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La Vie d’Adèle – chapitres 1 & 2

La Vie d’Adèle – chapitres 1 & 2

de Abdellatif Kechiche

  • La Vie d’Adèle – chapitres 1 & 2
  • France2013
  • Réalisation : Abdellatif Kechiche
  • Scénario : Abdellatif Kechiche, Ghalya Lacroix
  • d'après : la bande dessinée Le bleu est une couleur chaude
  • de : Julie Maroh
  • Image : Sofian el-Fani
  • Son : Jérôme Chenevoy
  • Montage : Albertine Lastera, Camille Toubkis, Jean-Marie Lengelle, Ghalya Lacroix
  • Producteur(s) : Vincent Maraval, Brahim Chioua, Abdellatif Kechiche
  • Production : Wild Bunch, Quat'Sous Films
  • Interprétation : Adèle Exarchopoulos (Adèle), Léa Seydoux (Emma), Salim Kechiouche (Samir)...
  • Distributeur : Wild Bunch Distribution
  • Date de sortie : 9 octobre 2013
  • Durée : 2h59

La Vie d’Adèle – chapitres 1 & 2

de Abdellatif Kechiche

La part des choses ?


La part des choses ?

Au précé­dent épisode, lors du fes­ti­val de Cannes, nous avions con­clu à un rabi­bochage avec Abdel­latif Kechiche – après l’épouvantable Vénus noire –, à une Palme d’or méritée (rap­pelons qu’elle a été attribuée au cinéaste et aux deux inter­prètes prin­ci­pales) et à l’attente de revoir le film pour en dire, éventuelle­ment, davan­tage. Voyons où nous mène l’eau qui a coulé sous les ponts depuis mai dernier.

Le titre dit bien l’am­bi­tion romanesque et biographique de cet ample réc­it – une libre adap­ta­tion de la bande dess­inée Le bleu est une couleur chaude de Julie Maroh – méri­tant bien sa durée de trois heures. On va voir grandir Adèle, elle s’invente, devient femme, dans une nar­ra­tion trouée d’el­lipses pas for­cé­ment immé­di­ate­ment per­cep­ti­bles, lui con­férant une cer­taine sin­gu­lar­ité et une indé­ni­able dynamique. La Vie d’Adèle débute par une scène de classe où il est ques­tion de lit­téra­ture, et de Mari­vaux, puis de La Princesse de Clèves de Madame de La Fayette. Il ne s’ag­it pas que d’un clin d’œil à L’Esquive, cela per­met d’in­tro­duire, par le biais de la sec­onde, l’idée de prédes­ti­na­tion de la ren­con­tre amoureuse. Une nuit, comme vis­itée par une pro­jec­tion de ses désirs, Adèle (Adèle Exar­chopou­los), seule dans sa cham­bre, fait appa­raître une fille aux cheveux bleus furtive­ment croisée dans la rue. L’acte soli­taire se fait, déjà, avec Emma (Léa Sey­doux), annonçant cette pas­sion brûlante. Il y a quelque chose de mau­dit dans cette man­i­fes­ta­tion noc­turne, on pense à une suc­cube prenant pos­ses­sion du corps de sa proie, s’infiltrant jusque dans son som­meil et ses rêves. Et cette prédes­ti­na­tion va pour­suiv­re Adèle, lui procu­rant un bon­heur radieux lorsque cet amour est effec­tif et réciproque, avant que son con­traire ne s’empare d’elle après la rup­ture.

