© Universal Pictures International France
Zero Dark Thirty

Zero Dark Thirty

de Kathryn Bigelow

  • Zero Dark Thirty
  • États-Unis2012
  • Réalisation : Kathryn Bigelow
  • Scénario : Mark Boal
  • Image : Greig Fraser
  • Son : Paul N.J. Ottosson
  • Montage : Dylan Tichenor, William Goldenberg
  • Musique : Alexandre Desplat
  • Producteur(s) : Mark Boal, Kathryn Bigelow, Megan Ellison
  • Interprétation : Jessica Chastain (Maya), Jason Clarke (Dan), Joel Edgerton (Patrick, le chef d'escadron), Jennifer Ehle (Jessica), Mark Strong (George), Kyle Chandler (Joseph Bradley), Édgar Ramírez (Larry, de la Ground Branch), James Gandolfini (le directeur de la CIA)...
  • Distributeur : Universal Pictures International France
  • Date de sortie : 23 janvier 2013
  • Durée : 2h37

Zero Dark Thirty

de Kathryn Bigelow

La dernière croisade


La dernière croisade

Quoi qu’on en dise, le ciné­ma améri­cain impres­sion­nera tou­jours par sa capac­ité à digér­er la grande his­toire — y com­pris celle, brève, de ce pays — dans ses procédés pour racon­ter des petites his­toires. Cela vaut aus­si pour les épisodes les plus trau­ma­ti­sants, qu’il tâche d’ex­or­cis­er par la fic­tion, comme on n’a cessé de le con­stater dernière­ment avec le traite­ment hol­ly­woo­d­i­en du 11-Sep­tem­bre dont le monde n’a pas fini de ressen­tir les con­séquences. Et quand de sur­croît les faits eux-mêmes rejoignent la fic­tion la plus cal­i­brée, avec hap­py-end en sus, autant dire que les fab­ri­cants d’his­toires jouent sur du velours. Le spec­ta­teur, lui, a plutôt intérêt à se méfi­er de la facil­ité.

À ceux qui s’é­taient chargés de met­tre en fic­tion la traque de l’in­sti­ga­teur du 11-Sep­tem­bre Ous­sama ben Laden, la dream team de Démineurs Kathryn Bigelow et Mark Boal, un tel hap­py-end aura été servi sur un plateau, certes à l’im­pro­viste, la pre­mière ver­sion du scé­nario ayant été achevée avant l’élim­i­na­tion du bar­bu le plus recher­ché du monde le 2 mai 2011. Cela donne lieu, dans Zero Dark Thir­ty, à une scène-cli­max qu’on ne peut qual­i­fi­er autrement que de “réussie” : la recon­sti­tu­tion en qua­si-temps réel de l’as­saut des Navy SEALs sur la planque pak­istanaise de Ben Laden — l’oc­ca­sion de la pre­mière des deux seules appari­tions — à l’é­tat de cadavre — de ce dernier. Le réal­isme de l’ac­tion dis­crète (notam­ment les sons des héli­cos fur­tifs et des armes à silen­cieux), le découpage alter­nant pénom­bre et fil­tres verts de la vision noc­turne, la rel­a­tive orig­i­nal­ité d’of­frir le spec­ta­cle d’une action bru­tale fuyant pour­tant les regards, la men­ace du déra­page par l’ap­proche des badauds, tout cela par­ticipe effi­cace­ment à l’im­mer­sion, à la ten­sion et au sus­pense. La maîtrise de Kathryn Bigelow sur le ter­rain de l’ac­tion est ici par­faite­ment à son aise — après tout, c’est dans ce domaine qu’elle a su se faire remar­quer depuis plus de vingt ans, voire se ren­dre objet de fas­ci­na­tion en tant qu’une des rares réal­isatri­ces actives dans les gen­res de films “de mecs”.

