© Le Pacte
Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des plaines)

Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des plaines)

de Arnaud Desplechin

  • Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des plaines)
  • France, États-Unis2013
  • Réalisation : Arnaud Desplechin
  • Scénario : Arnaud Desplechin, Julie Peyr, Kent Jones
  • d'après : le livre Psychothérapie d'un Indien des plaines
  • de : Georges Devereux
  • Image : Stéphane Fontaine
  • Montage : Laurence Briaud
  • Musique : Howard Shore
  • Producteur(s) : Pascal Caucheteux
  • Production : Why Not, Wild Bunch, Le Pacte, Hérodiade
  • Interprétation : Benicio Del Toro (James Picard), Mathieu Amalric (Georges Devereux), Gina McKee (Madeleine), Larry Pine (Karl Menninger), Joseph Cross (Dr Holt), Elya Baskin (Dr Jokl), Michelle Thrush (Gayle)...
  • Distributeur : Le Pacte
  • Date de sortie : 11 septembre 2013
  • Durée : 1h56

Jimmy P. (Psychothérapie d’un Indien des plaines)

de Arnaud Desplechin

La Cicatrice


La Cicatrice

Fig­ure déjà en som­meil dans son ciné­ma éminem­ment psy­ch­an­a­ly­tique (il don­nait dis­crète­ment son nom à la thérapeute de Rois et Reine), Georges Dev­ereux éclot avec Jim­my P. en plein cen­tre de la galax­ie d’Arnaud Desplechin. Il en incar­ne en fait le phénix : l’éclatant bas­cule­ment qui voit Math­ieu Amal­ric, éter­nel infirme d’une œuvre obsédée par les plaies de l’esprit, devenir ici celui qui les soigne. Invité à combler les lacunes de l’équipe médi­cale de la clin­ique Men­ninger, qui bute sur le cas d’un vétéran Black­foot atteint de sévères migraines (sub­lime Beni­cio Del Toro), le fon­da­teur de l’ethnopsychanalyse entame avec ce dernier une thérapie patiente, puisant à la fois dans l’enracinement cul­turel de l’Amérindien – le doc­teur entre en piste comme un Géo Trou­ve­tou de l’anthropologie, Européen fan­tasque et poly­glotte fasciné par les sub­til­ités trib­ales des Mohaves et des Pieds-Noirs – et dans sa sim­ple con­di­tion d’être humain, à la fois intime et uni­verselle.

Jim­my P. est le résul­tat d’un sin­guli­er assour­disse­ment du ciné­ma d’Arnaud Desplechin qui, comme touché par une étrange séda­tion, prend ses dis­tances avec l’art choral et enivrant qui fut longtemps le sien. Apaisé, le cinéaste s’entiche pour la pre­mière fois d’une cer­taine forme de majesté, qui com­mence par une splen­deur de l’immense : les Grandes Plaines, ou le décor le plus mélan­col­ique du ter­ri­toire améri­cain. Ni aride comme les déserts du Sud, ni nauséeux comme la val­lée du Mis­sis­sip­pi, cet espace inonde de toute sa ter­ras­sante immo­bil­ité l’ouverture du film, con­vo­quant pêle-mêle Robert Red­ford et le Cimi­no de La Porte du Par­adis, ain­si qu’autant de per­son­nages trans­fig­urés par la mon­u­men­tal­ité envi­ron­nante. Ici, la plane immen­sité relie l’espace physique de la clin­ique de Tope­ka (Kansas) et l’espace men­tal des rêves et des sou­venirs d’enfance de Jim­my Picard (dans le loin­tain Mon­tana). Elle accueille aus­si un geste de cinéaste dont la maîtrise monte d’un cran : plus d’enchâssement vir­tu­ose, de mon­tage fiévreux, mais une élé­gance au repos à laque­lle ce ter­ri­toire immuable sied à ravir. Sin­gulière­ment daté, Jim­my P. se teinte d’un clas­si­cisme extrême­ment gra­cieux, aux accents par­fois hitch­cock­iens – des physiques d’un autre temps de Gina McK­ee et Lar­ry Pine aux orches­tra­tions her­rman­ni­ennes d’Howard Shore. L’écrin est posé pour une déam­bu­la­tion entre le rêve et l’éveil (que le patient con­fond dans ses ver­tiges), dont le fil rouge, on ne peut plus sim­ple, n’est que le pre­mier amour du ciné­ma de Desplechin : une con­ver­sa­tion.

