L’Encinéclopédie — Cinéastes “français” des années 30 et leur œuvre

L’Encinéclopédie — Cinéastes “français” des années 30 et leur œuvre

de Paul Vecchiali

  • L’Encinéclopédie — Cinéastes “français” des années 30 et leur œuvre
  • Auteur(s) : Paul Vecchiali
  • Éditeur : Éditions de l'Œil
  • Date de parution : 6 décembre 2010
  • 1618 page(s)
  • En 2 tomes

L’Encinéclopédie — Cinéastes “français” des années 30 et leur œuvre

de Paul Vecchiali

Le Continent Oublié


Le Continent Oublié

Voici un livre qui fera date ! L’Encinéclopédie, du cinéaste Paul Vec­chiali, est un dic­tio­n­naire en deux tomes pub­lié par Les Édi­tions de l’Œil, s’attachant aux cinéastes français des années 1930, les suiv­ant film par film au-delà de cette époque, tout au long de leur car­rière. Entre­prise unique et gigan­tesque, cet ouvrage pas­sionne, intrigue, crée le débat, tout en se lisant comme un roman.

L’ouvrage de Paul Vec­chiali que vient d’éditer Les Édi­tions de l’Œil impres­sionne tout d’abord par son ampleur, par son aspect mon­u­men­tal. En effet, il s’agit de pas moins de 1500 pages répar­ties sur deux vol­umes mas­sifs, classés par ordre alphabé­tique de cinéaste. Les films sont abor­dés chronologique­ment, avec une fiche tech­nique, un bref résumé du scé­nario et des con­sid­éra­tions pure­ment cri­tiques. Chaque fiche de cinéaste se con­clut par une courte note biographique per­me­t­tant du coup d’émettre des con­sid­éra­tions générales quant aux qual­ités et aux défauts de son œuvre.

Ce qui frappe donc dans un pre­mier temps, c’est bien évidem­ment l’ampleur de la chose. Nous sommes là, un peu bête devant une telle somme de films, de réal­isa­teurs, d’acteurs et d’histoires. Par où com­mencer, par quel bout pren­dre ce livre ? Car il est vrai – et ne mentez pas car nous sommes beau­coup dans ce cas-là – que l’étendue de notre igno­rance est infinie face à un tel tra­vail. Est-il pos­si­ble que nous, Français, cinéphiles de ce début de mil­lé­naire, ayons si peu de con­nais­sances face à ce qui con­stitue une part non nég­lige­able de notre pat­ri­moine artis­tique nation­al ? Alors puisqu’il s’agit d’un ordre alphabé­tique, nous y allons sim­ple­ment, regar­dant les grands noms, les plus con­nus, his­toire de voir ce qui est dit, et de com­par­er le juge­ment de l’auteur avec le seul juge­ment qui a de la valeur à nos yeux : le nôtre ! « Alors voyons-voir… Clouzot ? Oh la la, pas ten­dre le Paul ! Carné ? Ah cette fois il est trop gen­til ! Les derniers Renoir ? Ça me ras­sure, moi qui n’ai jamais osé dire à quel point je les trou­vais mau­vais. Comme ça on est deux ! Duvivi­er ?… »

Car oui, cet exer­ci­ce n’est pas une sim­ple com­pi­la­tion froide et dés­in­car­née, un manuel sco­laire impar­tial et objec­tif, tout juste bon à fournir des infor­ma­tions d’ordre his­torique. Paul Vec­chiali est un sen­si­ble et ce qu’il écrit se révèle incar­né, vivant. Ce tra­vail représente des heures passées devant les films, vus et revus plusieurs fois, tout au long d’une vie. Nous sommes face à une mémoire de spec­ta­teur acharnée, sub­jec­tive, étrange, dont l’émotivité sur­prend. Tout cela nous rap­pelle à quel point ce qui peut touch­er un cinéphile sincère reste finale­ment obscur pour autrui, à quel point nous sommes dés­espéré­ment seuls dans le noir. Par con­séquent, l’organisation pro­pre de l’ouvrage épouse pleine­ment cette sub­jec­tiv­ité, tout en la tem­pérant un tant soit peu par l’utilisation d’un sys­tème de nota­tion divisé en deux. D’un côté le cinéphile Vec­chiali nous ouvre son intim­ité, et dis­tribue des cœurs et des piques selon ce qu’il aime ou pas, de façon totale­ment libre. Mais en même temps, à côté de ces petits signes sim­ples mais tou­jours effi­caces – le goût des notes et des listes étant une des tares les plus réjouis­santes de la cinéphilie – le cinéaste et cri­tique se fait his­to­rien, et dis­tribue sur une échelle de 1 à 10 une note reflé­tant l’importance du film à sa sor­tie, l’impact sur son époque. Ain­si, il s’agit de recon­naître la valeur his­torique d’une œuvre, sans toute­fois omet­tre de dire claire­ment ce que l’on ressent face à elle.

Alors pour les juge­ments esthé­tiques, pour men­er le débat, ou le pour­suiv­re avec l’auteur, il fau­dra repass­er dans dis­ons… quinze ans, his­toire que nous ayons eu le temps de nous faire une cul­ture, de voir ces films, de devenir nous aus­si capa­bles d’apporter une pierre à l’édifice cri­tique. Nous le remercierons de telle décou­verte, tout en nous moquant gen­ti­ment de son ent­hou­si­asme face à ce qui ne sera à nos yeux qu’un nanar insipi­de !

