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Au-delà des collines

Au-delà des collines

de Cristian Mungiu

  • Au-delà des collines
  • (După Dealuri)
  • Roumanie, France, Belgique2012
  • Réalisation : Cristian Mungiu
  • Scénario : Cristian Mungiu
  • d'après : les livres Confession à Tanacu et Le Livre des juges
  • de : Tatiana Niculescu Bran
  • Image : Oleg Mutu
  • Montage : Mircea Olteanu
  • Producteur(s) : Cristian Mungiu, Tudor Reu
  • Interprétation : Cosmina Stratan (Voichiţa), Cristina Flutur (Alina), Valeriu Andriuţă (le pope), Dana Tapalagă (la mère supérieure), Cătălina Harabagiu (sœur Antonia), Gina Ţandură (sœur Iustina), Vica Agache (sœur Elisabeta), Nora Covali (sœur Pahomia), Dionisie Vitcu (M. Valerică), Ionuţ Ghinea (Ionuţ)...
  • Distributeur : Le Pacte
  • Date de sortie : 21 novembre 2012
  • Durée : 2h30

Au-delà des collines

de Cristian Mungiu

La patte des Carpates (ou : Le Diable est dans les détails)


La patte des Carpates (ou : Le Diable est dans les détails)

On peut dire que Cris­t­ian Mungiu vient d’en­tr­er dans le cer­cle des “encar­tés” du fes­ti­val de Cannes : en 2007, Qua­tre mois, trois semaines, deux jours en était repar­ti avec la Palme d’or ; en cette année 2012, Au-delà des collines a ramassé les prix du scé­nario et de l’in­ter­pré­ta­tion fémi­nine (ce dernier partagé à deux). Si l’in­sti­tu­tion­nal­i­sa­tion en général est rarement une bonne chose, dans ce cas pré­cis il s’ag­it bien d’un égare­ment désas­treux : elle con­sacre ce qui s’ap­par­ente, d’un film à l’autre, à un sys­tème de mys­ti­fi­ca­tion, sim­u­lacre de réal­isme seule­ment voué à la jus­ti­fi­ca­tion de la pau­vreté d’un regard sur le — vrai — réel.

Jeune Roumaine expa­triée, Ali­na revient chercher son amie — et autre­fois amante — Voichiţa. Or celle-ci est dev­enue nonne, dans un monastère ortho­doxe dirigé par un pope à la voix patiente mais stricte ; selon ses pro­pres ter­mes, elle aime désor­mais Ali­na “autrement”, refoulant le char­nel pour ten­dre les bras au divin. Ali­na s’en­tête, sa frus­tra­tion met deux heures de film à devenir hys­térie blas­phé­ma­toire, elle devient la lou­ve dans la berg­erie monacale. L’his­toire ne fini­ra pas bien. Mais il ne faut pas s’y tromper : la matière de ces cent cinquante min­utes de film n’a pas tant à voir avec la pré­pa­ra­tion de cette issue dra­ma­tique, encore moins avec les thèmes qui y sont grossière­ment artic­ulés — l’amour inter­dit et déçu, le con­flit entre le matéri­al­isme ouvert au désir et la foi qui le refoule. Ce qui saute aux yeux et s’im­pose dans Au-delà des collines est son habil­lage : la somme des détails par lesquels Cris­t­ian Mungiu espère ren­dre son réc­it plus prég­nant — quitte à n’en don­ner que l’il­lu­sion.

Non fictionnel, mais bien caviardé

Un indice répété dans le générique et le dossier de presse met la puce à l’oreille : on y men­tionne avec insis­tance que le film est adap­té de deux romans “non fic­tion­nels”. “Non fic­tion­nel” : le qual­i­fi­catif est assez inédit pour ce type d’adaptation, même d’un matéri­au tiré du réel, et il vient à l’esprit que cette men­tion pour­rait bien être une sournoise vari­ante de l’étiquette com­mer­ciale trop bien con­nue “basé sur une his­toire vraie”. Or, si Au-delà des collines est en effet tra­vail­lé par un fan­tasme d’au­then­tic­ité, il ne joue pas sur le même ter­rain qu’une vul­gaire fic­tion hol­ly­woo­d­i­enne bran­dis­sant som­maire­ment “based on a true sto­ry” tel un slo­gan pub­lic­i­taire éclair : il ne vise pas une cau­tion d’au­then­tic­ité vis-à-vis de faits avérés, mais un mimétisme de sa fic­tion avec ce que serait une retran­scrip­tion de faits, des signes que son réc­it respecterait les aspérités qui siéraient à la réal­ité.

