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The Dark Knight Rises

The Dark Knight Rises

de Christopher Nolan

  • The Dark Knight Rises
  • Etats-Unis2012
  • Réalisation : Christopher Nolan
  • Scénario : Christopher Nolan, Jonathan Nolan, David S. Goyer
  • d'après : les personnages
  • de : Bob Kane, Bill Finger, éd. DC Comics
  • Image : Wally Pfister
  • Décors : Nathan Crowley et Kevin Kavanaugh
  • Costumes : Lindy Hemming
  • Montage : Lee Smith
  • Musique : Hans Zimmer
  • Producteur(s) : Emma Thomas, Christopher Nolan, Charles Roven
  • Production : Warner Bros, DC Entertainment, Legendary Pictures, Syncopy Films
  • Interprétation : Christian Bale (Bruce Wayne alias Batman), Gary Oldman (James Gordon), Tom Hardy (Bane), Anne Hathaway (Selina Kyle), Joseph Gordon-Levitt (John Blake), Michael Caine (Alfred Pennyworth), Marion Cotillard (Miranda), Morgan Freeman (Lucius Fox), Matthew Modine (Foley)...
  • Distributeur : Warner Bros
  • Date de sortie : 25 juillet 2012
  • Durée : 2h44

The Dark Knight Rises

de Christopher Nolan

Le héros sacrifié


Le héros sacrifié

L’at­tente de ce troisième et dernier volet de la saga Bat­man ver­sion XXIe siè­cle est – c’est le moins qu’on puisse dire – énorme. Pour suc­céder au colos­sal The Dark Knight, il fal­lait un film encore plus spec­tac­u­laire, plus cré­pus­cu­laire et qui propulse l’homme chauve-souris encore plus loin dans les méan­dres tortueux des dilemmes super-héroïques. Le pari sem­blait dif­fi­cile­ment ten­able. The Dark Knight Ris­es tente pour­tant de s’en don­ner les moyens de le relever en osant l’im­plo­sion de son héros et de son univers, quitte à se heurter quelque peu aux lim­ites de la machine Nolan…

Broken Bat

Avec Bat­man Begins (2005), Batman/Bruce Wayne était mis au cen­tre de ses ques­tion­nements éthiques. Sept ans et une suite plus tard, voilà que sort le dernier volet de ce qu’il con­vient donc d’ap­pel­er une trilo­gie, au bout de laque­lle les ques­tion­nements ont fini par devenir méta­physiques. Car­ré­ment. Le prob­lème de Bruce Wayne dans The Dark Knight Ris­es n’est plus de savoir quelles fron­tières il doit se fix­er pour com­bat­tre le mal, mais jusqu’où le dépasse­ment de soi qu’ex­ige la con­di­tion même de jus­tici­er (quand il est une fig­ure légendaire comme Bat­man) va le ronger. On serait ten­té de répon­dre jusqu’à l’os, ou du moins jusqu’au car­ti­lage, qu’il n’a plus au niveau des artic­u­la­tions. Car il faut voir dans quel état on le retrou­ve, Bruce Wayne : usé, dépres­sif, boi­teux et isolé au fin fond de son immense manoir vide. À la fin du volet précé­dent, le splen­dide The Dark Knight, Bat­man, qui avait été éprou­vé par le mal comme jamais aupar­a­vant, ne pou­vait plus gag­n­er que sur un seul tableau : celui des apparences. Il lui fal­lut pour cela endoss­er les crimes du pro­cureur Har­vey Dent qui avait dis­jonc­té, s’ac­cuser de la mort de ce dernier et devenir un fugi­tif. Nous con­sta­tions alors, médusés et éblouis, qu’il n’é­tait pas un « héros » mais un silent guardian, un watch­ful pro­tec­tor, bref, un dark knight[ref]Un gar­di­en silen­cieux, un pro­tecteur vig­i­lant, un cheva­lier noir – dix­it le com­mis­saire Gordon.[/ref]. Huit ans plus tard, quand débute The Dark Knight Ris­es, nous apprenons que cette abné­ga­tion ne fut pas vaine. L’e­spoir est revenu à Gotham, la cor­rup­tion s’est dis­soute et la loi s’est imposée au détri­ment de la pègre, mais à quel prix… Car Bat­man, désor­mais recher­ché pour meurtre, a dû être rangé au plac­ard par Bruce Wayne, ce qui revient à priv­er un mar­tyr de sa croix, soit la seule chose qui fai­sait le lien entre lui et sa pul­sion de mort. Sans cette dernière, para­doxale­ment, l’ex­is­tence n’a plus aucun sens. Mais un événe­ment va le sor­tir de sa léthargie « howard-hugh­e­si­enne », une cam­bri­oleuse ultra-douée du nom de Seli­na Kyle pénètre sa demeure pour – détec­tive dans l’âme, il le com­prend assez vite – relever des traces de ses empreintes dig­i­tales afin de les détourn­er. Enquê­tant sur elle, il décou­vre qu’un mer­ce­naire bru­tal et sans mer­ci, for­mé à la même école nin­ja que lui (la Ligue des Assas­sins de Ra’s Al Ghul) et répon­dant au nom de Bane, squat­te avec sa mil­ice les égouts de Gotham City, et que ce dernier pour­rait bien être employé par l’un de ses adver­saires financiers. Il n’en fau­dra pas plus pour qu’il se sente pouss­er à nou­veau des ailes de chi­rop­tère. Seul hic, après huit ans de glan­douille, il est physique­ment un peu rouil­lé. Ce qui tombe mal, Bane étant un guer­ri­er par­ti­c­ulière­ment cori­ace. Autrement dit, il va droit dans le mur.

