Les Feux de la rampe

Les Feux de la rampe

de Charles Chaplin

  • Les Feux de la rampe
  • (Limelight)
  • États-Unis1952
  • Réalisation : Charles Chaplin
  • Scénario : Charles Chaplin
  • Image : Karl Struss
  • Montage : Joe Inge
  • Musique : Charles Chaplin
  • Producteur(s) : Charles Chaplin
  • Interprétation : Charles Chaplin (Calvero), Claire Bloom (Thereza), Buster Keaton (le pianiste), Sydney Chaplin (Neville)...
  • Date de sortie : 24 octobre 2012
  • Durée : 2h17

Les Feux de la rampe

de Charles Chaplin

La mort de Charlot


La mort de Charlot

La cri­tique reprocha, à la sor­tie du Dic­ta­teur, à Charles Chap­lin d’avoir cédé, dans le mono­logue final, à la ten­ta­tion de don­ner la parole à l’homme plutôt qu’au per­son­nage, d’avoir abat­tu le mur entre la fic­tion ciné­matographique et son audi­toire. Que cela soit légitime ou non reste à débat­tre : en tout cas, on peut dès lors se deman­der ce que la même cri­tique a pen­sé des Feux de la rampe, chant du cygne aux accents auto­bi­ographiques affir­més d’un Chap­lin en déclin.

C’est une ques­tion d’au­tant plus nébuleuse que le film n’a pas été exploité aux États-Unis au moment de sa sor­tie, en 1952 : prof­i­tant que le réal­isa­teur fût par­ti à Lon­dres pour la pre­mière du film, l’ap­pareil mac­carthyste fit en sorte qu’il lui soit impos­si­ble de remet­tre les pieds sur le sol éta­sunien. Les sources diver­gent, et cer­tains rap­por­tent que Chap­lin savait pré­cisé­ment ce qui allait advenir avant même son départ – quoi qu’il en soit, le met­teur en scène est un homme traqué. Soupçon­né de sym­pa­thies anti­améri­caines, empêtré dans une sor­dide his­toire de procès en pater­nité, lâché par un pub­lic qui n’a pas com­pris la trans­for­ma­tion du Tramp[ref]Clochard. Ce Tramp est le nom offi­ciel du per­son­nage pour les anglo­phones, comme il est Char­lot pour nous.[/ref] Char­lot en sar­donique Mon­sieur Ver­doux, Charles Chap­lin n’a cer­taine­ment pas le moral au beau fixe.

Aux yeux du réal­isa­teur, Les Feux de la rampe est offi­cielle­ment son chant du cygne – à l’époque du tour­nage, il tient le film pour son œuvre ultime. La lec­ture du script orig­i­nal, inti­t­ulé Foot­lights, présente pour les deux pro­tag­o­nistes une biogra­phie longue et détail­lée, qui per­met d’é­clair­cir les inten­tions de Chap­lin : on retrou­ve un peu de lui-même, évidem­ment, mais surtout beau­coup de ses par­ents. Son père, dés­espéré par l’échec de son ménage, devint alcoolique, et trou­ve un écho très vraisem­blable dans le per­son­nage de Calvero, mât­iné d’autres sou­venirs de jeunesse de Chap­lin. Réc­it biographique et auto­bi­ographique, exu­toire final à la tristesse de se sen­tir sur la pente descen­dante : autant dire que Les Feux de la rampe ne naît pas dans une ambiance de franche hilarité[ref]C’est d’ailleurs suite à ce film que Chap­lin a demandé que l’on ne l’ap­pelle plus Char­lie, patronyme attaché à une image trop juvénile et facétieuse, mais Charles Chaplin.[/ref].