Et Mungiu ne lésine pas sur ces signes, qu’il étale comme des preuves que son ciné­ma resterait à l’é­coute du réel, le regarderait en face dans tous ses aspects plus ou moins engageants (plutôt moins : c’est plus par­lant). Tout est dans l’art de tir­er en longueur, d’in­sis­ter à l’en­vi sur la durée des activ­ités humaines, sur ce qui les retarde, ces con­tretemps par­fois absur­des. Ses per­son­nages digressent volon­tiers, sur tout et sur rien : au monastère, on dis­cute des aspects les plus rou­tiniers du quo­ti­di­en, les cours­es à faire, les gens à aider ou non, les dif­férends avec l’évêque ; dehors, au com­mis­sari­at par exem­ple, les policiers inter­rompent une activ­ité pour par­ler d’autre chose sans rap­port. Une nonne tra­ver­sant la cour a de grandes chances d’être ser­rée de près par un trav­el­ling (effet très cliché au ciné­ma ces temps-ci, pas vrai­ment prop­ice au regard, le corps suivi obstru­ant trop sou­vent le cadre), tan­dis que presque sys­té­ma­tique­ment, le son d’un avion en bruit de fond vient surlign­er l’ex­is­tence d’un monde hors de l’en­c­los du petit monastère con­fit dans son mode de vie.

La fabrique d’authenticité

Cette volon­té de “met­tre de l’au­then­tique” dans la mise en scène de fic­tion ren­voie à deux ten­dances qu’on peut actuelle­ment observ­er au ciné­ma. La pre­mière (on peut dif­fi­cile­ment échap­per à ce lieu com­mun) se man­i­feste au sein du ciné­ma roumain, Cris­t­ian Mungiu étant rejoint par Cristi Puiu, Cor­neliu Porum­boiu… Comme sor­tis d’une même école, ces cinéastes s’ap­pliquent à dépein­dre une cer­taine gri­saille nationale en dila­tant jusqu’à l’ab­surde les moments de flot­te­ment du temps dans l’ac­tiv­ité humaine. Par­fois pro­duc­tive, la démarche en arrive cepen­dant, de film en film et de cinéaste en cinéaste, à tomber dans une com­plai­sance partagée, à devenir un nou­v­el académisme. La sec­onde ten­dance se con­stitue de cinéastes en quête de dis­posi­tifs pour met­tre en avant la part de réel dans la fic­tion. En 2012, on a pu en voir quelques ten­ta­tives intéres­santes. Dans Saudade de Kat­suya Tomi­ta, le mon­tage accen­tu­ait chaque séquence en tant que par­celle inaboutie d’e­space-temps, frag­ment d’un réc­it en cours — work in progress — plus glob­al, col­lec­tif et au dia­pa­son d’une réal­ité présente. Plus osten­si­ble et plus prob­lé­ma­tique, Rêve et silence de Jaime Ros­ales organ­i­sait un jeu du chat et de la souris entre des scènes de drame réal­iste et la caméra qui les fil­mait, afin d’en dégager la dimen­sion de réel : quoique pas vain, le film n’échap­pait pas tout à fait au piège de la pro­mo­tion de son pro­pre dis­posi­tif et de ses inten­tions.