Ce n’est pas sou­vent que l’on voit un super-héros per­dre, se bris­er et s’écras­er sur tous les plans (physiques, psy­chologiques et idéologiques). The Dark Knight Ris­es pousse jusqu’au bout le thème de l’ap­pren­tis­sage qui, avec le recul, sem­ble être le moteur prin­ci­pal de la saga. Pourquoi tombe-t-on ? Pour appren­dre à se relever ! Se relever pour faire face à nos peurs (Begins), se relever pour affron­ter le mal (The Dark Knight), se relever pour sur­mon­ter l’échec (The Dark Knight Ris­es). Trois films pour en défini­tive appren­dre à devenir Bat­man, ça en dit long sur leur sérieux. Et traiter un sujet sérieuse­ment, c’est en explor­er tous les aspects. Pour que ce troisième épisode soit « la con­clu­sion épique » qu’on est en droit d’at­ten­dre, il fal­lait qu’il tape fort et mas­sive­ment, en s’at­tar­dant donc sur le statut social de Wayne, sa for­tune, sa multi­na­tionale. Sans cela, c’est-à-dire sans son pou­voir, il n’y a matérielle­ment pas de Bat­man pos­si­ble. Mais peut-on être jus­tici­er d’un côté en s’éver­tu­ant de ren­dre le monde plus juste et mil­liar­daire de l’autre alors que le déséquili­bre financier est ce qui main­tient les iné­gal­ités sociales ? Inter­ro­ga­tion per­ti­nente et sacré­ment intéres­sante que Wayne se prend de plein fou­et sans l’avoir vu venir : le plan de Bane est de ren­vers­er l’hégé­monie de la haute finance afin d’u­tilis­er la haine des class­es pour paral­yser Gotham qui devient un no man’s land isolé du pays, où toute forme d’au­torité est pro­scrite.

Ça va loin. Les tour­nures du scé­nario sont d’une audace inouïe, la pre­mière con­fronta­tion entre Bane et Bat­man est douloureuse et le film prend des accents de drame social en se déroulant sur fond de lutte des class­es, lorgnant d’ailleurs pas mal vers Metrop­o­lis, rien que ça. Pour­tant, il ne se mon­tre pas tou­jours à la hau­teur des ques­tions qu’il pose. À y regarder de plus près, il sem­ble même que Nolan a eu les yeux plus gros que le ven­tre. L’his­toire, très dense, s’emballe dans tout les sens et lui donne du fil à retor­dre pour en con­tenir tous les ten­ants et aboutis­sants. Elle le con­traint à l’el­lipse (que cer­tains ne man­queront pas de qual­i­fi­er de rac­cour­cis) et à reléguer à l’ar­rière-plan tout le con­texte « marx­iste ». Si bien que le film finit par­fois par ressem­bler formelle­ment à une bande-annonce de série TV. Dans The Dark Knight (film qui tient tout autant d’une esthé­tique « TV »), il y avait ce per­son­nage génial qu’est le Jok­er, vraie fig­ure d’altérité à laque­lle Heath Ledger rendait admirable­ment hom­mage, qui impo­sait son pro­pre rythme, son tem­po, qu’il fal­lait suiv­re pas à pas (le trav­el­ling à la sor­tie de l’hôpi­tal en explo­sion ou le retourne­ment de la caméra alors qu’il est sus­pendu dans les airs à la fin du film). Il y avait soudaine­ment des paus­es dans le réc­it, de la respiration[ref]On a sou­vent taxé Nolan de « petit malin » à cause de la grandil­o­quence de ses sujets et de son mon­tage un brin pom­peux (il est vrai) mais on a mis un peu vite de côté sa mod­estie de filmeur (chose rare pour un Anglais), très sim­ple – bien qu’ap­prox­i­ma­tive –, tou­jours proche de ses comé­di­ens, indexée sur eux. Et, comme ils sont générale­ment excel­lents (sauf Cotil­lard qui a du mal à s’align­er ici), il s’en tire.[/ref]. Choses que Nolan ne peut même plus se per­me­t­tre dans The Dark Knight Ris­es (voir par exem­ple com­ment Bane, per­son­nage impres­sion­nant et superbe­ment inter­prété par Tom Hardy, est sac­ri­fié sur l’au­tel du twist scé­nar­is­tique), il est comme un chien fou courant après des voitures. Faute d’un temps qu’il n’ar­rive pas à créer mais seule­ment à rem­plir (la télévi­sion, tou­jours).

