La Folie Almayer

La Folie Almayer

de Chantal Akerman

  • La Folie Almayer
  • France-Belgique2011
  • Réalisation : Chantal Akerman
  • Scénario : Chantal Akerman
  • d'après : le roman La Folie Almayer : Histoire d'une rivière d'Orient
  • de : Joseph Conrad
  • Image : Rémon Fromont
  • Décors : Patrick Dechesne, Alain-Pascal Housiaux
  • Costumes : Catherine Marchand
  • Son : Pierre Mertens, Cécile Chagnaud, Thomas Gauder
  • Montage : Claire Atherton
  • Musique : produite par Steve Dzialowski
  • Producteur(s) : Patrick Quinet, Chantal Akerman, Arlette Zylberberg
  • Interprétation : Stanislas Merhar (Almayer), Aurora Marion (Nina), Marc Barbé (Capitaine Lingard), Zac Andrianasolo (Daïn)...
  • Distributeur : Shellac
  • Date de sortie : 25 janvier 2012
  • Durée : 2h07

La Folie Almayer

de Chantal Akerman

Les captifs


Les captifs

Chan­tal Aker­man adapte libre­ment le roman homonyme de Joseph Con­rad. À n’en pas douter, La Folie Almay­er divis­era entre fas­ci­na­tion pour une œuvre ensor­ce­lante et ennui plus ou moins poli face à un film plutôt ardu.

Par son ampleur et son ambi­tion, La Folie Almay­er vient rap­pel­er com­bi­en Chan­tal Aker­man est une cinéaste essen­tielle, renouant ici avec une puis­sance ciné­matographique plus ou moins lais­sée en sus­pens depuis De l’autre côté (2002) – et, dans une moin­dre mesure, Demain on démé­nage (2004). Mal­gré la cohérence avec son œuvre, il était dif­fi­cile (mais pas impos­si­ble) d’investir la rad­i­cal­ité de Là-bas (2006) ; par ailleurs, le fasci­nant seg­ment du film col­lec­tif L’État du monde (2008) témoignait de son atti­rance pour l’installation vidéo, notam­ment Mani­ac Sum­mer à la Bien­nale d’art con­tem­po­rain de Venise, qui repre­nait des plans de Tombée de la nuit sur Shang­hai. À Venise, où La Folie Almay­er était présen­té hors com­péti­tion lors de la dernière Mostra, à l’occasion de laque­lle Chan­tal Aker­man s’est vue attribuer un Lion d’or “compressé”[ref]Marco Müller expli­quant cette sin­gu­lar­ité par la sus­cep­ti­bil­ité de Chan­tal Aker­man et son goût peu pronon­cé pour les dis­tinc­tions de ce type.[/ref] pour l’ensemble de sa car­rière.

Chan­tal Aker­man renoue égale­ment avec l’adaptation lit­téraire, après son appro­pri­a­tion pour le moins réussie de Mar­cel Proust (La Cap­tive, 2000), c’est avec la même lib­erté qu’elle s’empare du pre­mier roman de Joseph Con­rad, La Folie Almay­er (1895) ; sachant que cette lib­erté s’avère bien sou­vent un gage de fidél­ité vis-à-vis de l’œuvre orig­inelle. S’il est bien ques­tion de la perdi­tion d’un aven­turi­er blanc en Asie, le film retient avant tout la dimen­sion atmo­sphérique de l’écrivain bri­tan­nique, une inim­itable charge sen­sorielle, notam­ment dans l’évocation des lieux ; ici, la jun­gle et surtout le fleuve représen­tent de véri­ta­bles per­son­nages qui “agis­sent” de façon alchim­ique dans leurs rela­tions avec les êtres. La cinéaste s’est aus­si accordée le droit d’inventer, notam­ment en don­nant une tour­nure con­tem­po­raine au réc­it par le biais des seg­ments urbains – tournés au Cam­bodge –, tan­dis que la jun­gle demeure figée dans une incer­ti­tude tem­porelle entre cré­pus­cule du XIXe (le roman date de 1895) siè­cle et aube du XXe. Inven­tion aus­si d’une scène d’ouverture ren­ver­sante qui organ­ise le film en un ample flash-back. D’emblée, on est saisi par le mag­nétisme de l’écriture ciné­matographique, et bien­tôt par l’extraordinaire beauté de Nina – Auro­ra Mar­i­on, dont c’est le pre­mier long-métrage, on en souhaite beau­coup d’autres. Un plan fixe pose le danc­ing d’une con­trée exo­tique comme décor. On pro­gresse dans les pas d’un homme qui avance vers la scène où se pro­duit un croon­er sec­ondé par des danseuses dis­posées der­rière lui. “L’homme” poignarde le chanteur ; tout le monde déguer­pit, sauf Nina. Dans une sorte d’hébé­tude, elle con­tin­ue à se tré­mouss­er avant de cess­er pro­gres­sive­ment pour venir face caméra – très gros plan pour le moins trou­blant – et livr­er un chant déchi­rant, dont on com­pren­dra qu’il s’agit de la mar­que d’émancipation d’une cap­tive. Comme d’autres per­son­nages du film qui s’ou­vre ain­si, nous voilà ensor­celés. Et pas seule­ment parce qu’on se situe sou­vent dans la jun­gle, Chan­tal Aker­man n’est pas sans “adapter” ici un cer­tain Apichat­pong Weerasethakul.