Pour Au-delà des collines, son rap­port au réel est avant tout une affaire de pro­thès­es. Aux arti­fices de la fic­tion, il ajoute d’autres arti­fices afin de “faire vrai” : les digres­sions, les bruits de fond, la caméra un peu fébrile, l’ap­parence “brute” de l’ensem­ble. Or, non seule­ment l’alchimie cen­sée trans­former le faux en vrai opère en pure perte, mais elle pro­duit des résidus franche­ment antipathiques. La pre­mière rai­son de l’échec du réal­isme selon Mungiu est qu’à aucun moment son accu­mu­la­tion de détails réal­istes ne fait oubli­er le peu de con­sis­tance du fond sur lequel ils se gref­fent. À quoi bon décrire dans le détail la vie quo­ti­di­enne d’un monastère ortho­doxe, si c’est pour redé­ploy­er en son sein les lieux com­muns, jamais for­mulés autrement que comme un drame joué d’a­vance, sur l’amour opprimé, poussé à la vio­lence et aux cris par une reli­gion rétro­grade ? L’in­spi­ra­tion apparem­ment doc­u­men­taire devrait-elle com­pos­er avec les clichés, voire leur servir de par­avent ? Plus gênant encore : cet habil­lage réal­iste ne se dépar­tit pas d’un cer­tain cal­cul de con­teur un peu trop fier des détails de son réc­it. Par exem­ple, au moment où la com­mu­nauté cherche à main­tenir Ali­na cap­tive, se pose la ques­tion des liens avec lesquels l’en­traver : après avoir rejeté deux ou trois options telles que des cordes (mais non, on ne veut pas lui entailler les poignets), on opte pour des chaînes. Or cette coquet­terie de scé­nario, le début du film nous y a fine­ment pré­parés, au “hasard” d’une con­ver­sa­tion de rou­tine sur la néces­sité d’a­cheter des chaînes pour un usage bénin. Le hasard n’ex­iste pas dans un scé­nario, et le réal­isme n’ap­pa­raît ici que comme un acces­soire de l’au­teur pour bien fig­nol­er sa con­struc­tion nar­ra­tive.

Autoritarisme de l’auteur

La sim­u­la­tion de réel de Mungiu ne se con­tente pas de servir de cau­tion à une pau­vreté de fond : elle se révèle elle-même famélique, voire mis­érable. Le vérisme de sa pein­ture com­mu­nau­taire et sociale, ayant gril­lé toutes ses car­touch­es de petits détails de la vraie vie, tombe sans grande sur­prise dans le pire piège qui lui soit ten­du : le nat­u­ral­isme, cette com­plai­sance dans la descrip­tion plus vraie que nature de tout ce qui, dans les envi­ron­nements soci­aux et naturels, est sup­posé riv­er les per­son­nages à tel ou tel rôle, à tel ou tel des­tin, sans qu’ils y aient jamais vrai­ment prise. Le “réal­isme” se fait alors loi autori­taire, déci­sion arbi­traire de l’au­teur — de par sa sup­posée obser­va­tion du monde — sur les des­tins de ses per­son­nages. La Roumanie sera donc grise, ses petites gens seront donc attachées à leur triste sort et indif­férentes à celui des autres. Et afin que le cal­vaire pro­gram­mé d’Ali­na, vic­time sac­ri­fi­cielle de la démon­stra­tion, soit com­plet pour être offert en pâture à la caméra, il ne suf­fit pas qu’elle soit une les­bi­enne rebelle lâchée au beau milieu d’un antre de l’in­tolérance, téléguidée par la direc­tion d’ac­teur pour vers­er dans juste ce qu’il faut d’hys­térie déraisonnable pour assur­er sa pro­pre con­damna­tion. Il faut encore que Mungiu lui con­fère pour toute famille des beaux-par­ents incom­préhen­sifs et surtout un frère mutique et men­tale­ment défi­cient, que le réal­isa­teur ne filmera que comme une façade d’im­puis­sance, un objet, un pré­texte à dis­cours et non un per­son­nage.

Com­ment ose-t-on pré­ten­dre filmer un vis­age réal­iste du monde, se pré­ten­dre con­cerné par lui, quand on nour­rit envers ceux qui le représen­tent (les per­son­nages) une telle froideur de con­teur soucieux de boucler son édi­fi­ante his­toire, un tel mépris — quand on utilise ceux-ci stricte­ment comme des instru­ments en singeant la com­pas­sion sur leur sort ? Et pour achev­er de ren­dre ses sima­grées par­faite­ment détesta­bles, Mungiu ajoute à ce mépris-là un autre : pour son spec­ta­teur. Car tous ces effets de manche du cinéaste n’ont jamais pour but d’ou­vrir le regard de celui qui voit son film, mais d’in­timider ce dernier en affichant la sup­posée supéri­or­ité du sien, quitte à en faire mon­tre par la vio­lence. Pour ceux qui doutaient encore pen­dant le film, l’ul­time plan est limpi­de sur cette infecte démarche agres­sive : un long plan fixe sur deux policiers à l’a­vant d’un four­gon, filmés de der­rière eux, devisant sur un sujet sans impor­tance, plan ponc­tué par un grand jet de boue aspergeant le pare-brise et envahissant le cadre. On ne pou­vait rêver meilleur point final pour cette entre­prise d’in­tim­i­da­tion par l’ex­hi­bi­tion du sor­dide : une bonne grosse déjec­tion dans la gueule.

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