Batman Born Again

Cinéaste lim­ité, Nolan demeure tout de même – par­ti­c­ulière­ment avec cette trilo­gie – un obser­va­teur métic­uleux, qui ne laisse rien de côté, presque anthro­po­logue. En trois films, il entre­prend ce que Tim Bur­ton n’a même pas essayé dans l’un des siens : com­pren­dre qui est Bruce Wayne. En lui faisant con­naître l’échec dans cet ultime épisode, il l’oblige à se con­fron­ter une nou­velle fois à son trau­ma ini­tial (en ce sens, le film renoue pas mal avec le pre­mier film de la saga). Renaître une sec­onde fois, voilà un défi pas évi­dent, surtout pour quelqu’un qui avait fait de sa névrose son arme de com­bat. Bruce Wayne (Chris­t­ian Bale, décidé­ment dans le rôle de sa vie) est un per­son­nage fasci­nant parce qu’il red­oute la quête qu’il s’im­pose et qui con­siste à le met­tre face à ce qu’il sait déjà, mais qu’il tente dés­espéré­ment de fuir. C’est dire sa com­plex­ité. En per­dant Bat­man, il s’est réfugié dans le déni et a préféré se con­va­in­cre trop facile­ment que la mort est la seule issue. Mais, toute pim­pante que peut sem­bler Gotham, il sait, au fond de lui, que sa mis­sion n’est pas finie, que Bat­man, ce retour du refoulé, n’est pas qu’une ques­tion de faire régn­er la jus­tice der­rière un masque mais d’im­pos­er sa légende, de lui don­ner une sens, de la léguer. Et, pour cela, la mort est insuff­isante.

C’est la par­tie la plus réussie du film avec l’in­ter­ven­tion de deux per­son­nages cap­i­taux : l’of­fici­er John Blake (Joseph Gor­don-Levitt, très bon) dont nous ne dirons rien pour laiss­er un peu de sur­prise au spec­ta­teur et Seli­na Kyle (Anne Hath­away, très bonne), aus­si con­nue dans le comics sous le nom de Cat­woman – mais jamais nom­mée comme telle dans le film. Un peu annexe à l’his­toire, crim­inelle par dépit mais tout de même préoc­cupée par la jus­tice (sociale), elle apprend à con­naître Bruce Wayne (qu’elle méprise d’abord) tout au long de l’his­toire et com­prend, à tra­vers lui, qu’on est défi­ni par ses choix moraux, fussent-ils totale­ment maso. Quand ce dernier ira noble­ment jusqu’au bout de la morale qu’il s’est choisie, elle en tombera défini­tive­ment amoureuse. Le bais­er qu’ils s’échangent à la fin, sim­ple, évi­dent, chargé de la pos­ture inten­able et donc trag­ique du héros, est l’un des plus beaux vus depuis longtemps dans le ciné­ma améri­cain. Même si le film est un peu hési­tant sur la fin à adopter, il aura au moins le mérite d’aller jusqu’au bout de la logique ini­tiée avec Begins et tran­scendée par The Dark Knight : mon­tr­er que le dépasse­ment de soi, l’héroïsme est humaine­ment insouten­able parce qu’in­hu­main. D’où sa grandeur, d’où sa poignante beauté. Christo­pher Nolan est le seul à avoir pris le film de super-héros au mot, c’est-à-dire à en respecter le pro­gramme de bout en bout, sans com­pro­mis pos­si­ble. Dans le ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en d’au­jour­d’hui, ce n’est pas rien.

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