Sous la ville

Sous la ville

de Agnieszka Holland

  • Sous la ville
  • (W Ciemności)
  • Pologne, Allemagne, Canada2012
  • Réalisation : Agnieszka Holland
  • Scénario : David F. Shamoon
  • d'après : le livre In the Sewers of Lvov
  • de : Robert Marshall
  • Image : Jolanta Dylewska
  • Décors : Mark Rozinski
  • Montage : Michał Czarnecki
  • Musique : Antoni Łazarkiewicz
  • Producteur(s) : Steffen Reuter, Patrick Knippel, Marc-Daniel Dichant, Leander Carell, Juliusz Machulski, Paul Stephens, Eric Jordan
  • Interprétation : Robert Więckiewicz (Leopold Socha), Benno Fürmann (Mundek Margulies), Agnieszka Grochowska (Klara Keller), Maria Schrader (Paulina Chiger), Herbert Knaup (Ignacy Chiger), Marcin Bosak (Yanek Grossman), Julia Kijowska (Chaja), Kinga Preis (Wanda Socha), Jerzy Walczak (Jacob Berestycki), Krzysztof Skonieczny (Szczepek)...
  • Date de sortie : 10 octobre 2012
  • Durée : 2h25

Sous la ville

de Agnieszka Holland

Kanal Holocaust


Kanal Holocaust

“Sous la ville” est une mau­vaise tra­duc­tion (une de plus) du titre du dernier film d’Ag­niesz­ka Hol­land, In Dark­ness selon la tran­scrip­tion lit­térale du polon­ais W Ciem­noś­ci : dans les ténèbres des égouts – où se réfugient des juifs pour se trou­ver nez à nez avec un Polon­ais employé munic­i­pal oppor­tuniste qui se décou­vre bien­tôt une car­rure de héros, dans les ténèbres surtout d’une mémoire de la Shoah dont cha­cun revendique un morceau pour sa pro­pre con­science. Pas sûr que, mal­gré près de deux heures et trente min­utes d’im­mer­sion par­mi ces ombres et un cast­ing remar­quable, la cinéaste ne parvi­enne à les dis­siper.

C’est pour­tant bien le pro­jet qu’elle s’est fixé avec ce scé­nario reçu du Cana­di­en David F. Shamoon dont c’est le pre­mier long métrage, tiré du livre de Robert Mar­shall In the Sew­ers of Lvov. Hol­land a bien con­science des périls de l’en­tre­prise, et recon­naît qu’ “on peut se deman­der si tout n’a pas déjà été dit à ce propos”[ref]Cité dans le dossier de presse.[/ref]. Ou peut être si tout ne pour­ra jamais être dit. Elle-même n’en est pas à son coup d’es­sai sur cette mémoire de la Shoah aus­si dif­fi­cile à met­tre en mots qu’en images : elle a écrit le scé­nario de Kor­czak, ce médecin human­iste qui refusa d’abandonner ses orphe­lins et les accom­pa­gna jusque dans les cham­bres à gaz de Tre­blin­ka, pour son maître et men­tor Andrzej Waj­da en 1990. La même année, elle tour­nait le film qui la désigna à l’at­ten­tion d’Hol­ly­wood, Europa Europa, tra­ver­sée d’une Europe chao­tique par un ado­les­cent juif fuyant les per­sé­cu­tions nazies et con­traint pour sa survie de rejoin­dre les rangs des jeuness­es sovié­tiques puis hitléri­ennes. Cinq ans aupar­a­vant, elle avait déjà réal­isé un film sur la ques­tion juive, Amère récolte, avec Armin Mueller-Stahl. Qu’y avait-il dans Sous la ville pour sus­citer chez la cinéaste polon­aise ce besoin de revenir à ce sujet, sinon un autre réc­it ter­ri­ble, “inspiré de faits réels” ? Un lieu sans doute d’abord : ces souter­rains étroits et nauséabonds où fuient les juifs de Lvov en 1943 au moment de l’épu­ra­tion du ghet­to. Un per­son­nage aus­si : Leopold Socha, ce petit employé ordi­naire, jamais à court de com­bines et prêt à tous les arrange­ments, pourvu qu’il y ait un peu d’ar­gent à la clef. C’est peut être l’am­biguïté morale de cet homme ordi­naire, anti-héros par essence, qui évo­qua à Hol­land un miroir de la Pologne, nation démem­brée par des inva­sions sans fin, terre d’op­pro­bre pour les juifs déportés, colonie du Troisième Reich puis satel­lite de l’URSS, coupable et vic­time en même temps.