Il est même tout à fait man­i­feste que le film est éloigné des précé­dents longs métrages de Chap­lin, le plus sou­vent d’un dynamisme remar­quable, et pourvus d’un grand sens du rythme. Les Feux de la rampe, quant à lui, souf­fre cer­taine­ment de son orig­ine lit­téraire, de la volon­té man­i­feste de son réal­isa­teur de plac­er ses nom­breux moments de bravoure vocaux à l’écran : arrivé à ce qu’il perçoit comme le cré­pus­cule de sa car­rière, Charles Chap­lin a beau­coup de choses à dire. De ce fait, il réitère à plusieurs repris­es ce qui avait gêné dans le finale du Dic­ta­teur : Les Feux de la rampe four­mille de moments qui parais­sent peut-être un peu fab­riqués, de sit­u­a­tions certes per­ti­nentes nar­ra­tive­ment, mais qui sem­blent placées avec une insis­tance lourde, pour être le pré­texte à des dia­logues au lyrisme boulever­sant. Toute la pre­mière par­tie du film est ain­si can­ton­née à l’ap­parte­ment de Calvero, le comé­di­en vieil­li et oublié qui recueille une jeune danseuse sui­cidaire et tente de lui redonner goût à la vie. Le cadre est figé, presque unique (on ira, par­fois, sur les planch­es, pour assis­ter aux déboires de Calvero) – alors que le directeur artis­tique Eugène Lourié réus­sit une recon­sti­tu­tion dans les stu­dios hol­ly­woo­d­i­ens d’un Lon­dres aux rues très crédi­bles.

Une fois passée cette pre­mière étape, Les Feux de la rampe va véri­ta­ble­ment faire hon­neur à son titre, et nous allons quit­ter la coulisse pour assis­ter sur scène au tri­om­phe de la jeunesse, tan­dis que le vieil­lis­sant Calvero choisira de s’ef­fac­er. Le film intè­gre alors mieux ses inter­mèdes dia­logués, se préoc­cupe plus de dynamique nar­ra­tive. C’est alors que cer­tains pro­pos tenus dans cette pre­mière par­tie d’ex­po­si­tion, vont pren­dre leur sens plein : Calvero-Chap­lin y prophéti­sait, pour la jeune Ter­ry, le renou­veau, la ren­con­tre inopinée de l’a­mant des pre­miers jours, évidem­ment par un heureux hasard. Dans la bouche de Calvero, l’homme-théâtre, on ne peut échap­per au mélo­drame. Le choix de vers­er dans un mélo­drame absolu, avec son lot de facil­ités nar­ra­tives, est pour­tant assor­ti d’une ombre du réel, mur­murée sour­de­ment depuis la coulisse, que ne perçoit pas le per­son­nage prin­ci­pal, et dont la cru­auté, l’hypocrisie sont épou­vanta­bles. Le men­songe – même bien inten­tion­né, la con­de­scen­dance (en tant que seule alter­na­tive au mépris dans lequel on tient les artistes oubliés) règ­nent, et c’est au moment où l’e­spoir, auquel, avec une suprême élé­gance et le sourire aux lèvres, Calvero avait choisi de renon­cer, renaît que tout va s’écrouler. Et pour­tant, si le rideau tombe sur cer­tains, the show must go on.

La mélan­col­ie de Charles Chap­lin est pal­pa­ble dans de nom­breux plans, dis­crets et fugi­tifs. C’est plus par ces moments sub­tils que par ses longues expo­si­tions ver­bales que brille Les Feux de la rampe. Certes, les mots sont émou­vants, et portés avec verve, mais les images, plus sub­tiles, don­nent au film toute sa puis­sance mélo­dra­ma­tique, lui per­me­t­tent d’échap­per au sim­ple pathos. On y perçoit l’art ten­dre d’un Chap­lin qui n’a, prob­a­ble­ment, que rarement été plus humain.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Monsieur Verdoux
Monsieur Verdoux
Un roi à New York
Un roi à New York
Le procès de Charlie Chaplin
Le procès de Charlie Chaplin
Charlot Festival : Charlot patine / Charlot policeman / L’Émigrant
Charlot Festival : Charlot patine / Charlot policeman / L’Émigrant
Le Kid
Le Kid
La Ruée vers l’or
La Ruée vers l’or
Le Cirque
Le Cirque
L’Opinion publique
L’Opinion publique
Les Lumières de la ville
Les Lumières de la ville
Les Temps modernes
Les Temps modernes
Les Lumières de la ville – ciné-concert à la salle Pleyel
Les Lumières de la ville – ciné-concert à la salle Pleyel
Le Vagabond d’un nouveau monde
Le Vagabond d’un nouveau monde