© Wild Bunch Distribution
Un été brûlant

Un été brûlant

de Philippe Garrel

  • Un été brûlant
  • France, Italie, Suisse2010
  • Réalisation : Philippe Garrel
  • Scénario : Philippe Garrel, Marc Cholodenko, Caroline Deruas-Garrel
  • Image : Willy Kurant
  • Décors : Manu de Chauvigny
  • Costumes : Justine Pearce
  • Son : François Musy
  • Montage : Yann Dedet
  • Musique : John Cale
  • Producteur(s) : Édouard Weil, Conchita Airoldi, Giorgio Magliulo, Pierre-Alain Meier
  • Production : Rectangle Production, Wild Bunch
  • Interprétation : Monica Bellucci (Angèle), Louis Garrel (Frédéric), Céline Sallette (Élizabeth), Jérôme Robart (Paul), Vladislav Galard (Roland), Vincent Macaigne (Achille), Maurice Garrel (le grand-père)...
  • Distributeur : Wild Bunch Distribution
  • Date de sortie : 28 septembre 2011
  • Durée : 1h35

Un été brûlant

de Philippe Garrel

Sous le soleil exactement


Sous le soleil exactement

Le dernier film de Philippe Gar­rel, trois ans après La Fron­tière de l’aube, est zébré de beautés ful­gu­rantes. C’est indé­ni­able. On en ressort pour­tant avec une drôle d’im­pres­sion. La crainte que quelque chose se soit per­du en chemin. L’im­pres­sion que le film bégaie, que Gar­rel fait du sur­place. Qu’il se film-du-milieu-ise. Qu’Un été brûlant ressem­ble un peu par-ci à du Godard six­ties (Le Mépris), un peu par-là au dernier Doil­lon (Le Mariage à trois), un peu au ciné­ma-français-artis­tique-d’au­teur, et un peu moins à du Gar­rel pur jus. Un peu. Un tout petit peu. Peut-être même pas assez pour en faire un fro­mage.

Pre­mier de ses films en couleur depuis dix ans – depuis Le Vent de la nuit en 1999 –, Un été brûlant sem­ble mar­quer une étape dans l’œuvre récente de Philippe Gar­rel. Entre l’apogée de cette décen­nie, atteinte en 2004 avec Les Amants réguliers (Lion d’or, rap­pelons-le), et ce petit dernier sig­nant son retour en Com­péti­tion offi­cielle, deux belles scènes de danse, presque iden­tiques – répon­dant en tout cas au même principe esthé­tique (plan séquence fixe bal­ayé sur fond de musique rock) – se répon­dent, tout en accu­sant la dis­tance qui les sépare. Dans la pre­mière, mer­veilleuse, les enfants de Mai 68 expri­maient, par les mou­ve­ments de leurs corps ado­les­cents, quelque chose des aspi­ra­tions col­lec­tives de la jeunesse ain­si que, déjà, les signes d’une dis­lo­ca­tion à venir. Dans la sec­onde, où une femme pulpeuse et spleené­tique se tré­mousse avec un jeune homme sous le regard de son mari, quelque chose a changé. La per­spec­tive s’est resser­rée, la portée s’est restreinte et la tristesse a encore gag­né du ter­rain.

