La Grammaire intérieure

La Grammaire intérieure

de Nir Bergman

  • La Grammaire intérieure
  • (Ha-Dikduk ha-Pnimi)
  • Israël2011
  • Réalisation : Nir Bergman
  • Scénario : Nir Bergman
  • d'après : le roman Le Livre de la grammaire intérieure
  • de : David Grossman
  • Image : Binyamin Nimrod Chiram
  • Montage : Einat Glaser-Zarhin
  • Musique : Ondrej Soukup
  • Producteur(s) : Assaf Amir
  • Interprétation : Roee Elsberg (Aharon), Orly Zilbershatz (Hinda), Yehuda Almagor (Moshe), Yael Sgerski (Yochi), Rivka Gur (Mamchu), Evelyn Kaplun (Edna), Limor Goldstein (Mme Smitanka), Rony Tal (Yaeli), Eden Luttenberg (Gidon), Ruslan Levchuk (Zahi jeune), Adam Kenneth (Zahi vieux)
  • Distributeur : Jour2fête
  • Date de sortie : 13 juin 2012
  • Durée : 1h44

La Grammaire intérieure

de Nir Bergman

Maladie d'enfance


Maladie d'enfance

Parce que le monde des adultes est décidé­ment trop cru­el, le corps d’un enfant refuse un jour de grandir. La métaphore n’est pas neuve, Le Tam­bour de Gün­ter Grass et son adap­ta­tion par Volk­er Schlön­dorff en ayant déjà fait pra­tique­ment un cliché. Seule­ment, chez les Israéliens David Gross­man, écrivain, et Nir Bergman, réal­isa­teur qui adapte ici un de ses romans, la métaphore ne se dresse pas en juge de l’His­toire en marche, mais traduit physique­ment un état mal­adif intime, appelant moins à l’ad­hé­sion qu’au malaise.

Nous sommes dans les années 1960, dans un quarti­er de Jérusalem — plus exacte­ment une cour entre qua­tre immeubles et un arbre au milieu, chaque voisin pou­vant épi­er tous les autres, la caméra n’osant filmer le ciel qu’au dehors. On sent qu’un enfant qui vivrait là ne saurait s’é­panouir qu’en sachant en sor­tir. Cepen­dant Aharon, le petit pro­tag­o­niste du film, répond à la men­ace d’en­fer­me­ment par une éva­sion qui est en fait un repli. Tan­dis qu’au­tour de lui les enfants mûris­sent, que les adultes s’aigris­sent (sous l’in­flu­ence de sa mère, mon­stre domes­tique et cas­tra­teur), que même l’ar­bre dis­paraît et quelques murs tombent, lui reste accroché à une part d’in­no­cence enfan­tine qui appa­raît de plus en plus chimérique, voire dan­gereuse. Il per­siste dans des jeux aux­quels il restera peu à peu le seul à jouer, par­fois jusqu’au sang ; sabote l’oc­ca­sion qui lui est offerte d’in­té­gr­er un mou­ve­ment de jeunesse. Para­doxale­ment, il aimerait bien séduire une fille, mais c’est dif­fi­cile quand celle-ci voit sa matu­rité porter son intérêt ailleurs, et quand même les copains finis­sent par relever le déphasage de ce garçon vis-à-vis du monde. Sa voix résonne en off pour affirmer son par­ti pris de refuser la noirceur des adultes, mais elle ne s’adresse qu’à lui-même et ne fait que soulign­er sa mor­bide prison intérieure.

Réclusion volontaire

Reje­tant vite en arrière-plan la recon­sti­tu­tion his­torique — min­i­male — et le gim­mick métaphorique du corps d’A­haron inter­rompant sa crois­sance, Nir Bergman tra­vaille sur la stag­na­tion intime du garçon, qui para­doxale­ment évolue en une cel­lule empoi­son­née dont la sor­tie reste incer­taine. Con­traire­ment au per­son­nage cam­pé par David Ben­nent dans Le Tam­bour, exhibé en phénomène de foire pré­texte à une obser­va­tion con­v­enue des adultes et de l’his­toire, le petit obser­va­teur est aus­si au cen­tre de l’at­ten­tion du scé­nar­iste-réal­isa­teur, per­son­nage d’en­fant certes — lui aus­si — plus métaphorique que réal­iste, mais assuré­ment plus qu’un acces­soire, et qui syn­thé­tise avec acuité les tour­ments de cet âge et de son avenir cachés der­rière l’in­sou­ciance prêtée à nos chères petites têtes.

À l’in­star de l’am­biva­lence de la voix off, à la fois partage de l’in­tim­ité du nar­ra­teur avec le spec­ta­teur et preuve offerte au sec­ond de l’isole­ment du pre­mier, Bergman établit avec doigté un équili­bre quant au point de vue porté sur Aharon. Il offre d’une part une empathie avec la souf­france de l’en­fant, sa per­cep­tion cru­elle des trou­bles qui l’en­tourent, d’autre part un regard extérieur lucide sur son état, sa réclu­sion volon­taire au car­ac­tère qua­si mon­strueux (voir com­ment l’é­ten­due de celle-ci appa­raît abrupte­ment, par les témoignages de ses amis). Pour finir par ren­dre déchi­rant, en un sim­ple panoramique, une scène finale ambiguë dont on ne sait trop si elle bouche l’avenir du garçon ou si elle lui laisse une ultime chance de sor­tir de son impasse. Cela reste un regard de cinéaste plutôt dis­cret, auquel on pour­rait reprocher de se repos­er un peu trop, par endroits, sur le roman et son poten­tiel de sin­gu­lar­ité (notam­ment quand il filme les jeux dan­gereux), de ne pas pouss­er plus loin sa réflex­ion sur son sujet, ou encore de ne pas pren­dre plus fer­me­ment posi­tion quant à l’indé­ci­sion de cette fin, juste­ment. Mais ce regard est là, la per­spec­tive sur ce qui attire son atten­tion existe et s’in­car­ne dans un film qui vaut dès lors un peu plus que sa nature d’adap­ta­tion lit­téraire.

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