Film-dossier à charge

Le reste du film n’est que la longue pré­pa­ra­tion à cette issue : un imposant film-dossier recon­sti­tu­ant la traque de dix ans de Ben Laden. Par le truche­ment du per­son­nage prin­ci­pal romancé[ref]Basé sem­ble-t-il sur une per­son­ne réelle demeurée, pour des raisons évi­dentes, dans l’anonymat.[/ref], une jeune agente de la CIA toute vouée à cette quête, Zero Dark Thir­ty refor­mule la course à l’in­for­ma­tion du ren­seigne­ment améri­cain en un jeu de piste et d’en­durance éprou­vant à tra­vers le Moyen-Ori­ent, entre bureaux et sites secrets, avec impass­es, chausse-trapes par­fois meur­trières, cours­es-pour­suites au jugé où même la tech­nolo­gie ne rem­place pas vrai­ment la chance (prenante scène de recherche à l’aveu­gle d’un télé­phone mobile par tri­an­gu­la­tion en mou­ve­ment), mais aus­si déci­sions à pren­dre au-delà des lim­ites de la morale, dont l’usage de la tor­ture. Sur ce ter­rain encore, Bigelow rem­plit le con­trat sans accroc, assur­ant un tem­po impec­ca­ble, trans­for­mant la chas­se à l’homme en une sorte de jour­nal des opéra­tions for­cé­ment troué d’el­lipses, néan­moins cap­ti­vant et, par cer­tains côtés, épique.

Si on cherche au-delà de ce tra­vail du rythme et du souf­fle, c’est une autre affaire. Au fil de ce réc­it touf­fu et ron­de­ment mené, on con­state que nonob­stant la richesse infor­ma­tive dont dis­pose et use Zero Dark Thir­ty, l’opéra­tion de Bigelow est somme toute sim­i­laire à celle de Démineurs : traduire un con­texte réel (la war on ter­ror ini­tiée sous Bush fils et pour­suiv­ie sous Oba­ma) en une pure et froide mécanique de ten­sion, de sus­pense, d’enter­tain­ment. Laque­lle prime bien évidem­ment sur le rap­port aux faits. Le matéri­au tiré du réel est certes osten­si­ble­ment invo­qué et sage­ment réc­ité, mais jamais inter­rogé. Quant à l’autre, celui qui fait face au point de vue améri­cain (c’est-à-dire l’Afghan, l’I­rakien… bref, “l’Arabe”), il est pour ain­si dire inex­is­tant, ou à la rigueur incon­sis­tant et mar­gin­al, tout juste bon à subir en gémis­sant l’ac­tion des enquê­teurs, ou à scan­der le nom d’Al­lah avant d’ex­plos­er (même l’in­no­cent por­teur de bombe mal­gré lui de Démineurs ne savait faire que cela). On pour­ra objecter, non sans fonde­ment, que ce déséquili­bre est une car­ac­téris­tique du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en, qu’on a depuis longtemps appris à l’ac­cepter et à chercher dans d’autres direc­tions l’in­térêt de tels films. Il sera répon­du, néan­moins, que s’agis­sant d’événe­ments encore mar­quants dans les esprits du pub­lic et sujets à de mul­ti­ples ques­tions et doutes (lesquels seront fort peu abor­dés dans le film), la démarche ne saurait être bénigne, et que le soupçon légitime de quelque arrière-pen­sée poli­tique ne peut qu’in­ter­fér­er avec l’ap­pré­ci­a­tion de la bonne fac­ture de l’ar­ti­sanat.