La distinction ou l’abîme impossible à combler

On décou­vre donc Adèle en lycéenne : char­mante, bonne élève pas­sion­née de let­tres, issue de la classe moyenne, ni bien ni mal dans sa peau : elle se cherche. Ado­les­cente, comme cha­cun, elle s’in­téresse à ses désirs, les expéri­mente d’une façon à la fois gail­larde et pataude. De la lec­ture de Mari­vaux, on passe, dans la scène suiv­ante, à une dis­cus­sion crue entre copines : « si ça le fait, je le nique. » Le cinéaste relie ain­si cul­ture « légitime » clas­sique et prosaïsme con­tem­po­rain, rien de très neuf chez Kechiche. Pas plus que sa main lourde dans l’in­scrip­tion soci­ologique des goûts et pra­tiques des uns et des autres, on assiste à des dis­cus­sions plaquant La Dis­tinc­tion. Cri­tique sociale du juge­ment, où Pierre Bour­dieu délim­ite les cap­i­taux cul­turels et économiques dans les champs où les indi­vidus évolu­ent en fonc­tion de leur habi­tus. La « con­ver­sion » aux huîtres et au vin blanc (faisant suite à la « pas­sion » des spaghet­tis et du vin rouge servi dans des ver­res Duralex) n’est évidem­ment pas le moment le plus fin du film. Mais Kechiche parvient aus­si à en faire une matière dra­maturgique puisque la « dis­tinc­tion » con­damne en quelque sorte cet amour. À Emma l’as­cen­sion dans les cer­cles de l’art con­tem­po­rain, à Adèle un manque d’am­bi­tion avec son méti­er d’in­sti­tutrice, qui pour­tant la pas­sionne. Cette altérité fait d’abord naître une curiosité mutuelle avant qu’elle ne se trans­forme en écart, puis en fos­sé, et enfin en abîme impos­si­ble à combler.

À Cannes, nous avions pu com­par­er dif­férentes approches du désir voire de l’érotisme dans le ciné­ma français : calami­teuse et sim­plette chez Rebec­ca Zlo­tows­ki (Grand Cen­tral, avec Léa Sey­doux égale­ment), épous­tou­flante et sou­veraine chez Alain Guiraudie (L’Inconnu du lac), sophis­tiquée et dis­tan­ciée chez Yann Gon­za­lez (Les Ren­con­tres d’après minu­it). Si l’on retien­dra sans doute davan­tage les actes sex­uels, La Vie d’Adèle capte comme rarement la mon­tée de ce désir, par la force des jeux de regards et les modal­ités d’agencement des corps. Kechiche a pu s’appuyer sur son tal­ent dans la direc­tion d’ac­teur, sor­tant de sa manche l’atout Adèle Exar­chopou­los dans le rôle-titre, assez extra­or­di­naire de var­iété et d’in­ten­sité, faisant appa­raître sur son vis­age et son corps des états extrême­ment forts et sub­tils. Belle idée aus­si de « vir­ilis­er » Léa Sey­doux en artiste les­bi­enne, de ne pas en faire ain­si « l’ar­gu­ment sexy » du film, davan­tage porté par sa parte­naire. Aus­si le cinéaste orchestre son fil­mage et son mon­tage d’une manière beau­coup plus coulée qu’auparavant, si l’idée de transe demeure, celle-ci est plus tran­quille, presque apaisée, tout en orches­trant des rup­tures et des pics de ten­sion, notam­ment la déchi­rante scène de rup­ture.

La Vie d’Adèle représente un cas étrange : un ent­hou­si­asme, des nuances, et des ques­tions. Et il est dif­fi­cile de faire sem­blant que l’eau n’a pas coulé sous les ponts depuis mai dernier : finis les bais­ers d’Adèle (Exar­chopou­los) et Léa (Sey­doux) à « Abdel » sur la scène du Grand Théâtre Lumière de la Croisette lors de la remise de la récom­pense. Le duo d’actrices a par­lé en des ter­mes plutôt fra­cas­sants d’un tour­nage éprou­vant – euphémisme – sous la férule d’un tyran, avant que le trio peine à sauver les apparences lors d’une tournée out­re-Atlan­tique en sep­tem­bre. Alors que la car­rière du film avait com­mencé à Cannes, en pleine tour­mente sur la con­ven­tion col­lec­tive, à l’aune de la ques­tion des con­di­tions de tra­vail des tech­ni­ciens sur le tour­nage, entre nous et le film s’est irrémé­di­a­ble­ment tis­sé le brouil­lard opaque de la polémique : petite phrase aigre, jet de bile per­cu­tant, for­mule qui tue, ceci prenant place dans un vil bal des faux-culs. Tout ça s’avère par­fait pour un post sur Face­book ou Twit­ter, pour une brève dans un fil d’info en con­tinu, mais il s’agit surtout d’une exténu­ante machine à ne pas penser les objets dont il s’agit – les con­di­tions de tra­vail comme le film lui-même. En con­tre­point, Abdel­latif Kechiche a pu répon­dre par le biais de plusieurs entre­tiens.

