La Cicatrice intérieure / Liberté, la nuit

La Cicatrice intérieure / Liberté, la nuit

de Philippe Garrel

  • La Cicatrice intérieure / Liberté, la nuit
  • France1972 / 1983
  • Réalisation : Philippe Garrel
  • Scénario : Philippe Garrel, Nico / Philippe Garrel
  • Image : Michel Fournier / Pascal Laperrousaz
  • Montage : Philippe Garrel / Dominique Auvray, Philippe Garrel
  • Musique : Nico / Faton Cahen
  • Producteur(s) : Sylvie Boissonnas / -
  • Production : - / INA
  • Interprétation : Nico (la femme), Philippe Garrel (l'homme), Christian Aaron Boulogne (l'enfant), Daniel Pommereulle (le berger), Pierre Clémenti (le cavalier), Balthazar Clémenti (le bébé), Jean-Pierre Kalfon (le porteur de feu)
    Emmanuelle Riva (Mouche), Maurice Garrel (Jean), Christine Boisson (Gémina), László Szabó (Laszlo le marionnettiste), Brigitte Sy (Micheline)...
  • Éditeur DVD : France Inter, coll. « 2 films de »
  • Date de sortie DVD : 9 novembre 2011
  • Durée : 1h / 1h22

La Cicatrice intérieure / Liberté, la nuit

de Philippe Garrel

Aux origines du drame


Aux origines du drame

Avec La Cica­trice intérieure et Lib­erté, la nuit, ce cof­fret DVD édité par Why Not Pro­duc­tions nous per­met d’aborder une par­tie plus anci­enne de l’œuvre de Gar­rel. Si Lib­erté, la nuit mar­que le retour de ce cinéaste à une forme de réc­it plus tra­di­tion­nelle, un film comme La Cica­trice intérieure offre un exem­ple magis­tral de ce que furent les années durant lesquelles Gar­rel col­lab­o­ra avec la chanteuse Nico. Il s’agit d’être pré­cau­tion­neux avec ce genre de terme, mais dans ce cas pré­cis n’hésitons pas à dire qu’il s’agit de deux chefs d’œuvre qui font de ce cof­fret une des sor­ties DVD majeures de cette fin d’année.

Un continent oublié

Avec le Gar­rel ancien, où en sommes-nous ? Une par­tie de son œuvre reste dif­fi­cile à voir, à explor­er si l’on n’est pas un parisien guet­tant les pro­grammes des salles obscures. Si l’éditeur Re:Voir a sor­ti il y a des années Le Révéla­teur et Le Lit de la vierge, tous deux datant de la fin des années 1960, un trou de plus de dix ans existe dans la pub­li­ca­tion DVD de cette œuvre. Après Le Lit de la vierge, sor­ti en 1969, nous pas­sons directe­ment à Elle a passé tant d’heures sous les sun­lights, film de 1985. Pour­tant, c’est dans les années 1970 que le ciné­ma de Gar­rel se rad­i­calis­era le plus, et suiv­ra une voie unique, loin des cir­cuits com­mer­ci­aux, loin des for­mats clas­siques d’exploitation et des façons de faire tra­di­tion­nelles. Mais cette époque mar­que surtout une péri­ode de col­lab­o­ra­tion avec celle qui fut sa com­pagne, la chanteuse alle­mande Crista Paf­fgen, plus con­nue sous le nom de Nico. Cette col­lab­o­ra­tion, dans un film comme La Cica­trice intérieure, est dou­ble, puisqu’en plus d’avoir assuré la com­po­si­tion et l’interprétation de la total­ité de la bande son, Nico incar­ne le rôle cen­tral du film, celui de la femme. La présence de cette per­son­nal­ité hors du com­mun va pro­fondé­ment mar­quer le ciné­ma de Gar­rel, et ce à un point tel que des années après leur rup­ture, son ombre con­tin­ue de flot­ter sur une grande par­tie de ses films. Depuis son retour à une forme de réc­it tra­di­tion­nel il y a main­tenant trente ans, ce cinéaste reste obsédé par cette péri­ode de sa vie et par sa rela­tion avec Nico. Il serait facile de pren­dre cha­cun de ces films, et d’identifier ce qui se rap­porte à son his­toire passée, à la rela­tion qu’il noua avec la chanteuse.

