Barton Fink

Barton Fink

de Joel Coen

  • Barton Fink
  • États-Unis1991
  • Réalisation : Joel Coen
  • Scénario : Joel Coen, Ethan Coen
  • Image : Roger Deakins
  • Décors : Dennis Gassner
  • Costumes : Richard Hornung
  • Montage : Joel et Ethan Coen alias Roderick Jaynes
  • Musique : Carter Burwell
  • Producteur(s) : Ethan Coen
  • Interprétation : John Turturro (Barton Fink), John Goodman (Charlie Meadows), Judy Davis (Audrey Taylor), Michael Lerner (Jack Lipnick), John Mahoney (W.P. Mayhew), Tony Shalhoub (Ben Geisler), Jon Polito (Lou Breeze), Steve Buscemi (Chet), David Warrilow (Garland Stanford), Richard Portnow (Insp. Mastrionotti), Christopher Murney (Insp. Deutsch)...
  • Distributeur : Mission
  • Date de sortie : 16 octobre 2013
  • Durée : 1h56

Barton Fink

de Joel Coen

Coen Hotel


Coen Hotel

Bardé de récom­pens­es et de nom­i­na­tions (le fameux hold-up du fes­ti­val de Cannes 1991, qui entraî­na l’adop­tion de règles de non-cumul des prix), étab­lis­sant la recon­nais­sance de ses auteurs par la cri­tique et par leurs pairs, Bar­ton Fink n’a sans doute pas été, à son époque, célébré pour les meilleures raisons (mise en scène mil­limétrée, satire grinçante de Hol­ly­wood…). Peu importe : rétro­spec­tive­ment, le qua­trième long métrage des frères Coen appa­raît bien comme ce qu’ils ont fait — et fer­ont jamais ? — de mieux. Plus que dans tout autre de leurs films, les moti­va­tions pro­fondes de leur ciné­ma (maniérisme et soin du détail, amour du lan­gage et des gen­res, vision de la médi­ocrité humaine sous l’an­gle de l’ab­surde) trou­vent ici une incar­na­tion en sujet assumé, tra­vail­lé et porté jusqu’à une vision ver­tig­ineuse: un état d’équili­bre insta­ble — et para­doxale­ment de grâce — qui, hélas, leur aura fait défaut pour la suite de leur car­rière.

La mise en scène comme sujet

Tout point cul­mi­nant est, par déf­i­ni­tion, un point de bas­cule­ment. Con­cer­nant la fil­mo­gra­phie de Joel et Ethan Coen, se dis­tinguent net­te­ment un avant et un après Bar­ton Fink. En trois pre­miers films (Sang pour sang, Ari­zona Junior et Miller’s Cross­ing), le tan­dem sig­nalait les quelques direc­tions de ses envies de cinéastes : références au film noir, comique de l’ab­surde soulig­nant la van­ité des aspi­ra­tions des per­son­nages, verbe cinglant — le tout observé posé­ment, mais avec délec­ta­tion par une caméra pleine de ressources et pré­parant avec soin ses effets de rup­ture. Or une fois que Bar­ton Fink a fait installer les Coen dans la caste des auteurs célébrés sur quoi on pou­vait a pri­ori compter, tout cela, toute cette envie de ciné­ma s’est peu à peu muée en une moti­va­tion moins fraîche et plus froide, où la sincérité du rap­port au matéri­au filmé se trou­vait corsetée par le cal­cul et l’habi­tude. De film en film, sont apparus les con­tours d’un sys­tème plus ou moins inspiré, mais se lais­sant sou­vent aller à la rigid­ité et à la dess­ic­ca­tion de ce qu’il manip­ule, ten­ant moins de l’ex­pres­sion per­son­nelle que de la repro­duc­tion de fig­ures rodées et auto-sat­is­faites, ser­vant au mieux un exer­ci­ce de style (du Grand Saut à True Grit), au pire une mas­ca­rade où le regard facile­ment jeté de haut par la mise en scène au cordeau sur la médi­ocrité de per­son­nages-pan­tins cachait mal l’ab­sence de réelle sub­stance (du sures­timé Far­go à Burn After Read­ing). Charnière entre les deux péri­odes (coïn­ci­dant égale­ment avec le rem­place­ment de leur chef-opéra­teur habituel Bar­ry Son­nen­feld par le futur insé­para­ble Roger Deakins), Bar­ton Fink pour­rait dès lors tenir de l’anom­alie mirac­uleuse. Por­tant ici la somme de ses com­posantes jusqu’à une forme de délire méga­lo­mane, le ciné­ma des Coen a rarement risqué à un tel point de se pren­dre les pieds dans le tapis ; et pour­tant, c’est en se lais­sant s’emballer ain­si qu’il tire le meilleur de lui-même, car il s’ex­pose en toute sincérité.