Ne soyez pas intimidé en con­sid­érant que ce livre n’est pas pour vous, que vos con­nais­sances en ce domaine sont proches du néant et qu’il est donc inutile de s’atteler à une telle lec­ture. L’écriture de Vec­chiali, son style, la pré­ci­sion et la con­ci­sion de ses analy­ses et remar­ques font de L’Encinéclopédie un ouvrage lit­téraire à part entière. De cette écri­t­ure ressort quelque-chose de l’ordre du mer­veilleux, de l’étrange et du fan­tas­tique. Tous ces noms sor­tis d’on ne sait où ! L’histoire des films, mais aus­si des cinéastes, des con­nus, mais aus­si, et même surtout, des incon­nus, de ceux dont on ignore jusqu’à la date du décès. Ces cour­tes biogra­phies ont un charme fou. La force de ce livre est celle du con­te, du vieux gri­moire faisant ressur­gir les divinités enfouies. De plus, la mise en page dis­crète, sim­ple, l’absence totale d’image, font que rien n’est là pour nous dis­traire. Tout con­court de façon rad­i­cale, obses­sion­nelle et démente vers le sujet qui nous préoc­cupe.

Toute­fois, on peut regret­ter de ne pas trou­ver dans cet ouvrage un texte, même syn­thé­tique, explic­i­tant ce que Vec­chiali con­sid­ère comme étant les par­tic­u­lar­ités de telle péri­ode, sorte de pré­face ten­tant de dégager des ten­dances esthé­tiques et his­toriques. Car ce qui n’est pas dit ici, et ce qui ressort des dif­férentes ren­con­tres et entre­tiens menés par l’auteur pour accom­pa­g­n­er la sor­tie du livre, c’est qu’un des buts de ce tra­vail est de répar­er une injus­tice, aller con­tre un courant de pen­sée présent dans la cri­tique française depuis la Nou­velle Vague et les Cahiers du Ciné­ma péri­ode années 1950. Il s’agit de réha­biliter des cinéastes, des auteurs rail­lés par ceux qui entendaient faire la peau aux fauss­es légen­des du ciné­ma français, à un ciné­ma de papa nom­mé de façon ironique Qual­ité Française. Si Vec­chiali peut être affil­ié à la Nou­velle Vague, il en dif­fère pour­tant par ses goûts et ses affinités. Il reste attaché à des cinéastes con­spués par ces gens de la même généra­tion que lui, les Truf­faut, Godard, Chabrol… Pour­tant, on peut s’interroger sur la per­cep­tion qu’avaient ces futurs cinéastes de ceux que défend bec et ongle Vec­chiali. Le ciné­ma français des années 1930 est-il le même que celui des années 1950 ? Mal­gré nos con­nais­sances lim­itées, il nous sem­ble que le ciné­ma des années 1930 dif­fère rad­i­cale­ment de ce qui a suivi, de la péri­ode allant de 1940 à la Nou­velle Vague. Le ciné­ma français des années 1930 est un ciné­ma sub­lime, ban­cal mais aven­tureux dans la mise en scène, dans le choix des sujets, et offrant une lib­erté de ton qui sur­prend. Il y a à cette époque une audace, un côté sans-tabou assez hal­lu­ci­nant, notam­ment dans les allu­sions sex­uelles, la vio­lence des pas­sions et des rap­ports de classe. L’aspect brut de l’image et du son per­met à ce ciné­ma d’échapper à la ten­ta­tion de la vignette à laque­lle suc­combera toute une par­tie de ces auteurs. Quelque chose n’est pas encore cal­i­bré ! Tout n’est pas par­faite­ment éclairé, cadré. Ce ciné­ma respire ! Au fond, la force des films d’avant-guerre, c’est qu’on peut leur don­ner un réjouis­sant zéro de con­duite, et ce à l’inverse de l’artisanat for­maté et dés­in­car­né de la Qual­ité Française. Il est donc pos­si­ble de rejeter le ciné­ma français d’après guerre et d’adorer celui des années 1930. Du coup, on peut se deman­der si la Nou­velle Vague a vrai­ment vu ce ciné­ma ? La pro­gram­ma­tion de Lan­glois à la Ciné­math­èque, grâce à laque­lle cette généra­tion a pu décou­vrir les tré­sors du passé, a‑t-elle mis en valeur ces cinéastes ? Y avait-il d’autres alter­na­tives pour eux dans les années 1950 que d’assister au suc­cès de Delan­noy – soit dit en pas­sant forte­ment cri­tiqué dans cet ouvrage ?

Bref, le débat reste ouvert ! Il ne fait même que com­mencer, et c’est là la grandeur de cette Enc­iné­clopédie ! Alors, que reste-t-il à faire sinon de mêler sa voix à celle de Vec­chiali en vue de réveiller les ayant droits, les dif­férentes ciné­math­èques, les fes­ti­vals en tout genre, et faire que ces pépites sor­tent de l’oubli.

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