C’est bien nor­mal, ceci dit, puisque après tout, le film racon­te, sous cou­vert d’amitié et d’amours mêlés, la mort de l’Ami. Une mort lente, à petit feux, inscrite en germe dans la rela­tion qui lie Paul, com­mu­niste mil­i­tant et fig­u­rant sur des tour­nages (Jérôme Robart), à Frédéric, pein­tre ren­tier (Louis Gar­rel) vivant à Rome. Mais le film décrit égale­ment la cohab­i­ta­tion, chez Frédéric, des deux cou­ples antithé­tiques qu’ils for­ment avec deux actri­ces, une Française débu­tante (Céline Sal­lette) et une Ital­i­enne con­fir­mée (Mon­i­ca Bel­luc­ci). Un cou­ple riche et un cou­ple pau­vre. Un cou­ple voué au délite­ment (sexe, drogue et pris­es de bec), et l’autre à la natal­ité. On voit que beau­coup des motifs gar­réliens étaient en place, gon­flés d’atrabile dans leur ciel d’astres noirs où sur­vivent, par endroits, des plages d’amour irra­di­ant. D’où vient, alors, que la may­on­naise ne prend pas, et que ce sec Été brûlant émeut finale­ment assez peu ? Cer­taine­ment pas de l’écriture de Gar­rel, tou­jours aus­si lumineuse, aus­si mag­né­tique, aus­si plas­tique­ment puis­sante (les larges à‑plats de couleur), por­teuse de quelques ful­gu­rances sub­limes (la scène de danse, l’apparition fan­toma­tique de Mau­rice Gar­rel, la nais­sance de l’enfant) et de mots impa­ra­bles (de mémoire : « Il jeta religieuse­ment sa Bible à la poubelle »).

Il y a, à cela, plusieurs raisons, mais toutes tien­nent à l’épuisement de fig­ures qui, après dix ans, ont peut-être trou­vé là leur point-lim­ite. Avant que le film n’entre dans sa dernière phase – qui le repêche large­ment –, l’écheveau de sen­ti­ments dans lequel il nous plonge s’apparente moins à l’amour qu’au caprice. Or, il n’est rien de plus éner­vant que le spec­ta­cle du caprice, volon­té faiblarde, quand il n’est pas dom­iné par une fable plus vaste. Les per­son­nages s’en trou­vent lour­de­ment chargés, et, comme Gar­rel les prend de court – tels des entités déjà con­sti­tuées au moment où le film com­mence – réduits à de sim­ples atom­es désir­ants. Comme si, en somme, il n’avait pas besoin de nous les présen­ter ; comme s’il s’adressait plus à ses créa­tures qu’à son pub­lic. D’où cette étrange impres­sion d’être con­vié à une orai­son funèbre dont nous ne con­naîtri­ons pas le des­ti­nataire, ou de tomber sur une cor­re­spon­dance qui ne nous con­cern­erait pas. Certes, l’intimité du cinéaste a tou­jours beau­coup nour­ri ses films, mais rarement a‑t-il si peu sen­ti le besoin de con­stru­ire une place à son spec­ta­teur. Un été brûlant, à l’image de sa scène de danse, donne l’impression d’un bégaiement, d’un sur-place, d’une réitéra­tion de fig­ures et de sen­ti­ments désor­mais dévi­tal­isés. Tout comme le caprice ressem­ble à une dévi­tal­i­sa­tion, à un bégaiement de la volon­té amoureuse.

Soutenez Critikat

Critikat est une revue de cinéma associative dont les rédacteurs et rédactrices sont bénévoles.
Si elle est (et restera) entièrement gratuite, sa production a un coût : votre soutien est précieux pour garantir sa pérennité et son développement (site Internet, vidéos, podcasts...).
N'hésitez pas à nous soutenir mensuellement si vous le pouvez !

Coffret Nico : 5 films de Philippe Garrel
Coffret Nico : 5 films de Philippe Garrel
Le Grand chariot
Le Grand chariot
Le Grand chariot
Le Grand chariot
Le Sel des larmes
Le Sel des larmes
Marie pour mémoire (+ Les Enfants désaccordés, Actua 1)
Marie pour mémoire (+ Les Enfants désaccordés, Actua 1)
L’Amant d’un jour
L’Amant d’un jour
L’Ombre des femmes
L’Ombre des femmes
La Jalousie
La Jalousie
Philippe Garrel
Philippe Garrel
La Cicatrice intérieure / Liberté, la nuit
La Cicatrice intérieure / Liberté, la nuit
Un été brûlant
Un été brûlant
La Frontière de l’aube
La Frontière de l’aube