La dif­fi­culté à voir ces films, et décou­vrir ce que fut cette péri­ode légendaire, mythique, a bien évidem­ment con­tribué à l’élaboration d’une forme d’aura entourant de son mys­tère toute cette par­tie de l’œuvre de Gar­rel. Ce ciné­ma hors des cir­cuits était un ciné­ma fait sur le vif, sans véri­ta­ble scé­nario, à des années lumière de la con­struc­tion clas­sique : une caméra, des proches dans le cast­ing, une audace et surtout l’idée que seul l’Art peut sauver du dés­espoir le plus total, peut per­me­t­tre de sur­nag­er dans un monde infâme. Ces films sont comme des bouteilles jetées à la mer, des copies abîmées belles comme des cahiers de poésie jau­nis par le temps, une his­toire révolue dont la trace lais­sée sur la pel­licule se pro­je­tait de façon épisodique dans quelques endroits obscurs et secrets. Si nous avions mau­vais esprit, nous en voudri­ons presque à Gar­rel et à l’éditeur d’avoir per­mis à un film tel que La Cica­trice intérieure d’être présent l’air de rien dans les rayons de notre bou­tique DVD préférée.

Avançons vers l’origine.

La Cica­trice intérieure est une des plus grandes œuvres sur l’après 1968. Car que faire après les événe­ments de mai? Quand il appa­raît impos­si­ble de ren­tr­er dans le rang, la ques­tion qui se pose alors est celle de la forme que l’on va don­ner à la lutte que l’on souhaite pour­suiv­re. Pour beau­coup, cela aura été la rad­i­cal­i­sa­tion poli­tique, un extrémisme pou­vant par­fois con­duire à des actes qual­i­fiés par les autorités en place de ter­ror­iste. L’échec de 1968 con­stitue pour Gar­rel une étape cru­ciale, un moment charnière qui anéan­tit tout, une apoc­a­lypse à par­tir de laque­lle il faut tout repenser depuis le départ. Car com­ment vivre avec le sen­ti­ment que le grand moment poli­tique de sa généra­tion est der­rière vous? Si le dis­cours poli­tique présent dans ses films peut prêter à sourire et sem­bler naïf ou sim­pliste, c’est que le mot de révo­lu­tion a une con­no­ta­tion qua­si mys­tique. Il y a une attente, com­pa­ra­ble à celle du messie, même s’il n’est ici jamais ques­tion d’homme prov­i­den­tiel. Dans Un été brûlant, son dernier film, la façon qu’a l’un des per­son­nages de par­ler de son engage­ment mon­tre bien que l’espoir d’un cham­boule­ment social est quelque chose sans lequel il ne pour­rait accepter de vivre. Cet espoir dans un après est une chose à laque­lle il s’accroche. Il ne peut con­cevoir de vivre sans cette croy­ance. La révo­lu­tion est une promesse.

L’après 1968 a été pour Gar­rel non pas une péri­ode pour repenser la poli­tique en tant que telle, mais pour repenser son art, repar­tir à zéro, revenir à Lumière. Cette quête à recu­lons, vers l’âge prim­i­tif du ciné­ma, cor­re­spond chez lui à un désir de retour à une human­ité pre­mière, orig­inelle. La révo­lu­tion chez Gar­rel est plus proche du roman­tisme que du XVI­I­Ie siè­cle. Elle ne réside pas dans le fait d’avancer et de croire dans la reli­gion du pro­grès, mais con­siste plutôt à renouer avec une réal­ité supérieure, et à rétablir un lien entre l’homme et la terre, entre l’homme et les élé­ments. Il y a le désir de renouer avec une tra­di­tion enfouie, là où une cer­taine idéolo­gie de gauche con­sid­ère que l’éducation, le pro­grès et les con­nais­sances sci­en­tifiques libéreront l’homme en le détachant des croy­ances et des mythes. Ce ciné­ma est loin de penser que la déesse Rai­son fera de nous des êtres évolués à même de rejeter de tout ce qui peut se rat­tach­er à un temps ancien con­sid­éré par elle comme arriéré, obscu­ran­tiste. Gar­rel, tout révo­lu­tion­naire qu’il est, est loin d’une cri­tique marx­iste qui à l’époque rejette les théories d’André Bazin et remet au goût du jour Brecht et les textes d’Eisenstein sur le mon­tage. La vérité pour ces cri­tiques ne réside pas dans l’observation brute du réelle, mais dans la con­struc­tion et la décon­struc­tion par le mon­tage d’un dis­cours dialec­tique. Là où Gar­rel reste mal­gré tout fidèle au bazin­isme, à l’idée rossellini­enne de la vérité révélée du monde.