La Folie Almay­er se peu­ple de quelques européens échoués dans des con­trées loin­taines. Il est donc ques­tion d’Al­may­er (Stanis­las Mer­har), père de Nina, une “sang-mêlé”. On croise aus­si un cer­tain Lin­gard (Marc Bar­bé) qui va et vient par bateau. Se pro­file égale­ment une mine d’or aus­si réelle que l’El­do­ra­do pour les con­quis­ta­dors d’Aguirre. Almay­er rêve d’or et d’amour, celui de sa fille, le film sem­ble répon­dre que l’un ne peut aller avec l’autre. On entend Malaisie, mais une indéter­mi­na­tion dif­fuse se per­pétue, un imag­i­naire – notam­ment celui qui émerge d’Aurora Mar­i­on (de père grec et de mère bel­go-rwandaise) – nous balade aux qua­tre coins de quelque chose comme l’océan Indi­en, et pourquoi pas un bout du Paci­fique. Large­ment hétérogène dans sa chronolo­gie et par la nar­ra­tion poly­phonique, le réc­it évoque la des­tinée de Nina. Fil­lette, elle est arrachée à ses par­ents par Lin­gard, afin de pou­voir béné­fici­er d’une édu­ca­tion de blanche, pour lui inven­ter un avenir, loin “de ce trou” comme on dit. Elle subit une sorte de dres­sage dans une insti­tu­tion corsetée par la morale religieuse et la méfi­ance envers cette “sang-mêlé”. Suite à la mort de Lin­gard, Nina est chas­sée du pen­sion­nat (tout autant qu’elle s’en échappe), erre dans les rues de la métro­pole, puis revient d’où elle était par­tie, en jeune femme. Mais, dit-elle, son “cœur est mort” pen­dant ces années de cap­tiv­ité. Elle sem­ble avoir appris une seule chose : à (se) haïr et à (se) fuir per­pétuelle­ment. Quant à Almay­er, son amour pater­nel trou­ble le con­sume, il sait qu’elle est sa fille du fait de la brûlure au ven­tre qu’il ressent en sa présence.

La dialec­tique (et les dia­logues) autour du trou­ble iden­ti­taire de Nina ne con­stituent pas ce qui est le plus con­va­in­cant, mais, finale­ment, ceci pèse peu. La force du film émane de per­son­nages égarés à la recherche d’un par­adis per­du, autant celui que l’on est venu chercher que celui que l’on a quit­té, la réus­site réside dans une capac­ité à l’exprimer ciné­matographique­ment. La den­sité de la mise en scène ain­si que le point d’équilibre admirable entre vir­tu­osité et rugosité sub­juguent. Au cadre et à l’image, Rémon Fromont com­pose, de jour comme de nuit, un flux visuel entê­tant, à l’onirisme cauchemardesque ; l’artificialité des lumières noc­turnes plaçant régulière­ment La Folie Almay­er à la lisière du fan­tas­tique. La cinéaste relate un tour­nage plus proche d’une dimen­sion doc­u­men­taire, loin d’un plateau de fic­tion instal­lé, la caméra était à l’affût de ce qui se présen­tait, en recourant à de longues pris­es. Chan­tal Aker­man com­pose un film reposant sur des dérives rêveuses et âpres, d’une douloureuse langueur – celle d’Al­may­er est sta­tique, d’autres plus mou­vantes. Le plan-séquence final est des plus impres­sion­nants, Almay­er y donne à voir ce que peut être la perdi­tion et l’effondrement défini­tif d’un être qui s’abîme dans le néant.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

De l’autre côté
De l’autre côté
Sud
Sud
La Captive
La Captive
Chantal Akerman et le hasard
Chantal Akerman et le hasard
Claire Atherton : « Le cinéma d’Akerman n’explique pas, il questionne »
Claire Atherton : « Le cinéma d’Akerman n’explique pas, il questionne »
Golden Eighties
Golden Eighties
D’Est
D’Est
Chantal Akerman au-delà de Jeanne Dielman
Chantal Akerman au-delà de Jeanne Dielman
Akerman, la trilogie du passage
Akerman, la trilogie du passage
Les Rendez-vous d’Anna
Les Rendez-vous d’Anna
Chantal Akerman au-delà de Jeanne Dielman
Chantal Akerman au-delà de Jeanne Dielman
Histoires d’Amérique
Histoires d’Amérique