Toute-puissance phallique du regard de l’auteur ?

Nous en sommes là avec La Vie d’Adèle, avec, mal­heureuse­ment presque cette envie de pass­er son chemin pour se pencher sur autre chose. Chose ten­tante, mais qui serait tout de même assez paresseuse, et le film mérite que l’on s’y attarde. Le regard représente peut-être l’un des prin­ci­paux enjeux de la Palme d’or. On a suff­isam­ment par­lé des scènes éro­tiques con­tenues dans cette his­toire d’amour les­bi­en : étirées, intens­es, trou­blantes, témoignant d’un engage­ment à peu près total des corps. Il y a, der­rière la caméra, le regard de Kechiche et sa méth­ode basée sur la longueur et la répéti­tion des pris­es, de façon à obtenir, ici plus encore, une forme d’abandon par l’épuisement des actri­ces. Et ce regard est indé­ni­able­ment celui d’un homme sur des corps féminins : jeunes, et, du moins dans une forme d’acceptation canon­ique, beaux et désir­ables. Dans cette his­toire d’amour homo­sex­uel entre filles, il est fort prob­a­ble que le regard ne sera pas hétéro ou homo-nor­mé, mais plutôt dépen­dant du fait d’accepter la toute-puis­sance phallique du regard d’un auteur mâle, met­tant ain­si en scène des corps de jeunes femmes.

Il serait car­i­cat­ur­al d’avancer que les fémin­istes pures et dures crieront à la réi­fi­ca­tion quand, à l’opposé, les hétéro-machos-beaufs se rin­ceront l’œil dans le noir. Mais il y aura indé­ni­able­ment une ligne de partage sur cette ques­tion. Elle a com­mencé à se dessin­er lors du fes­ti­val de Cannes, même si les ten­ants du regard pré­da­teur de Kechiche fon­dant sur ses proies ont eu du mal à se faire enten­dre. Si l’un des enjeux de La Vie d’Adèle se situe dans le regard, on notera com­bi­en c’était déjà le cas dans Vénus noire. Le cinéaste-jus­tici­er y met­tait en accu­sa­tion le spec­ta­teur mis en abyme dans une assom­mante suc­ces­sion de scènes exposant un corps assu­jet­ti à la jouis­sance des yeux d’une assis­tance excitée par la sin­gu­lar­ité de Saart­je, femme noire cal­lipyge issue de la tribu des Bochi­mans. Qu’en est-il ici ? Dif­fi­cile d’user du rac­cour­ci qui voudrait que La Vie d’Adèle flat­te le regard – du moins cer­tains – quand Vénus noire usait du fou­et. Étrange rebond d’un film à l’autre cepen­dant, même s’il serait beau­coup trop sim­pliste et rhé­torique de con­clure au fait que La Vie d’Adèle serait un Vénus noire – aguicheur, aimable, regard­able – qui ne dirait pas son nom. Cette fois le voyeur serait non le seul spec­ta­teur mais ce dernier soumis et relié au regard de Kechiche. Avec la sor­tie de la Palme d’or 2013, après avoir fait s’asseoir le spec­ta­teur face à un film trans­for­mé en tri­bunal – Vénus noire –, il est ten­tant de faire siéger le cinéaste, au moins son regard. Et cet étrange con­stat : si le film dégage une générosité indé­ni­able et une acuité sou­vent écla­tante, ce regard vorace ne sem­ble pas franche­ment des plus inno­cents.

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