Avec La Cica­trice intérieure, l’humanité repart à zéro. Les décors sont ceux d’un désert de glace, de sable, de rochers, de plaines vertes. Un monde d’avant la civil­i­sa­tion est face à nous. Une terre aride et vierge sur laque­lle il fau­dra tout repren­dre. Dans ce monde, ne vivent que des con­cepts pre­miers : la femme, l’homme et l’enfant. Des cheva­liers inquié­tants cernés par des arcs de feux, des berg­ers venus du loin­tain, des objets et des gestes ser­vant à des rit­uels pre­miers, sor­tis d’entre les âges… Ici, l’homme, à bout de souf­fle et d’espoir, délaisse la femme à qui il revien­dra d’enfanter l’humanité nou­velle. Un por­teur de feu, seul, nu, se doit de trans­met­tre une flamme sacrée à par­tir de laque­lle renaî­tra le monde… Et la caméra, présente, sans arti­fice, est posée là. Elle cadre ou accom­pa­gne les dif­férentes march­es soli­taires dans des éten­dues sans fin. L’harmonium, qui est le cœur des instru­men­ta­tions musi­cales com­posées par Nico, ponctue ces march­es de ses mélodies répéti­tives, tour­nant sur elle même. L’harmonium va de paire avec les décors : sorte de mono­lithe mélodique sans fin ponc­tué de fines nuances. Il dépose comme un voile sur l’image, la teinte. Et bien sûr, il y a la voix de Nico, réson­nant comme jamais dans l’immensité déser­tique des images, à la fois frag­ile comme du cristal et forte comme les élé­ments tel­luriques.

Dépouillement du regard

Avec Lib­erté, la nuit, tourné en 1983, Gar­rel revient donc à une forme de ciné­ma plus tra­di­tion­nelle. Pour­tant, le scé­nario est réduit à son plus sim­ple squelette. Comme si au fond Gar­rel rechig­nait à dévelop­per, à nuancer. Comme si pour lui, l’évidence et la beauté de toute vie se résumaient en quelques étapes : l’amour, la rup­ture, la poli­tique, l’engagement et le désir d’agir sur le milieu dans lequel on se trou­ve. Voici des thèmes à par­tir desquels on peut con­stru­ire une his­toire, met­tre en jeu des prob­lé­ma­tiques. Mais ce cinéaste, en prim­i­tif qu’il est, n’oublie jamais que la caméra est avant tout un instru­ment pour regarder les êtres, le monde, les paysages et les femmes aimées. Il ne cherche pas à pro­duire un dis­cours clair, à faire de ses films des sujets de société. Le regard prime avant tout. Les per­son­nages qu’il filme, qu’il prend le temps de regarder sans for­cé­ment leur impos­er un rôle pré­cis, baig­nent dans la lumière, dans le noir et blanc, flot­tent et sem­blent se dis­soudre. La sen­si­bil­ité du regard que l’on porte sur autrui est une forme d’humanisme, une façon de laiss­er à cha­cun le mys­tère qui lui est pro­pre. Ce cinéaste ne va pas chercher à met­tre en avant des per­son­nages qui ne soient que des pièces dans la con­struc­tion d’un dis­cours général englobant et niant l’individu. Et sur cet aspect le film est d’une beauté à couper le souf­fle. Rarement a‑t-on vu régn­er à ce point une telle fragilité, une telle pureté et une telle douceur. Le noir et blanc, la musique, les dif­férents effets d’images, de sur­ex­po­si­tion… Sor­ti d’une péri­ode que l’on pour­rait qual­i­fi­er d’expérimentale, Gar­rel n’a pour­tant rien per­du de ce qui con­stitue la force de son regard. Celui qu’il porte sur Chris­tine Bois­son crée un immense moment de ciné­ma. Toute trans­parence dis­paraît, toute excuse romanesque s’envole. Le per­son­nage qu’est cen­sée incar­n­er l’actrice passe au sec­ond plan. Le regard du cinéaste, dans la façon qu’il a de dévor­er ce vis­age et ce corps, appa­raît comme un des pro­tag­o­nistes majeurs du film. Les por­traits ciné­matographiques de l’actrice qu’il réalise laisse claire­ment transparaître sa présence der­rière la caméra, en hors-champ.

L’édition DVD, même si elle est dénuée de bonus, offre des copies restau­rées de bonne qual­ité. Mais même sans cela, pou­voir accéder à ces films est un acte aujourd’hui vital. Espérons alors que cette édi­tion ne soit qu’une pre­mière étape. Le ciné­ma de Gar­rel des années 1970, sa col­lab­o­ra­tion avec Nico, ne doivent pas rester à ce point cachés. La pas­sion, le dés­espoir, la poésie et la vio­lence que ces œuvres com­mu­niquent sont aujourd’hui plus que néces­saires.

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