© Mars Distribution
A Dangerous Method

A Dangerous Method

de David Cronenberg

  • A Dangerous Method
  • Royaume-Uni, Allemagne, Canada, Suisse2010
  • Réalisation : David Cronenberg
  • Scénario : Christopher Hampton
  • d'après : le livre A Most Dangerous Method / son adaptation en pièce The Talking Cure
  • de : John Kerr / Christopher Hampton
  • Image : Peter Suschitzky
  • Décors : James McAteer, Gernot Thöndel
  • Costumes : Denise Cronenberg
  • Son : Ed Ballard
  • Montage : Ronald Sanders
  • Musique : Howard Shore
  • Producteur(s) : Jeremy Thomas
  • Production : Lago Films, Prospero Films
  • Interprétation : Viggo Mortensen (Sigmund Freud), Keira Knightley (Sabina Spielrein), Michael Fassbender (Carl Gustav Jung), Vincent Cassel (Otto Gross), Sarah Gadon (Emma Jung), Katharina Palm (Martha Freud), Christian Serritiello (un officier), Andrea Magro (Jean Martin Freud)
  • Distributeur : Mars Distribution
  • Date de sortie : 21 décembre 2011
  • Durée : 1h39

A Dangerous Method

de David Cronenberg

ŒDeep


ŒDeep

Pour son dernier long-métrage, explo­rant la rela­tion entre les deux grands psy­ch­an­a­lystes Carl Jung et Sig­mund Freud, et leur patiente Sabi­na Spiel­rein, David Cro­nen­berg réin­vestit des notions famil­ières de muta­tion et de mon­stru­osité. À la sim­ple dif­férence qu’ici, ce n’est plus la chair qui bouil­lonne et des­sine de nou­veaux modes d’existence, mais l’esprit, pris dans une telle furie d’interprétation qu’il finit par crypter tout rap­port au réel.

De Spell­bound d’Al­fred Hitch­cock à Sud­den­ly Last Sum­mer de Joseph Mankiewicz, l’his­toire du ciné­ma améri­cain est jonchée de drames psy­ch­an­a­ly­tiques. Si ces deux grandes dis­ci­plines du XXe siè­cle éprou­vent entre elles une réelle sym­pa­thie, parce qu’elles jouent sur le même ter­rain – dépli­er l’âme humaine –, leurs noces ont assez rarement abouti à des chefs‑d’œuvre et plutôt con­duit à la for­ma­tion de clichés durables. Ain­si, com­bi­en de fois a‑t-on représen­té l’in­con­scient comme un puits sans fond, un méan­dre som­bre et effrayant, et la réso­lu­tion du trau­ma comme un accouche­ment ? Dans un film psy­ch­an­a­ly­tique, rien à faire, il faut plonger dans un bain d’im­ages mou­vantes pour remon­ter à l’im­age orig­inelle d’où découle tout le drame.

Le dernier film de David Cro­nen­berg, A Dan­ger­ous Method, pre­mière claque de la Mostra 2011, fait tout le con­traire. Il retrace, entre Zurich et Vienne, la rela­tion entre Carl Jung (Michael Fass­ben­der), Sig­mund Freud (Vig­go Mortensen) et Sabi­na Spiel­rein (Keira Knight­ley), une jeune patiente du pre­mier dont elle devien­dra la maîtresse avant de pass­er dans le cab­i­net du sec­ond et épouser la pro­fes­sion de psy­ch­an­a­lyste. La cure de la demoi­selle Spiel­rein libère les démons (la pul­sion de mort) de Jung l’idéal­iste, dont la déon­tolo­gie s’ef­fon­dre, leur liai­son scan­daleuse menant à une rup­ture de ses rap­ports avec le Père Freud, arrimé au sexe comme à la base de toutes ses théories. Le réc­it est mené avec une dia­bolique tran­quil­lité, une épure formelle qui se refuse à la moin­dre affé­terie. Cro­nen­berg évite soigneuse­ment toute forme de « plongée » dans la psy­ché de ses per­son­nages et se tient, con­tre toute attente, à la sur­face du drame. Le champ-con­trechamp et le jeu des échelles, qui passent d’habi­tude pour le sum­mum de l’en­nui, ren­con­trent ici une inven­tiv­ité de chaque instant, indices amor­tis de cette tem­pête qui gronde sous les crânes. Il y a dans sa pat­te, un lis­sé, une manière de tout met­tre à plat, certes trou­blants dans le cadre de son sujet, mais qui répon­dent à une logique implaca­ble.

Car Cro­nen­berg trou­ve dans cette his­toire la matière idéale pour pour­suiv­re ses thé­ma­tiques et ses obses­sions. À savoir : l’im­pact de l’e­sprit sur la chair, la péné­tra­tion d’une idée lancée à l’as­saut du cuir humain. Et la seule posi­tion d’où il puisse observ­er ces phénomènes, c’est, ça a tou­jours été, de Chro­mo­some 3 à Video­drome, de La Mouche à Crash, sur la peau de ses per­son­nages, en tout cas dans cette sphère dif­fuse qu’on appelle leur apparence. Dès lors, on com­prend l’inu­til­ité qu’il y aurait à entr­er dans la tête de Freud et con­sorts. L’im­por­tant, c’est pré­cisé­ment ce qu’ils dis­ent de leurs pen­sées et com­ment ces dires ren­con­trent leurs corps. Ain­si, le drame que nous con­te Cro­nen­berg dans A Dan­ger­ous Method, est, à l’in­verse de ses prédécesseurs, tourné vers une mal­adive excrois­sance de l’e­sprit par rap­port au corps. Ici, c’est le cerveau qui entre en ébul­li­tion, pas la chair. Et les per­son­nages qu’ils nous présen­tent sont les vic­times d’un dérè­gle­ment intel­lectuel, d’un can­cer de l’analyse qui ne laisse plus au corps aucun mou­ve­ment spon­tané, aucune plage d’ex­pres­sion, sans que l’ob­ser­va­tion, l’in­ter­pré­ta­tion des signes, enfin la spécu­la­tion ne s’en mêlent. Sous les yeux du tri­an­gle Jung-Freud-Spiel­rein, aux abor­ds de la Pre­mière Guerre mon­di­ale, et dans un con­texte de méfi­ance dif­fuse quant à la judéité des pro­tag­o­nistes, la théorie sci­en­tifique a com­mencé à con­train­dre les corps dans une gaine qui n’est pas prête de se relâch­er.

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