Vague­ment inspiré de la car­rière de Clif­ford Odets (le dra­maturge et scé­nar­iste à qui on doit notam­ment Le Grand Chan­tage de Mack­endrick et Le Grand Couteau d’Aldrich), Bar­ton Fink suit la descente aux enfers de son per­son­nage homonyme, auteur de théâtre new-yorkais “sociale­ment engagé” des années 1940 qui, ayant cédé aux sirènes de Hol­ly­wood, se retrou­ve à séch­er sur un scé­nario de série B dans une cham­bre d’hô­tel cal­i­forni­enne. On n’est guère sur­pris par ce que les cinéastes tirent du per­son­nage (ses idéaux arti­fi­ciels et for­cé­ment con­trar­iés, ses envies d’escapade) et du con­texte (le sys­tème des stu­dios, la tyran­nie des mag­nats marchant sur la tête, la déper­son­nal­i­sa­tion de la créa­tion). Mais surtout, on sent que tout cela n’est pas ce dont les Coen ont le plus envie de par­ler, même s’ils nour­ris­sent indé­ni­able­ment un rap­port avec ce matéri­au-là. En bons cinéastes vir­tu­os­es, les Coen ont tou­jours par­lé avant tout de leur pro­pre arti­sanat, de leur plaisir évi­dent à jouer avec la matière filmique, à racon­ter des his­toires tor­dues autour d’in­di­vidus inaptes à la grandeur. Une telle atti­tude est assez nar­cis­sique, certes, mais pas con­damnable en soi, pourvu que la hau­teur de vue recher­chée ne serve pas qu’à se mir­er dans le néant — quitte à ce que cette maîtrise men­acée d’au­to-sat­is­fac­tion s’in­vite elle-même comme sujet pro­pre à habiter le film. Juste­ment, ce qui fait le prix de Bar­ton Fink tient dans la capac­ité de la vir­tu­osité “coe­ni­enne” à se débar­rass­er de toute pos­ture, cache-mis­ère (la satire du Hol­ly­wood des années 1940 ressem­ble bien à ce qu’elle est : un à‑côté jouis­seur) ou souf­fre-douleur (ici aucun rabaisse­ment des per­son­nages tel que les Coen ont pu s’y laiss­er aller dans des films ultérieurs), tan­dis qu’elle s’a­vance, se gon­fle et fait fi de toute pru­dence. Au point qu’elle entre par sa nature même en con­tact avec la thé­ma­tique ouverte­ment artic­ulée de la créa­tion artis­tique.

La mise en scène comme cauchemar

Le film balade son anti­héros dans un univers kafkaïen com­posé d’une périphérie (Hol­ly­wood, ses stu­dios au fonc­tion­nement à la fois indus­triel et pul­sion­nel, sa van­ité, la déchéance qui y guette) et d’un cen­tre (un hôtel et une cham­bre de qual­ité dou­teuse, où Fink revient inex­orable­ment s’at­tel­er à son labeur démoral­isant, tout en se prenant à rêver d’ailleurs en con­tem­plant une pho­to de plage ensoleil­lée). Or si la périphérie est le théâtre de la satire atten­due — et bien mor­dante — de l’in­dus­trie hol­ly­woo­d­i­enne, la mise en scène des Coen sig­nale sans ambiguïté qu’à leurs yeux, l’essen­tiel du film se joue au cen­tre, entre les murs de l’hô­tel où Fink est livré à lui-même… et à eux. En ce lieu qua­si con­finé, le cinéaste à deux têtes orchestre autour de son per­son­nage pas pan­tin, mais un peu cobaye, un véri­ta­ble cauchemar, au sens pro­pre. L’e­space et le temps s’y dis­tor­dent (couloir apparem­ment unique et démesuré­ment long, tin­te­ment de son­nette inter­minable). Le décor trahit sa fac­tic­ité (ce papi­er peint qui se décolle) et men­ace de se désagréger pour en révéler un autre, moins reluisant. Le fil du réc­it bégaie comme ce groom qui se présente plusieurs fois (“My name is Chet”), voire mute comme il lui plaît quand l’aven­ture de Fink vire sans besoin de tran­si­tion à l’hor­reur, puis au film noir, enfin au film fan­tas­tique, par le truche­ment de son inquié­tant voisin Char­lie Mead­ows. Et quand la dernière scène sem­ble indi­quer qu’un fan­tasme de notre pris­on­nier est devenu réal­ité, on se demande s’il ne s’ag­it pas de la pour­suite d’un état de rêve.

Le con­fine­ment du décor de l’hô­tel (où le per­son­nage est même décon­nec­té du sys­tème qui en a fait un de ses rouages) et les déchaîne­ments aux­quels s’y livre la mise en scène mon­trent bien à quel point les mésaven­tures de Bar­ton Fink ont moins à voir avec un pro­pos sur le fonc­tion­nement des stu­dios, tyran­nique et hors du réel, qu’à l’art de démi­urge auquel les Coen se livrent ici sans détour. En fait, la men­tion de Hol­ly­wood, avec la vision de la créa­tion qu’elle véhicule, sert surtout à per­me­t­tre aux cinéastes de jouer cartes sur table con­cer­nant l’am­biguïté de leur ciné­ma. D’une part — mais cela était déjà vis­i­ble dans leurs films précé­dents — le pou­voir qu’ils exer­cent du haut de leur indépen­dance de cinéastes ne se révèle pas si éloigné du pou­voir des normes hol­ly­woo­d­i­ennes avec lesquelles ils gar­dent un rap­port respectueux, même entaché d’im­per­ti­nence. D’autre part, en prenant à ce point plaisir à filmer, racon­ter, pren­dre des lib­ertés avec l’u­ni­for­mité d’un reg­istre, ils jouent ouverte­ment avec ce que leur vir­tu­osité peut avoir d’ar­bi­traire, de con­tre-nature, voire de déli­rant. Dans leur fil­mo­gra­phie ultérieure, une telle fran­chise dans leur rap­port avec leur ciné­ma nous man­quera.

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