Suiv­ant le fil ténu de ce per­son­nage trou­ble qui com­mence par rançon­ner sans états d’âme les quelques sur­vivants hagards de l’épu­ra­tion du ghet­to qu’il décou­vre dans les égouts avant de céder peu à peu à la com­pas­sion au point de met­tre toute sa famille en péril pour sauver “ses” juifs, la cinéaste aurait pu rester dans cette zone indé­cise où l’op­por­tunisme le dis­pute sans cesse au sac­ri­fice et où l’héroïsme n’est jamais qu’une ques­tion de cir­con­stance. Sauf que le fil finit par rompre et laisse le champ libre à un réc­it de repen­tance : le rou­blard Leopold Socha fait son chemin de rédemp­tion en même temps qu’il se rap­proche de la fig­ure d’un Janusz Kor­czak, et s’ob­s­tine, aban­don­né des siens, dans une voie qui pour­rait tout aus­si bien le men­er au mar­tyr. Suiv­ant l’it­inéraire de ce Moïse mal­gré lui, Hol­land délaisse cet autre grand sujet de son film : la vie souter­raine de ces quelques familles juives vivant par­mi les rats et la puan­teur des égouts. Il faut saluer ici le tra­vail de Jolan­ta Dylews­ka, dont la pho­togra­phie évoque les errances souter­raines des héros de Kanal de Waj­da en don­nant une opac­ité dense à l’im­age seule­ment trouée par les fais­ceaux des lam­pes torch­es des sur­vivants.

Claus­tro­phobe et oppres­sant, le film l’est aus­si grâce à l’in­ter­pré­ta­tion remar­quable de ses acteurs, venus pour cer­tains du théâtre ou bien du ciné­ma de Waj­da et Skolimows­ki (comme Robert Wieck­iewicz ou Kinga Preis, tous deux for­mi­da­bles), et qui se plient en out­re à une gym­nas­tique lin­guis­tique qui mêle yid­dish, ukrainien, alle­mand et dialectes polon­ais de l’époque. La sex­u­al­ité insa­tiable indis­so­cia­ble de leur promis­cuité les délivre d’une imagerie mar­ty­rologique mar­quée par la résig­na­tion, si loin des pul­sions de vie qui apparte­nait à cette vie clan­des­tine selon le témoignage de Marek Edelman[ref]Figure exem­plaire de la résis­tance juive dans le ghet­to de Varso­vie, Marek Edel­man, dis­paru en 2009, tint tête avec quelque deux cents hommes et femmes épuisés et mal armés à plus de deux mille Waf­fen SS pen­dant quelques semaines en avril 1943. Il réus­sit à s’enfuir avec quelques sur­vivants à tra­vers les égouts de la ville.[/ref], à qui Agniesz­ka Hol­land dédie son film. Sous la ville n’est pour­tant pas un sur­vival, loin s’en faut. Emprun­tant une voie plus con­sen­suelle, il se présente comme un film d’a­paise­ment. On songe inévitable­ment à la pièce de Krzysztof War­likows­ki, (A)pollonia, présen­tée en 2009 à Avi­gnon, dans laque­lle le met­teur en scène con­vo­quait les fan­tômes de l’his­toire et des grands mythes trag­iques pour dress­er le por­trait d’une Pologne engoncée dans sa cul­pa­bil­ité. Là où (A)pollonia dérangeait, inter­ro­geait les mécan­ismes de refoule­ment d’une his­toire de héros, ses échelles de valeur, le sens du sac­ri­fice et la fron­tière invis­i­ble entre oppor­tunisme et héroïsme, Sous la ville plaide pour la réc­on­cil­i­a­tion et offre un vis­age con­ven­able de la Pologne (que le film représen­tera par ailleurs aux Oscars), le con­fort moral d’une mémoire accept­able.

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