plan les per­son­nages et tout le poids de leur généalo­gie. Ain­si, son vrai sujet, moins qu’une pon­tif­i­ante réflex­ion sur la créa­tion, serait peut-être : la ter­ri­fi­ante con­for­ma­tion des êtres à ce qu’ils s’imaginent que leurs proches pensent d’eux. Pris dans l’écheveau des regards famil­i­aux, les per­son­nages de Prov­i­dence ne sor­tent jamais de la voie que ces regards leur tra­cent ; qu’ils la suiv­ent ou qu’ils cherchent à la fuir (Bog­a­rde), ils ne se définis­sent que par rap­port à elle. Par une sophis­ti­ca­tion extrême de la forme et une tor­sade tem­porelle qua­si baroque — con­séquence néces­saire de la mise à plat d’une généalo­gie — le cinéaste trou­ve une voie limpi­de pour exprimer cette ter­ri­ble paralysie que peut provo­quer le regard d’un Père sur ses enfants. Nos capac­ités réelles, con­fron­tées à son sup­posé-désir, ne tien­nent jamais le coup.

Les films de Resnais, on le sait, se plaisent au jeu de l’arborescence. Ils affec­tion­nent par-dessus tout ces points où une ligne, prête à se sépar­er en deux, réu­nit déjà ses deux exis­tences à venir, c’est-à-dire où les choses, enfin réversibles, révè­lent le code de toutes leurs évo­lu­tions pos­si­bles. C’est ain­si qu’agis­sait le fameux cerveau rep­tilien de Mon oncle d’Amérique : à la fois mémoire de l’e­spèce et pro­gramme min­i­mal de survie. Ici, la plongée dans une con­science d’écrivain comme instance prim­i­tive de réc­it et la con­struc­tion synap­tique qui en découle, dégrais­sent la psy­cholo­gie habituelle des films sur la créa­tion artis­tique. La moder­nité de Resnais tient à cela qu’elle nous offre en lieu et place des rela­tions humaines un squelette, une sorte de code à nu dont les somptueuses volutes tem­porelles ne con­duisent qu’à soulign­er la bru­tal­ité, l’aveuglement. Ce ciné­ma-là cherche un principe, un élan prim­i­tif, une cause pre­mière de celles qui déci­dent une bonne fois pour toutes qu’une chose, un car­ac­tère, un événe­ment, doivent être ain­si et pas autrement. Seul un cinéaste tra­vail­lé à ce point par la notion de néces­sité peut mon­tr­er une telle habileté à broder les vir­tu­al­ités. Elles sont, dans ses mains, un out­il priv­ilégié pour remon­ter les fils du temps à la recherche de ce pre­mier cri de l’humaine con­di­tion, de ce pre­mier élan vers la lumière et la douleur con­juguées.

Père, quel est ce regard que tu pos­es sur moi, qui imprimera, je le sais, à jamais ma chair ?

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