Figures de propagande

En l’oc­cur­rence, dans Zero Dark Thir­ty plus que dans Démineurs où elle avait le champ libre pour s’en tenir à l’ac­tion pure, le for­mat du film-dossier oblige Bigelow à s’a­vancer sur le ter­rain des con­sid­éra­tions sur les faits — et ce faisant, à trahir les sournois­es facil­ités de sa pen­sée. Cela tient avant tout au prisme qu’elle utilise pour embar­quer le regard du spec­ta­teur dans cette chas­se à l’homme : le per­son­nage prin­ci­pal, cette enquêtrice aux cheveux de feu, sans peur et sans reproche, que rien ne détourn­era de son but. Un per­son­nage, c’est ce qu’on a du mal à y voir, juste­ment. Som­maire­ment car­ac­térisée, per­cluse de ces clichés de la femme forte qui rament autant pour dépein­dre une femme que sa force (elle doit jur­er “comme un homme” pour s’im­pos­er, mais lâchera tout de même sa larmichette à la fin), oppor­tuné­ment privée de vie pro­pre en dehors de son travail[ref]Quoique ce choix soit sans doute meilleur que de lui en créer une faite d’autres clichés…[/ref], enfin peu aidée par le jeu raide de l’ac­trice sur­cotée Jes­si­ca Chas­tain, l’héroïne finit par n’ex­is­ter que par et pour son objec­tif approu­vé d’a­vance par le pub­lic, envers et con­tre tout. En vérité, cette fig­ure trans­par­ente a moins fonc­tion de per­son­nage que de vecteur: le spec­ta­teur est invité à iden­ti­fi­er son regard sur les événe­ments à celui de ce truche­ment, à emprunter ses pas. Et cela s’opère de manière pour le moins insi­dieuse. Le film s’ou­vre et présente d’emblée le per­son­nage par sa scène la plus choquante et polémique, celle de la tor­ture d’un pris­on­nier à laque­lle l’héroïne assiste en tâchant de s’en­dur­cir — des débuts évidem­ment dif­fi­ciles. À peine quelques scènes plus tard, la méta­mor­phose est déjà bien avancée : la com­bat­tante a moulé sa cara­pace et forgé ses armes, accou­tumée à cette immoral­ité paraît-il néces­saire de la lutte con­tre le ter­ror­isme (même les men­songes aux orig­ines d’une corol­laire de cette lutte, la guerre d’I­rak, sont dev­enues un détail de con­ver­sa­tion), fin prête à plonger dans le bour­bier et à se salir les mains[ref]On en vient à la polémique pré-Oscars en cours, cer­tains com­men­ta­teurs accu­sant Zero Dark Thir­ty de cau­tion­ner l’usage de la tor­ture. Procès d’in­ten­tion jus­ti­fié ? Force est en tout cas de con­stater que le film, évac­uant la ques­tion dès ses pre­mières min­utes, se mon­tre sin­gulière­ment pas­sif là-dessus, invi­tant par la suite à accepter cette pra­tique telle une option comme une autre pour les chas­seurs de ter­ror­istes (tout au plus mon­tre-t-il qu’elle n’est pas d’une effi­cac­ité à toute épreuve…).[/ref] pour men­er ce qui, vu son obsti­na­tion et sa foi, ressem­ble fort à une croisade — une croisade que nous sommes invités à suiv­re voire à partager, sans trop regarder en arrière (puisque la réal­isatrice ne s’en embar­rasse guère non plus).

Et qui dit croisade dit infidèles. Tout en présen­tant cette héroïne comme le fer de lance d’un “camp du bien”, le film ne peut s’empêcher de point­er d’un doigt déval­orisant ceux qui, d’une manière ou d’une autre, entra­vent la bonne marche de sa quête au nom de principes ou de cal­culs (générale­ment indis­so­cia­bles). Il y a ceux qui veu­lent impos­er des règles pour ren­dre la lutte con­tre le ter­ror­isme plus “morale” (Bigelow ayant choisi d’en­tr­er dans le jeu de la néces­sité sup­posée de s’af­franchir des règles morales pour faire pré­val­oir le bien). Il y en a d’autres qui ne con­sid­èrent tout sim­ple­ment plus Ben Laden comme une cible pri­or­i­taire, eu égard au con­stat que son organ­i­sa­tion Al-Qaï­da est une nébuleuse dont on peut crain­dre la capac­ité à se dis­pers­er pour sur­vivre. Il y a enfin ceux qui, rationnels, se refusent tout sim­ple­ment à adhér­er aux intu­itions pas tou­jours étayées de cette com­bat­tante aux airs d’il­lu­minée, mais qui obtien­dra sys­té­ma­tique­ment gain de cause. Ces adver­saires “de l’in­térieur”, tous en cos­tume-cra­vate et postés dans des bureaux par­fois hors du théâtre des opéra­tions (aux États-Unis), cor­re­spon­dent à s’y mépren­dre à ce vieux cliché dém­a­gogique des “bureau­crates de Wash­ing­ton”, ceux qui empêchent de tra­vailler en rond. On y compte même le prési­dent Oba­ma, qu’on n’apercevra que plan­qué der­rière un écran de télévi­sion, niant au micro tout usage de la tor­ture, sous le regard méprisant des agents téléspec­ta­teurs sur place, ceux qui mouil­lent leur chemise et risquent leur peau pour la sécu­rité des États-Unis. Der­rière la trompeuse neu­tral­ité du sto­ry­telling hol­ly­woo­d­i­en, il y a bel et bien, ici, un pro­gramme poli­tique — plus “Répub­li­cain” que “Démoc­rate”, donc. L’é­ti­quette n’est pas un grand mal en soi ; mais elle le devient quand elle s’ac­com­pa­gne d’une telle rou­blardise visant à fix­er des œil­lères au regard, à écarter toute ouver­ture vers le doute et les ques­tions. L’ob­jet n’est alors plus seule­ment un film de genre recon­sti­tu­ant des faits réels en faisant val­oir un timide par­ti pris poli­tique, mais se révèle un insi­dieux argu­ment de pro­pa­gande moins intel­li­gent et ouvert qu’il ne le fait croire.

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