Au rythme lent des « see you tomor­row » qui ponctuent les séances, se noue une indé­fectible ami­tié entre Picard et Dev­ereux, une con­fi­ance intacte et can­dide. Une infinie minu­tie pré­side à l’écriture de cette rela­tion : Desplechin ne cède jamais à l’émotion sur com­mande, retenant bien toute la pudeur de ces rap­ports à la fois intimes et pro­fes­sion­nels, très cir­con­scrits au cab­i­net du psy­chi­a­tre (nomade : le bureau, le jardin, etc.). L’éclat com­plice n’est jamais qu’un sourire, un geste, une sub­tile mar­que de bien­veil­lance : sa rareté en fait toute la boulever­sante saveur. Pour­tant, la posi­tion de l’analyste est indis­so­cia­ble d’une cer­taine forme de séduc­tion : les pre­mières séances don­nent lieu à de déli­cieux moments d’apprivoisement, où le doc­teur fait ses gammes (« par­lez-moi de votre enfance ») et le patient oscille entre per­plex­ité et curiosité. Les deux hommes se nouent peu à peu l’un à l’autre, à mesure que leur pro­fonde dis­sem­blance devient une mag­nifique symétrie : deux hors-champs géno­cidaires (les Amérin­di­ens, les Juifs d’Europe), imper­cep­ti­ble­ment dis­til­lés dans le film, ajoutent à leur cama­raderie une dis­crète fra­ter­nité de rescapés.

À l’assaut, donc, de l’intime de ce Jim­my Picard. Il faut, selon la for­mule con­sacrée d’Herman Melville, un Cham­pol­lion pour déchiffr­er l’Égypte de chaque homme ; c’est à cette immense explo­ration que s’attelle le psy­ch­an­a­lyste, plongeant le film dans l’entremêlement des sou­venirs rap­portés par le patient – s’amorce de séance en séance une som­no­lence lucide, à laque­lle le réel échappe peu à peu. Beni­cio Del Toro, sans doute le plus grand acteur de cette année de ciné­ma, y con­sacre une par­ti­tion de tragé­di­en, puis­sam­ment physique ; son jeu pré­cis est imprégné par son altérité d’Indien (bien que l’acteur soit mex­i­cain), qui passe notam­ment par un trou­blant lan­gage du corps : à plusieurs ques­tions du doc­teur, il ne répond que par un geste de la main, une cour­bu­re du vis­age. À mesure que les séances inon­dent gradu­elle­ment le film, et que rêve et éveil se super­posent, Jim­my P. n’est bien­tôt plus habité que par ce colosse nav­iguant dans sa mémoire, des scènes trau­ma­tiques de l’enfance au sou­venir de femmes aimées. C’est au terme d’une très pro­gres­sive réc­on­cil­i­a­tion avec les images féminines de sa vie (une sœur, une épouse, un amour) que cet Ulysse du divan regagne son île, sa paix ; comme sou­vent chez Desplechin, c’est l’équilibre psy­chique enfin trou­vé qui offre au film sa con­clu­sion (à com­mencer par Sylvia qui « ren­dit » Paul Dédalus à lui-même dans Com­ment je me suis dis­puté), mais il se débar­rasse ici d’une part de la rou­blardise avec laque­lle le cinéaste exac­er­bait par le passé les angoiss­es et les fan­tasmes des per­son­nages, et d’autre part du bon­i­ment expli­catif très lit­téraire qu’il se plai­sait alors à tiss­er autour d’eux.

Grâce à cet apaise­ment, et en dépit de son académisme de sur­face, Jim­my P. fait fig­ure de guéri­son pour Arnaud Desplechin. Jamais le cinéaste n’a approché avec un tel resser­re­ment, ni une telle sérénité, ce motif orig­inel de son ciné­ma qu’est la blessure de l’âme. Tapie dans la chair du film, la cica­trice fait graviter autour d’elle tous les voy­ages intérieurs des per­son­nages. L’emblème de ce périple qui s’achève (et qui fait très sincère­ment se deman­der : que fera Desplechin après ?) est bien sûr Math­ieu Amal­ric : à tra­vers un archipel de trois à qua­tre films, de Com­ment je me suis dis­puté à Un con­te de Noël, le comé­di­en fait fig­ure de foy­er sis­mique dans l’œuvre du cinéaste. C’est par lui que la brûlure psy­chique se con­t­a­mine à la pop­u­la­tion entière ; c’est bien lui le patient zéro, le por­teur d’un mal qu’il fait osciller entre la sim­ple bizarrerie et la qua­si démence. Fort d’un tel chem­ine­ment, cou­vert de cica­tri­ces, Amal­ric vit aujourd’hui une cinglante méta­mor­phose. Jadis mutilé, il n’est plus finale­ment que le druide, sage dis­pen­sa­teur d’une sci­ence soulagée. Les deux hommes se sépar­ent et tan­dis que Jim­my P. retrou­ve sa fille, Dev­ereux con­fie son sen­ti­ment au psy­chi­a­tre de l’établissement : « je n’ai pas traité Picard parce que c’était un Indi­en, mais parce qu’il était en mon pou­voir de l’aider. » Ain­si s’éteint une œuvre : sur l’image, douce et famil­ière, d’un guéris­seur.

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